LES ÉCRIVAINS DE FILLES
C est sous les auspices de MM. 2oU et de Goncourt que Joris-Karl Huysmans débuta dans les lettres. 1
Bien qu'inféodé à Tidiosyncrasie de ces deux écrivais. bien que procédant de leur manière, en une certaine mesure* il sut, du premier coup, faire pressentir, sous le fatras des Tecurrences fatales, des imitations obligées ien un yolume de début, un artiste à tous crins, d'une nervosité suraiguë, capricant et. sincère. ■ :
Ce en quoi il se distingue de ses deux aînés, il nous sera d autant plus facile de l'établir que ces trois maîtres out, un jour, documenté le même sujet ; tous trois Ont étudie les mœurs delzfilie. en des œuvres valeureuses, différemment attachantes, Marthe, Nana, La fille Eliia.
1 j-V. * Ço^T"^ de «s trois œuvres, va ressortir la différence de leur tempérament. . i
Zola, cette façon d'ogre littéraire, hanté de rêves 'de parvenu, devait tout de suite imaginer la courtisane de haut vol, entretenue dans une orgie de dorures criardes et de plantes rares, la « mousseuse > de première manrtie, aux épaules nues dnérées de perles fastueuses. Il vole ;commeun moucheron à la lumière, à tout ce qui flambe et culmine, à. tout ce qui tient, comme il ritournelle dans ses chroniques, «le haut du pavé >. Il devait saisir celte occasion de déverser le trop plein de ses rêves, de les envies, de ses. appétences de, linge fin et . de chère-lîe. Peja, il avait tenté d'incarner sa dévorante ambitiOu di P s SOU Excellence Eugehe Rougon. Pour dépeindre ce&e fille qui traverse la scène dans un vacarme de millions secoues et de nres, jetant sur tout un reflet d'or et de sang, pour dresser cette idole de chair gavée de luxls emplissant Paris du roulement de ses équipages, de m! clatde ses toilettés, dé la rumeur. montante de ses fêtes,
n »^«t qu a fermer le* yeux et copier la forme sous laquelle lu, état apparue la gloire, cette gloire de réclame, tapageuse et bruyante, qu'il rêvait et qu'il sut conquérir Il souhaitait d être cette exhibition devant un public dont les yeux flambent. Il mit dans Nana son désir de domination, son besoin de parvenir, son impatience d'être quelqn un . Il â écrit ce livre avec la fièvVe de «,convo.twes, avec se, angoisses dambition surchauffée, ses mquiehldMd homme en quête de réclame à outrance. Zola, c est Nana ! Il n'est pas jusqu'au nom qui tfoffre en sa sonorité dissyllabique de tam-tam - une frappante analogie Nana, c'est Zola. C'est le symbole de sa v£ publique, à cette courtisane de lettres, qui s'étala pendant d,x ans sur les affiches des murs et dans les manifestes des préfaces, et que consacrèrent les fanfares triomphales des centimes éditions. Pendant dix ans, Zola accapara exclusivement les librairies comme Nana le trottoir demembra„t,p,Ila«t, saccageant les réputations de confrères, faisant la retapejusque dans les rédactions exotiques, promenant sur la Chaussée je quadrige de sa gloire de mi-ca-
reme,depharmac,endeSainte-Menehould,desavonnierdu Congo. Aujourd'hui la gloireflambe encore,maisla mèche
commence a charbonner Les>sympathies s'éloignent Les Princes ^envolent. C'estlabaisèe.letour dès entrepreneurs dedemol.tions des gros négociantsde Bercy : ZoIa,cesera
îl?«l! USq ^ a A U ^ OUt ' NaDa mou «n* Randonnée dansune chambre d hôtel, aux premières lueurs d'incendie d'une révolution ; ,1 mourra lui, dans la débâcle de son talent, les cha,r, dissoutes, J.quéfiées par la bawe prostitution aux cris de guerre des romanciers symbolistes et des poè^ tes décadent». Est-ce qu'il ne patauge pas déjà dans les ruisseaux marécageux du feuilleton ? .
