‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 54 sur 111 · ŒUVRES MYSTIQUES DE JEAN PAUL · texte numérisé non relu

ŒUVRES MYSTIQUES DE JEAN PAUL

HYLO ETMÉHALLA^

^ La vie est un rêve : la mort est un rêve : d un rêve nous nous réveillerons dans le ciel. Peut-être alors la sereine Lune (Herder déjà et les prêtres égyptiens le pensaient) sera-t-elle la première côte hospitalière où nous trouverons un abri, après les tempêtes de la vie. Là nous cueillerons les premières fleurs printanières de notre nouvelle v^e, avant de continuer, pour notre rédemption; notre route de monde en monde, de ciel en cieL Ah ! quand la terre fuyante se fondra derrière nous en un point lumineux, combien alors nous souffrirons de nos folies d'ici-bas, et de nos tristes joies, et de nos afflictions sans frein, etde notre vie sans Dieu.

(i) Ce poeroe, un des moins connus de Jean Paul, fut retrouvé dans ses écrits posthumes et publié. par son Rendre Fœrster dans la première édition des Œuvres complétés i 1826- 1S38; 65* partie*. D'après la date de 1794, date ajoutée de la mam minutieuse de. l'auteur, Hylo et Mèhaïla fut composé pendant un séjour à Hof, alors qn'Hèsfiérus venait d*etre ~!" mi ? J* *?, e s'ébauchaient les premiers chapitres de * ftxtetn. C est l'époque la plus féconde de la vie de Jean faul, — à la veille de son départ pour Weimar où il devait ' rencontrer Herder, Gœthe, M" de Kalb et autres «dames de haute noblesse », son « académie erotique » et platonique, La sentimentalité l'attirait toujours davantage. « Je ne désire plus les satires mais les élégies, et mon âme est si lamenta- . blement tendre qu'elle pourrait se nicher dans la poitrine dune jeune fille de dix-sept ans et demi. » (Lettre du xo août 1794 à un de ses amis.) — N. D, T. :

aoi

Chaque ami trépassé est pour nous un aimant , qui. nous attire vers un autre monde* et le vieillard ne vit plus- que parmi des morts. Au minuit de sa vie, il élève, comme le Groënlàndais au minuit de son plus long jour ou au midi de sa plus longue nuit, il élève ses regards vers i des régions plus hautes, et du fond de sa nuit, il voit le soleil de I immortalité empourprer et dorer ; les cimes. ■ Mais quand, au cimetière, la voix consolatrice du prêtre, s'est tueries tombes avides ôntun aspect hideux, comme des gueules béantes qui broyent devant vous des pères, des amis,, des vies, et un démon venimeux,, ennemi de tous les couples qui

s enlacent, réduit en cendres l'un des amants et laisse un corps glàçé contre un sein de flamme'. "

Hylo aimait 'Méhalla, tous deux étaient bons mais aucun d'eux n'était heureux. Entré eux s'éleva une montagne qui sépara leurs ccëurs. Us vé^ curentdans deux déserts ; désolée était la terre pour leurs bras* désolé était le ciel pour leurs yeux. Leur enfant mourant avait attiré Méhalla dans ses bras refroidis, ses yeux vers ses cils son coeur contre sa frêle poitrine. Mais Hylo s'en alla sous la terre, qui ne lui donnait, ni né lui laissait plus rien, et doucement là Mort étendît ses membres brisés, sécha et ferma ses yeux, sur lesquels une larme éternelle avait été une seconde paupière. ' ■!'''■■

La Mort aime à mener les enfants par la main — 1 ■ par sa glaciale main. Au contact de ces doigts, que . nous devrons tous saisir un jour, se roidit reniant de Méhalla, et le papillon s'envola des fleurs de la terre vers les fleurs du cieL Oh ! envolezvous toujours, heureux enfants ! Au matin de la 7 ie x'>r VOUS ber S ant au. milieu de chants et de fleurs la Mort vous endort, deux bras vous emportent dans. votre petit cercueil, et vous ne faites qu'échanger un paradis contre*I'autre -tandis que nous, nous blêmissons et nous nous effondrons dans les

MERCVKE DE FRANCE

crépuscules - dans la tempête de la vie, les traits fatigues, labourés par les misères et les peines de la terre, et 1 ame à la glèbe cramponnée! . • .

bous la majestueuse nuit étoilée, auprès du ' tertre de Hylo qui s'enfonce, souvent passait son amie : elle sentait qu'elle était seule ^comme la mort et qu ils étaient bien loin l'un de l'autre tout " en étant si près. Elle leva ses yeux alourdis vers : les astres et les nuages fuyants, et ses pensées s enfuirent impatientes de quitter cette terre morne et sombre ou reposait son ami.

