‹ Mercure de France, tome 2Chapitre 15 sur 127 · CHEZ LA FEMME · texte numérisé non relu

CHEZ LA FEMME

De tous les grands instincts, celui q\ii est désigné de ce nom F00»0wr est. le moins tyrannique, le moins irrésistible, le moins important au fonctionnement de l'être, celai qui peut s'exercer avec le plus de liberté et de fantaisie. Tandis que respirer, manger, boire, dormir, se mouvoir, penser, exprimer, sont des besoins quotidiens, plusieurs de tous les instants^ et; les quatre premiers essentiels à la vie, aimer est un besoin secondaire. On ne peut pas se représenter l'homme sans respiration, sans alimentation, sans sommeil ; on ne peut guère se le représenter sans mouvement, sans pensée, sans expression; on peut se le représenter sans amour.

Mais l'amour est de tous les instincts celui dont la satisfaction procure lès plus vives jouissances ; jouissances telles que celles, de se nourrir, de boire, de bouger, de penser, ne soutiennent pas la. comparaison. Aussi a-tril pris facilement la première place dans les préoccupations humaines. Attisant les facultés sensuelles de Porganîsme en ce qu'elles ont de plus attrayant, il a réussi à tellement obséder l'âme qu'il est l'instigateur des plus absorbantes passions, et que, pour i}n grand nombre d'individus, il forme* l'unique mobile et la raison même de l'existence* ,

^ Ce qui distinguée l'amour de la plupart de» autres instincts j c'est ceci : il faut être deux pour le satisfaire. L'amour, en effet, n'est pas autre chose que. l'attraction qu'éprouvent les deux sexes l'un pour l'autre' en vue des Voluptés concomitantes aux manœuvres de l'acte de la reproduction.

Il semblerait donc que, l'homme et la femme se trouvant en amour dans la condition de deux facteurs qui se sont réciproquement nécessaires, la mise en commun de leurs spécialités respectives dût s'opérer librement, au pair, et par la vertu même de leur mutuel désir»

Mais il n'en est point ainsi.

La femme, qui, par une équitable logique, devrait échanger ses services contre ceux de l'homme, dont elle

a le même besoin, la femme, sans éprouver le moindre scrupule et comme si c'était une chose vraiment naturelle, les lui vend.

Toutes les femmes se vendent.

C'est-à-dire ; les femmes ne donnent jamais leur amour contre l'amour des hommes; les hommes sont obligés de fournir aux femmes, outre leur quote-part d amour, des rémunérations en espèces et en marchandises suffisantes à assurer à celles-ci l'oisiveté de l'existence, où elles n'ont plus d'autre peine que celle de chanter leur partie dans le duo génital.

< L'homme doit entretenir sa femme » : cet aphorisme moral, répété d'âge en âge sous le double sceau de la religion et du code, montre bien que chaque femme est, en effet, une femme entretenue.

Dans nôtre société, la vraie condition de la femme est de ne pas travailler. Aussitôt sorti des classes infimes de , la population, où la femme ne travaille que par Finsuffîsance des gains de l'homme à l'entretenir, on voit s'épanomr le ménage bourgeois dans sa banale ignominie : 1 entreteneur se harassant et suant à la conquête pénible du métal, usant ses forces, épuisant l'ingéniosité de son -esprit à de durs labeurs créateurs d'aisance et, si possible, d'opulence, élaborant minute après minuté ses projets absorbants, acharné dans sa perpétuelle lutte pour le bien-être; l'entretenue jouissant tranquillement et abondamment des biens amassés, sans autre souci que celui de les dépenser, dilapidant à sa guise, se parant à grand renfort de robes coûteuses et de chapeaux ruineux, dissipant avec joie ses journées à courir les magasins de modes, à babiller chez ses amies et à se montrer plus ou moins décolletée en public, dansant, dévorant des romans, faisant de la musique et, le plus souvent, trompant son protecteur pour tout merci.

Et c'est cet état de choses qui est considéré comme normal, <jui est voulu par la société et proposé en but enviable à ceux dont les moyens ne sont pas encore de luxe à le réaliser!

