‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 97 sur 111 · CONTROVERSE SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

CONTROVERSE SENTIMENTALE

Quand il était encore un vivant, les hommes l'appelaient le poète de l'amour et de la douleur Un icur d'été, celle qu'il aimait était morte, et depuis qu'avec elle on avait scellé dans la^tombe . la ) oie, la lumière et la beauté, il faisait retentir parmi les peuples ses chansons Innnenaei et désespérées. ^Maintenant, à son tour, il était mort, et tandis que, là-haut, les prêtres de la cité sacrifiaient à sa mémoire de palpitantes tourterelles, il paraissait,. dépouillé de tout mensonge, devant les Juges des âmes.

l'homme

Me voici, ô Vénérables, pareil au* arbre d airtomme, quand les feuilles envolées f vouent plus aux regards les secrètes blessures de 1 ecorce.

LES JUGES DES AMES

Cesse de parler par métaphores; abandonne ce* derniers haillons de la pensée terrestre et ne, t'imagine point que d'harmonieuses phrases wu£ sent abuser nos oreilles incorruptibles : la fable d'Orphée n'est qu'une, fable inventée pour le plaiaurp . .". *~\s j^kuWw Pelle aue tu pleu-

ent, que

l'homme Je l'avoue. Mais ce fut justice. . -

L'après-midi, ce jour-là, était si chaude que les cigales lasses se taisaient ; seules, les gouttes d eau tombant une à" une. dans la vasque deja.cou^ rhvthmaient le silence, et, selon leur chute, mes strophes se scandaient, lumineuses et. souveraines. Furtive, elle s'approcha de moi; ses baisers dévoraient mes lèvres et elle me. provoquait à l'amour. Je l'emportai brutalement;-^ te i brutalité lui plaisait - vers la. chambre bien close et sur la neige des toiles précieuses, nos. corps se

mêlaient ainsi que le voulut le caprice cruel dés dieux. ...

LES JUGES DES AMES

■;•. Eh ! les dieux n'auraient point de caprices. Mais la honielsien naturelle d'être vous-mêmes vous porte à faire de vos misères et. de vos folies des fantômes magnifiques et supérieurs et à nommer divines toutes vos faiblesses.

l'homme Soit ; je ne parlerai plus des dieux. Nos corps se mêlaient: par le jeu savant des baisers et des parolèssans suite ni signification, j'essayais de faire oublier à la femme défaillante la grossièreté des caresses- Personne n'aurait nié, à nous voir, que Pamour fût, ainsi qu'ils disent depuis les siècles, la plus enivrante des passions. Et j'entr ouvrais les yeiux pour admirer, comme souvent, la figure de mon atnante, si belle alors et qui semblait parfois presque endormie dans la volupté. Sa tête se renversait au bord du lit ravagé ; son bras droit pendait à demi^ et tout à coup, à cette minute que je -croyais pour elle surhumaine et hors de la ferre, j'ai vu que de sa main brusquement ramenée elle prenait, avec art une mouche, entendez-vous ! une mouche qui ^se promenait insoucieuse dans une tache de soleil, sur les plaines blanches des draps éclatants, et que depuis longtemps, je l'ai compris, elle guettait. Pour avoir, de ce seul geste, détruit tout le rêve que je créais autour d'elle et pour sa joie à elle, j'ai tué, là femelle maudite, je" rai tuée et ce fut justice, .■"" '"'"..

LES JUGES DES JÏMES

; Ne t'irrite pas. Le calme sied aux morts. Et puis, toi-même, étais-tu sans reproche, et sa distraction fut-elle plus, coupable que ton mensonge?

: r ■' .- } '. ■ ■. l'homme

. Plus coupable mille fois! cette femme était

belle et j'ai cru qu'elle m'aimait.

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LES JUGES DES AMES

Illusion de fat.

l'homme

Naïveté d'âme ingénue. Je pensais être seul parmi les hommes à connaître la vanité de l'amour et des autres joies. Quand la belle vierge vint vers moi, les lèvres fleuries de baisers, je. lui fus reconnaissant du bonheur qu'elle feignait de m'apporter, et je m'appliquai à représenter selon les règles usuelles le drame des cœurs bien épris. Pourquoi, de son côté, fut-elle moins attentive au rôle quelle s'était attribué, sans que je lui en eusse fait là moindre prière ? Son action fut deshonnête, criminelle ; j'ai confiance que vous né me montrerez point de rigueur.

LES JUGES DES AMES

Certes, ta bonne foi fut surprise. Cependant, n'es-tu pas digne de punition pour avoir, ensuite, par ta feinte dotrleur et par l'évocation de joies que tu savais décevantes, perpétué sur la terre le vieux leurre de l'amour ?

l'homme Qui sait? Il suffirait pourm'absoudrequela puissance de mes chansons pût, un jour, faire croire . en toute certitude à sa réalité : alors les dieux existeraient vraiment et leur souvenir, sans doute, serait bienveillant .à celui qui les tira des ténèbres et du chaos.

^ LES JUGES DES AMES

La mort ne t'a pas guéri des chimères : mais comme, à tout prendre, tu n'as pas péché, tu peux fehdormir avec les justes, en attendant cette aube de gloire qui ne resplendira peut-être

jamais.

L'homme, libéré de la vie, connut désormais le sommeil sans rêves.

Pierre Quillarx>.

DÉCEMBRE iSçx

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