C'est parce qu'il a mis enjeu sa personnalité qu'il a fait de Nana une œuvre vivante et attachante : c'est son chefd œuvre. lia donne tout ce qu'il avait, il s'y est vidé Ses
sSre ÏÏ déCè,Cnt PlUS , ëClatantS - Ù ^V^oursuî; s éclaire tel : reunir, sous le prétexte d'uni roman, tout ce
qui apport a la condition du type choisi, grouper autour de lu. tous les épisodes, tous les faitidierffnn!
v C " te ;'ï mi, l« U - ?"?* ?. "?é que Zol. avait comme type chois, la fille, ,1 devait décrire les lieux fréquentés
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pelletier et des contes de la Mèr» rn;. » ' r*"
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Sa méthode est toute mtionnelle, empirique ei si L prétentions scientifiques qu'il z a ec te W !^. * ! Géraudel et lesPasteur officiels et offide^ "1^ H
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Ces milieux bruyants où s'agite et tourbillonne Nana ne sont guère du fait de M. de Goncourt, plus assagi, requis plutôt par l'ombre des bibliothèques, le calme du chez soij le silence du cabinet. C'est un monde plus humble, plus recueilli, qui verra révolution i'EIisa. L'auteur nous la montre successivement dans les terroirs vagues de la Chapelle, dans les . oubliettes de province, dans les déserts prqstitutoires de Grenelle, finalement dans une façon de silo répressif, à Noirlieu, où elle achève de mourir, étranglée de mutisme.
Nana lie s'explique pas plus que les prétentions académiques de Zola. Fille d'alcooliques, nourrie de charcuterie, de viandes douteuses et de vins pauvres, elle a la santé des chairs, la cheyelure opulente, toute une floraison physique qui étonne. Roulure d'ateliers et de faubourgs, sans la moindre éducation, elle se trouve tout a coup — sait-on. comment ? — en état de tenir un bout de rôle aux Variétés. Elle le tient mal, soit !.. mais encore cette prétention d'entrer au théâtre, même non fondée, exige-t-elle des nerfs, du chien, urjie certaine vivacité d'intelligence et comme qui dirait, un esprit d'aventure; d'autant que les filles de joie dé là catégorie* de Nana ne se recrutent guère à la Goutte d'or. La plupart exhibent d'authentiques brevets d'institutrices, d'autres détiennent aux plis de leurs jupes un peu de Podeur du t couvent où elles furent éduquées ; quelques-unes même (et ce sont les perles) ont au fond de leur mémoire Tusage des cours de la Légion d'honneur.
La fille Elisa s'explique davantage. M. de Goncourt a d'ailleurs le souci de nous exposer préalablement la recette, de ses/personnages. 11 nous fait assister à la confection de ses héros. Nous" savons de quels éléments ils se composent, de telle sorte qu'une fatalité préside à leurs actes. Chez eux, les vertus et les vices ne sont plus qu'une sécrétion, qu'un produit au même titre que ^-' c'est l'expression de Taine — le vitriol et le sucre. .
Toute fille placée dans les conditions à* Elisa agira comme elle inévitablement. Fille d'une sage-femme de la Chapelle, elle est de bonne heure initiée à-, ce que d'ordinaire les enfants ignorent de l'amour ; avenante et passive, engluée de paresse, elle se. déprime encore dé
deux fièvre, jrphoïde.; battue par .a mère, «nefej^ d« détraquée, elle songe à fuir, juste au moment iA^Stot chez la sage-femme u„ e fille publiée de «.clientes, en pension dans une maison de pn>vince. Elle cobcoB de suivre cette fille ; elle la suit, et 1. voilà* aon to^£«m! sionnaire de la maison de Bourlemont i
Plus tard, elle revient a Parie, k Grenelle, ou, dans une maison, elle se toqué d'un pioupiou.
Je vous vois^ d'ici sourire. Les bien informe* U »nt que cet amour de l'uniforme ne sévit que parmi les filles vicieuses dont ne saurait être Elisa. e t que eues ceafitte* encore les bottes prévalent. L'infanterie manque eiectivement d'allure et de prestance décorative Mieux séduisent les cavaliers, avec tout le cuivre et le fiiux or de leur clinquante chaudronnerie. [
■ Vous sourirez davantage à l'épisode du cimetière oh Alita tue son pioupiou, qui veut la prendre, parce que c*e3 sur une terre friable faite d'une poussière d'ossements, où Misa
a prostituée, la fille en carte, repousse un viol, où Eitsa
a basse ouvrière des dernières besogne., la mecimè inconsciente d amour, se redresse subitement et se révolte a l idée de fonctionner, parce que c'est parmi dea tombes faut-il, de ces invraisemblances, conclure autre chLe sinon que M. de Goncourt dénote ici l'amour du rare et de | imprévu, qui fit de lui, dans notre société modefne,
initiateur de Part Japonais et dé l'art du XVIII» «iil.! la subuhté de vieux civilisé qui I e po aase a s ' ep reiidre de collections uniques et de bibelots étranges ?