Dès que l'ouvrier gagne dix francs par jour, sa femme déserte l'atelier et, fidèle enfin à elle-même, savoure la satisfaction de ne plus se donner que contre argent. Elle se sent du même coup supérieure à ses voisines moins chanceuses, qui en sont encore à collaborer humblement à l'œuvre du pain quotidien. Ambitieuse de grimper, rongée du besoin de la fille tolérée qui veut passer au rang de grande courtisane, elle s'efforce d'éclipser

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»»?,!, k mere: c ' est t la vénalité de ta mère qui te fcit aujourdhui superbe. Remonte à l'origine de ta fortune,

TJres a ln aS A^° mme ? et . tU GS ai ™ vénale comme les

efcerta ne.! - C • S , ♦" qU ,\ " a PP artie nt P« à ton sexe,

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Et sur le million de femmes qui échauffe Paris, à côté

SlïT ft" ? nt , mi,,e f î UeS P ubIi <l u ~, d e «s trois cent

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du mnni g ? SS f S bour S eoi *es, de ses cent mille dames du monde toutes vénales de fait ou d'instinct, je vois à peine quelques milliers d'énergiques travailleuses, qui ne se marient que quand elles ont amassé leur dot, ou fii« £T,r reSter 1,lde Pendantes, tiennent à ne jamais

«„! * , Un S -° U a ceux 91" satisfont leurs sens, et,

sans que ce i a solt eHes de nécessité demanden |

qu a leur propre effort le pain dont elles ont besoin

vJ^VT?, 16 S emarqUe ' ,f aille»», Pour établir le" ni. Sneft! f S fem .? es - 0« la plus humble des filles de

necâLl? P US alt i ere de i ducb -e*^ y «a a-t-il une qui ne considère les cadeaux de son amant comme dus, cjui

rougisse de les recevoir et, si quelque homme est assez

JnaC- r" t C Sa " S t. P ^ Cr ' 1 Ui De dise avec indi " gnation : C est un misérable ?

Cette autre remarque. II s'échange chaque nuit à Paris quelque deux cent mille baisers. Pour un quart, au moins, 1 homme répugne alafemme ou Jui est c^pjet^^ ^»

différent : la femme s'est crûment vendue. Pour un second quart 1 homme procure un agrément à la femme : mais 1 intérêt seul a guidé le baiser; la femme compte être rémunérée; e jeu lui plsut, mais elle joue pour gagner. Pour la moitié, la femme aime l'homme : cependant, si «and que soit son amour, ce baiser, dont elle jouit, elle en profite en même temps ; si même elle n'y mêle aucune pensée de lucre, ce baiser, elle le sait, lui vaut la délï vrance du souci matériel de l'existence, lui crée le loisi

loisir être

Et c'est ainsi que la plus sainte des épouses se trouve, en stricte morale, ravalée a*i rang de la plus vile des créatures* *

De ces constatations de graves conclusions sociales doivent être tirées. . V .:

Car de deux choses Tune : . ■

Ou l'homme aime plus et mieux que la femme : il a plus faim qu'elle d'amour, et — ainsi que dans tout échange où l'offre et la demande ne sont pas équivalentes ^ — il lui faut payer cet excès de passion. Mais alors, la femme n'est plus qu'une xnarchandise, c'est une esclave sujette à la traite, et puisqu'elle se fait acheter elle $e dénie le îdroit de disposer librement d ? ëlle-même* Alors, c'est une espèce inférieure, soumise à la suprématie de l'homme, sa propriété, indigne de la qualité de personne morale, dont les trahisons peuvent être châtiées suivant le bon plaisir du maître, et qui doit être séquestrée dans les harems comme des chevaux à récurie.

Ou la femme en est réduite à se vendre par la faute de l'homme, qui ne lui laisse pas prendre dans la société la place qu'elle est capable de tenir. Ecartée- systématiquement de tous les emplois par lesquels l'homme crée la richesse, repoûssée de tous les métiers, reléguée hors des industries, des commerces, des exploitations du sol, vouée uniquement aux occupations improductives, elle s'est trouvée dans la situation de ces Juifs du moyen-âge, qui, se voyant fermer tous les accès aux vocations loyales, se sont rués dans la seule voie restée ouverte, et, de même qu'ils se sont mis à trafiquer de l'argent, elle a entrepris de trafiquer de l'amour. Alors^ une réforme im* portante de la société s'impose. La femme doit être. mise sur le même pied que l'homme, dotée des mêmes libertés, munie des mêmes moyens de produire. Rendue à sa dignité d^être humain, elle se hâtera de conquérir la plus noble des indépendances, celle qui fera d'elle Pégale respectée de celui qui a maintenant le droit et le devoir . de la mépriser* — Et l'amour sera enfin l'amour , c'est-àdire la fréquentation désintéressée des sexes pdur Tengendrement réciproque des joies suprêmes de l'existence;

Louis Dumur.

ik.-

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