‹ Mercure de France, tome 2Chapitre 59 sur 127 · LE JOUJOU PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE JOUJOU PATRIOTISME

Un de ces tomes cartonnés, niaisement abjects, que d universitaires ou d'ecclésiastiques matassins produisent sans relâche pour la falsification des juvéniles cervelles; on l'entrouvre et cette image surgit : un vieux militaire, le poitrail illustré de la devanture en toc d'une bijouterie de faubourg, frémit accable dans son fauteuil, et un gamin, signalant d un air entendu, avec le bâtonnet de son cerceau, les symboliques oreilles de tatou oui fleurissent la coiffe d une noiirrice alsacienne appendue au mur : « Pleure pasjjgrand-père, nous la reprendrons!» t ,

Immédiatement, on pense à cet enfant monté en grauie, plus hautement pédoncule que ces choux de Jersey dont on fait des cannes, — à M. Paul Deroulède. Lui aussi fait rouler, mais avec fracas et en tapant dessus avec un vieux sabre ébréché, le cerceau avarié du patriotisme, et se penchant vers la France, qui n'est pas sourde, lui hurle dans le tympan : «Pleure pas, grand'mère, on te la, rendra,, ta symbolique nounou! » j I. Moins gnan-gnan que le vétusté et lacrymatoire retraité, la matrone impaf«*ntée finit par répondre: « J aimerais assez qu'on «ft«Dnfiât d'autn

■Mi»^„ - -r "S - , ~r W* ---*""• ** autreslsecrets.» «WM* 8 * 1 '.- le déstr 4e renouer à la chaîne dé-

tantale les deux anneaux rouilles qu'un tin peu violent en a détachés' ne nous hante

ut et nuit. Nous afvons d'autres pensées plus

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urgentes; nous avons autre chose à faire. Personnellement, je ne donnerais pas, en échange de ces terres oubliées, ni le petit doigt de ma main

droite : il me sert à soutenir ma main, quand j'écris; ni le petit doigt de ma main gauche: il me sertxà secouer la cendre de ma, cigarette.

Inutile, à- ce propos, de me traiter de mauvais Français ou même de Prussien ; cela ne me toucherait pas : Kant était Prussien et Heine aussi; puis je vous demanderais, par curiosité pure, ce (jtie vous donneriez de vos précieuses peaux pour joindre à la France la Wallonie belge ou la vallée de Lausanne, — pays, ce me semble, un peu plus français de langue et de race que les bords du Rhin? Personne n'aboie contre les Anglais, qui détiennent les Iles normandes, et le lointain, maii clairement français, Canada, province d'outre-mer, mais aussi nettement province de France que les Charentes ou la Picardie,

Au fait, ces coins de terre d'au-delà les Vosges, sont-ils donc devenus si malheureux? Les auraiton, par hasard, fait changer de langue, de jnœurs, de plaisirs? Ont-ils subi un service militaire plus long ou plus dur, une administration plus pointilleuse, des fonctionnaires plus rogues, des maîtres d'écoles plus pédants et plus fats, des embêtements de conscience plus notoires, des impôts plus lourds, un gouvernement moins digne, moins sympathique, moins probe ?

Il me parait qu'elle a duré assez longtemps la plaisanterie des deux petites sœurs " esclaves, agenouillées dans leurs crêpes au pied d'un poteau de frontière, pleurant comme des génisses, au lieu d'aller traire leurs vaches. Soyez sûr qu'avant comme après, elles mangent leurs rôtis à la gelée de groseilles, grignotent leurs dretzels salés et lampent leurs amples moss. N'en doutez point, elles font l'amour et elles font des enfants. Cette nouvelle captivité de Babylone me laisse froid.

La question, du reste, est simple : l'Allemagne a enlevé deux provinces à la France, qui elle-même

AVRIL ,8 9 i ^

reprendre? Bien, ta ce cas, partons p<mi>1*6bfe

jadis, en de permanentes guerres, arec de vraies a f m ? e *' ^-«-Recomposées de soldats de métier et de carrière, on se trouvait vainqueur sans ** mté vaincu sans rancune, la délaite n'avait pas

h hihant pendant vingt ans, telle qu'an* éternelle fillette ; oui, comme une fillette qui a laissé tomber su* le bon côté sa tartine de confiture?

des dS, «!t« /T in de la pai * si « née > !es *"]<*» des deux pays trafiquaient ensemble sans amertume, franchissaient indifférents les frontières modifiées, et les officiers des deux armées, la veX

«<£K r* Ve ^ ais - sans nul effarouchement ife* officiers français trinquer avec des officiers afie-

ÏÏmÎY fODt - iIs P as I e mê ™ métier, et po^quol, noble ici ce métier deviendrait-il, là, wîame>

Ce desintéressement supérieur, la France l'éprouva tant qu'elle futunçnatioA spïritieSe « îtA™ !i?r Ur ?- Les Fra nçais d'alors disaient, éyàtt perdu, délicats et soudeurs : « Messieues, mm

^ W« 2? ° n ?5 ous /evenus, à cette heure, des tines ? rancunières ' douées d * cervelles éiéphan-

Dépurons-nous de ces humeurs : prenons queli S P1 ^ ks ,? C dédain "1™ ^ent issir pal les

Nouveau, oui, sous la forme épaisse qu'il assume depuis vmgt ans, car son vrai non/ est V*

Wla tt Sa°rk œfeS * ««■«*». l ~ Allemands Oh!