Sous la majestueuse nuit éioîlée passait la mère de Hylo ; les larmes lui voilèrent la tombe et elle ne se consolait pas.

Sous la majestueuse nuit étoilée, Méhalla se . rendit au tombeau, pour y déposer.des fleurs; mais point de fleurs elle n'y déposa et elle tomba de douleur en douleur :

<< Oh! toi, tu as perdu ton nom, et la terre, et tes amis, et il y a beaucoup de terre entre toi et moi, — et je ne te reverrai jamais ! — Oh ! que . ne puis-je te voir! ton œil s'émiette en cendres ". ta main se détache, ton cœur est la pâture des <: vers, ton âme se dilue. — Oh ! destin, que tu '< nous as ravagés, nous deux et tout, tout notre « paradis! »

En ce moment suprême passa au-dessus du paysage un homme jeune, et beau comme la lumière, avec un sérieux que ne donne pas ce monde, hntrelui etles étoilesétaitune lueur, et lalueur raccompagnait. Il ne regardait pas, ainsi que lès autres, r la tombe. Comme un ciel clair, il vint à Méhalla son visage s ornait d'avoir vécu l'éternité : ses yeux reflétaient Dieu et une prière :

<< Eloigne- toi de ce mort! Ne regarde pas- cette « tombe comme ton univers : le cercueil ne peut « emprisonner l'âme, il ne renferme que la Mort « hleve tes yeux! Là-haut, au-dessus de cette « nuit, il y a Dieu, et l'homme, et la vie, et la '' vertu. De la^haut votre terre lointaine. apparaît « scintillante, comme un glacier entre les nuages-

OCTOBRE i8gi

sor

l S"? a V"* essous de immuable mer de l'Eternité

< morî, I e , ^^ r ^ ide du tem P* q^ attire S << morts et ses vivants vers le rivage plus lucide

« Vois maintenant ces étoiles qui croulent » Sî

,<< *ontp as de S étoiles, mais de? enfants de ia teiïe

E3"M ant \ les étoiles et le^oi eik sontfaél

ïaS^W f ne tômbent P^. -' Comme ïes : î ?3V 6S ° 0rP - è ° nt P^PÎtés dans la

< 'S? JVh aro * c ° ntinue ses efforte dans l'éter- << nel ether. -, Ma ls toi, tu es encore empri-

m?^? dans ton cor P s de Poussière ! » P

iJÎS aIla ? sta ^ourdie et inconsolée. L'ado- , lescent continua d'une voix plus douce : .

<< Hylo rayonne sur M éh alla ! Vois la Lune au- « dessus de toi, c'est vers laïque ;toute âme s'en-

< vole, en quittant le corps, brisé, et un rêve . dia-

< phaney voile cette nouvelle existence. Il faut

ï Zi leS -TT ï êvent com me vous, afin que les « flots agites de leur, vie s'aplanissent : le rêve de

l S^ nfflnCe t - er / eS ^ se J° ue de ^nt eux et berce

e l^?**™> ^'\ Çe «°> enfant écarte

- et vur a îî l ' - **? l6Ur œil S '° Uyre * rand <* et pur sur les, silencieuses . campagnes ethé- « reennes du premier ciel. ' ë

« là.c "'i ^^ H ? lc ei * endj »t dans son rêve,

< après la mort, résonner son rêve terrestre, et .

? i i°? ait de nou veau "dans le paradis ef- << tondre de son enfance, et que toi aussi tu étais . « devant lui, et que tu enlevais dé son coeur aio-

î nfrir 06 1 n0ir - + Cha f ri i l <l u i, ^mblable à une vi- ; ? ere ' \^ la Ça* et lé faisait enfler,., quand enfin « ton.enfant par son gazouillement, réveilla Hvlo

ï f flf L fl f eur . des ad »eux, un vergissmemnicht que << la mort lui conservait de toi,- il vit un sounre

< teri r^r? % ? ua . nd S randie (0 et élyséeune.la « terre monta a l'horizon, et que .Hylo leva ses

«ïïdfone^r dC UL ™"* la terre apparaît 64 fois plus

« yeux vers elle, comme vers des montagnes dont

« on voit descendre la paix attendue Oh » ne

« sois pas jalouse de ton Hylo ! Le jour de -ta « mort viendra à son tour, ta prison . terrestre se « réduira en poussière, ton enfant accourra te ré- « veiller, toi aussi ; et ton premier regard dans le « Ciel te dira que c'est moi, ton Hylo ! »

Comme s'il redevenait mortel, il la baigna d'un regard d amour •ineffable, puis se dissipa en un éclair - Et Méhalla ne regarda plus lï tombe, n y déposa pas les fleurs. et s'en retourna pleine de pensées célestes, son œil pur fixé vers la Lune palissante.

Jules Bois et Henri Albert.

Page 1