Et partout le long du livre éclate son goût d'anecdotes bizarres. Ou entre Elisa, les filles nous sont évoquées avec un relief saisissant; Deux lignes, et les voilà anijées : d un flot de pourpre, toutes frémissantes de sang chaud et de chair vivante, prises sur le vif, dans un jresteqiri! les révèle, dans une attitude qui résume leur tempérament ^tt puis le roman à' Elisa a une portée sociale. Mi de Concourt lui a donné les alttres d'un plaidoyer. II J'en est servi pour protester contre la pénalité du sUence cW tinu dans les prisons. T
Je sais bien que Zola, lui aussi, a tenté de donner un, valeur philosophique à son livre! II a, çà et là, de petite. phrases incisives sur la mouche d'or, mais quel trucide
féerie démodé! Ne s'avîse-t-il pas de nous suggérer Nana comme un instrument de vengeance entre les mairisde la divinité! Oui, Nana devient la verge avec quoi le bon Dieu fouette, pour la punir, une bourgeoisie corrompue, une noblesse plus riche en vices qu'en scrupules. C*est pour cela qu'elle pourrit lès hommes, Nana /c'est pour ce j a qu'elle ruine les familles, qu'elle désorganise la société ! C'est une des dix plaies d'Egypte, une petite peste que le bon Dieu envoie, en guise de carte de visite, -aux mortels, pour se rappeler à leur bon souvenir, et les hiot rigéner quelque peu de leur vie de désordres et de leurs sottes dépravations. Mon Dieu! c^est une théorie comme une autre, mais elle n'est justiciable que des seuls abonnés du Journal des Débats, et c'est avec de pareilles billevesées que les aïeules, au soir, endorment les petits enfants.
Donc, résumons. Si Zola surtout amuse, Goncour.t davantage instruit;, si celui-là s'adresse de préférence à l'imagination et aux sens, celui-ci veut avant tout émouvoir l'esprit et le cœur.
Huysmans, lui., s'attaque aux nerfs.
Intime spécialement se révèle l'art de J. K. Huysmans. Dans Marthe, il ne s'est pas suffisamment évadé de la double influence de ses aînés. Il écrit, plein de leur préoccupation, hanté de leur faire, de leurs procédés, du souvenir de leur gloire. Il y a chez lui, bien qu a la fin Goncourt remporte, une espèce d'hésitation: de la en son œuvre un manque d'équilibre, de santé morale.
Je n'oublie pas que son livre sur la fille est le premier en date, et cela me sert à constater sa bravoure et son indépendance.
Marthe, encore qu'elle soit l'aînée, tient dé Nana et A*Elisa, mais elle n'a ni le relief de Tune ni l'intérêt de l'autre. C'est que Huysmans est impuissant à s'objectiver. 11 n'est apte qu'à noter ses jfcopres sensations, et l'on voit dès les premières pages de son livre que f sous le prétexte d'une monographie de la fille, il tient journal de ses états d'esprit.
Une sorte d'idylle entre Marthe et Léo (lisez Huysmans), qui normalement ne devrait être qu'un hors-d'ceuvre, de-
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» a de, petites phrases qui flocgnent, impertinente '
comme des drapeaux de victoire, ' <f autres qui glissent avec des prestesses d'anguille. Il a des mots qui yous déconcertent f qui vous rabrouent et vous rudoient à la façon des gendarmes; d'autres qui vous soufflent une haleine chaude au visage, vous prennent la main, vous mettent dans l'oreille un chuchotement honteux de coin de rue, déchaînant la bête ; et du remuement des pages montent d'accablantes touffeurs, d'empoisonnées fragrances, toute une lourdeur de ciel d'orage qui énerve.
Ce n'est plus, comme chez Zola, l'odeur des germes robustes, une exaltation de vie, le travail des fumiers dans les étables, l'effusion d'un trop plein de sève, le rut puissant et sain, non ! c'est l'accumulation, dans les cellules nerveuses, de l'électricité mauvaise que dégage la vie au gaz, c'est cette sorte d'exaspération que donne l'abus du tabac et des alcools, c'est cette fièvre du- sang qui porte au crime et qui va se résoudre, selon l'heure, en suicide ou en viol.
Je m'arrête, encore que le sujet soit diablement étoffé et susceptible d'autres développements. Il me suffit d'avoir indiqué des nuances, sans me dissimuler ce que certains détails de ce badinage ont d'un peu spécieux* Mais ce spécieux— écueil inévitable de tout parallèle = — a cette excuse que s'il exagère les différences c'est pour les mieux faire sentir, outre qu'il n'échappera pas à personne que ce parallèle était tout indiqué, entre trois écrivains inégalement géniaux, mais qui ont d'autres points commuhs que la couverture citron de Charpentier, entre trois écrivains dont les oeuvres notoirement dissemblables (étant originales) témoignent au fond de tendances analogues et qui, aux mutuelles répercussions chromiques, forment une trilogie sympathique dans la progression mathématique suivante : Huysmans — Zola — Goncourt.
Ernest. Raynaud.