On ne peut, il est vrai, nous dénier une littéra-

dlrtï n T\ G * t ■?.**■• et cette littérature, demeurés tout cénaculaires, sont inconnus à nos

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derviches hurleurs, et de ceux d'entre eux qui les soupçonnent, méprisés: ce qu'on en montre dans les journaux et dans les expositions devrait, au contraire, nous engager vers une certaine modestie. le fierté les patriotes ont-ils jamais tirée des

;s de, par exemple, Villiers de flsle-Adam ?

Soupçonnaient-ils son existence, alors que le roi de Bavière l'accueillait et l'aimait? Ont-ils. subventionné Laforgue, qui ne trouva qu'à Berlin la nourriture nécessaire à la fabrication de ses chefsd'œuvre d'ironie tendre ? Et pour ne citer qu'un seul nom d'artiste, est-ce par les. patriotes que sont achetées les lithographies de Redon, dont les admirateurs sont presque tous Scandinaves et germains ? Il y a un patriotisme à la portée de tons ceux qui possèdent trois francs cinquante, c'est d'acheter les livres des hommes de talent et de ne pas les laisser mourir de misère. / , .

Laissons donc l'art ètla littérature, puisque les productions par lesquelles on nous clame supérieurs sont au contraire de celles qui nous humilieront à jamais dans l'histoire de 1 esprit humain, — et parlons du reste.

L'érudition, mais elle. est allemande. Les Allemands ont inauguré, et détiennent encore, la philologie romane^et s'il faut chercher des professeurs connaissant mieux l'ancien français que les maîtres de l'Ecole des Chartres, c'est en Allemagne J Qui nous a fait connaître notre littérature dramatique d'avant Corneille? Des Allemands, et les; bonnes éditions de ces poètes sont allemandes. ,

Qui a connu mieux que nul l'histoire de la Révolution française? Des Allemands, les Sybeï etl : les Schmidt* j!

Qui a débrouillé l'histoire grecque et l'histoire romaine, sinon les Mommsen et lés Curtius?

Je ne dis rien de la philosophie, rien de la musique : domaines allemands, — et je me borne à ces indications pour ne point répéter un ancien article de M. Barrés, dont le spirituel antipatrio'tisme jadis m'avait charmé. |

Le vrai, c'est que l'intellect germain et l'intellect français se complètent l'un par l'autre, sont créés dirait-on, pour se pénétrer, se féconder mutuellement : du cerveau de l'Europe, l'un des peupltfiitl le lobe droit, l'autre est le lobe gauche, et li|H& ce cerveau, ne peut fonctionner normalenSHP 1 entente n'est parfaite entre les" deux inséparïBIes hémisphères.

Peuples frères, il n'y en a guère qui le soient" plus clairement, ni- mieux faits pour une entière et profonde sympathie, malgré des différences évidentes dans les modalités de la pensée. Ils sont calmes et nous sommes de salpêtre; ils sont patients et nous sommes jberveux; ils sont lents et un peu lourds, nous sommes vifs et allègres ; ils sont muets |et nous sommes braillards; ils sont pacifiques et bous avons l'air belliqueux : dernier point où l'entente est extraordinairement facile, car il semble certain qu'ils en ont, de même que nous, assez et, de même que nous, ne souhaitent rien, si ce n'est qu'on les laisse travailler en paix.

Non, nous n'avons nulle haine contre ce peuple: nous sommes trop bien élevés pour afficher une enfantine rancune, trop au-dessus de la sottise populaire pour même la ressentir : quant à moi, entre les assourdissants jap peurs ligués contre notre quiétude et les placides Allemands,] è n'hésite" pas, je préfère les Allemands.

; Les défiances s'assoupissaient, lorsque M. de Cassagnac s'est mis à trouver mauvais que l'impératrice, cette charmante femme, ait voulu voir Saint- Uoud et Versailles : ce sont cependant d'agréables promenades, et les choisir, une preuve de bon goût, car cette étrangère, n'aurait-elle pas aussi bien pu manifester le désir d'assister aux courses dAuteuil?

Dire qu'il ne s'est pas trpuvé en cette ville, qui -

se targue d'esprit et de bravoure, un peintre assez

indépendant de l'opinion populaire, ! assez cou-

-rageux contre Ja sottise journalistique pour oser

obéir à cet instinct nature qui domine aujourd'hui

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c- qu'on dénomme l'école française : l'intérêt de la vente! Le Patriotisme à été le plus fort, étant la sottise suprême, — pourquoi s'étonner ?

Ah ! si Henri Regnault n'avait pas été tué à Buzgfcval, si ce peintre patrouillait encore ses noirs sfVoyards, ses roses souillés, ses blancs de panaris, s il se livrait encore, en de luxueux ateliers, à ce que Huysmans appelle « son vagabondage du dessin et son cabotinage édenté des couleurs » ! Mais les Prussiens l'ont occis. Cela ne fait jamais qu'un artiste médiocre de moins, — et il y en a tant !

m Puis, à chacun son métier : le sien étai{ de faire de la peinture, même mauvaise, — comme le métier de Verlaine est à de divines poésies. Le jour, pourtant, viendra peut-être où Tort nous enverra à la frontière : nous irons, sans enthousiasme ; ce sera notre tour de nous faire tuer : nous nous ferons Juer avec un réel déplaisir. « Mourir pour la Patrie » : nous chantons d'autres romances, nous cultivons un autre genre de poésie.

Leur supprimer, à ces «r s... b... de marchands de nuages », — il s'agit de nous, selon Baudelaire, — leur couper toute religion, tout idéal et croire qu'ils vont se jeter affamés sur le patriotisme! Non, c 'est trop bête et ils sont trop intelligents.

S'il faut d'un mot dire nettement les choses, eh bien : — Nous ne sommés pas patriotes,

Remy de Gourmont.

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