‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 63 sur 140 · LA PERVERSITÉ · texte numérisé non relu

LA PERVERSITÉ

« Vivre, a écrit Ibsen,, c'est combattre avec. les êtres fantastiques qui naissent dans les chambres secrètes de notre cœur et de nôtre cerveau.; être poète, c'est tenir jugement sur soi-même. >>

Ces vers sont terribles. Ils disent toute la . perversité qui hante les têtes de .notre temps. Je voudrais esquisser ce que j'y vois, et dire quelques mots sur cette perversité.

Le premier aspect du monde, centralisateur, égoïste et logique, est la continuité. L'expérience ■ ■ de Weber pourrait se formuler ainsi : la notion . . de continuité croît en raison inverse de la spécialisation tactile. Nous mettons la continuité dans les choses par la centralisation nerveuse, qui nous ? donne le continu dans la quantité et par la généralisation logimae, qui nous donne le continu * dans la qualité. Tel est l'aspect simple et. extérieur de runivers, qui résulte de la position de notre unité au milieu d'une multiplicité que nous coor-, donnons.

. La spécialisation tactile, la science qui en est comme le prolongement instrumental, nous apprennent que lé monde est en réalité discontinu. L'espace interstellaire ne diffère de l'espace intermoléçulaire que parce que nous sommes pks ces entre les deux et que nous mesurons leur r

rapports La notion de temps qui est engendrée par celle de l'espace n'estpa/phls exacte sous sîn premier aspect continu. U peut y avoir de l'infini '

Srcn^l^T GntS d 'T tem P S d ™ séà HnfinLOn perçoit très bien que le temps psychologique (et

le temps astronomique se mesure par deï différences de position dans l'espace) est essentiellement variable. Notre notion du temps se trans- '

àrïï£,S3K àî?v3ïr ivilisé '' e reïlfan *

Ainsi l'aspect dernier du monde, après le perfectionnement des sens et delà connaissance,est la

î5SS- nmte - P 1 ? erait facile de m °*** l™

qualitativement c'est aussi la notion de rêssem-

rellcfS^n ïl Cèd v k ' ROÛon de ^trême diffé- : renciation , et que la encore s'affirme la loi du

passage de l'homogène à l'hétérogène ) . U .

i La vision passionnelle et morale de l'univers

TÎm? + SUCCeS ?l me ? tauxmêmes P oi ^devue.

L ame est une d'abord, et qu'elle regarde, rai^

tion de la diversité des objets et de la diversité "

Fnr c i Pr ° Pre - S . pa 1 rtieS ne luî ™ nt q^ Plus tardée se conçoit alors sous forme de sensation, de raison, ou de volonté, et accorde une. prépoh-

ÎSSS* 3 SGS fi Spè i œS - Si dle réalise des créations ™? fï? J eU ^ leS * 6 P»».<* leur donne à cha-

Siïr^ST^- 116 ^^ pas l'homme .

tout entier, fin et courageux, aventureux et pru-

ÎS,Vf! C ° mme 9*7***™ '> e ^ jette sur 1a scène un ^lif U n' Unja - loUX ' Uni r éso ^' Mac ^ e ^,Otheno, . Hamlet. De même que les modernes distinguent dans la gamme des couleurs des nuances' que les

ÏÏ2ÏÏ? n a 5 ercevaient P«> l'âme a fait aussi son "" éducation des nuances t là où elle était pourpre elle se voit violette, et mauve, et cerise, et oSS'

tL?}l\f* "**?«»«*•. Plus elle donne def a l . leur a ses molécules. .

Le point de départ moral de l'homme est l'égoisme. Cest le reflet sentimental de la loi de lexistence, par laquelle l'être tend à- persiste?

MAHS 189a * . 1.95

dans son êtrè r La perversité morale (et j'entends perversité en mè plaçant au point de vue de la nature) naît au moment même où' l'homme conçoit qu'il y a d'autres êtres semblables à lui et leur sacrifie une; part, de son moi. La fleur douloureuse de cette perversité est le plaisir du ' sacrifice. Et si le sacrifice n'est accompli que pourluimême/cette perversité est absolue: car l'être s'annule dans le but positif .dû plaisir, au lieu que l'hédoniste ne se tuait que pour éviter la négation de la douleur- Mais si le sacrifice est accompli en vue des autres hommes, au profit de la masse ; si l'être tend a persister dans d'autres êtres, de la perversité première est sortie une moralité plus haute, supérieure à la nature même.

^ Ces êtres fantastiques qui naissent dans lès chambres de notre cœur et de notre cerveau»

sont des. créations ou des fantômes. Je vois que l'effroyable perversité de Skakespeare a engendré dans sa tête. Lear, Richard III, Antoine, Call- . ban, Falstaff, Miranda, et tant d'autres si divers,' qu'il avait voulus tels, et que rextrême;diïïérencîa-

-, tion de ses passions lui a permis deprojeter tous, . après avoir lutté contre eux. Mais je vois que dans ' :.. les Revenants le fantôme du père d'Oswald Alving germe dans le, cerveau du fils, et l'opprime et le

, terrifie, et que le fils succombe à la lutte. Je vois tous les pauvres êtres romantiques ëclos dans la tête de Madame Bovary bu de Frédéric Moreau 3,es assujettir et lés mener à la mort ou au -làmen-

"" " table ennui de la vie. \

Car ceux qui ont pu se différencier et cesser d'être eux-mêmes r savent appliquer leur volonté à.la création esthétique, ou l'ignorent, ont f engendré les êtres fantastiques ou sont leur proie. Le plus terrible fantôme, sans apparence, sans forme, que rencontre Peer.Gynt, le héros d ? Ibsen, qui se conçoit sous un: nombre infini, de formes imaginaires aussitôt réalisées : répond quand Peër Gynt

x<)6 MERCVRE DE FRANCE

lui demande son nom : « Je m'appelle Moi- Même. »

On voit très clairement que dans la période que nous traversons, nous sommes, soumis aux fantômes de. l'hérédité ou de l'extrême littéra- . ture. Car notre volonté ne sait plus s'appliquer, aux choses extérieures, ni projeter les êtres qui naissent en nous. Les poètes regardent passer l'action, et la regrettent — » mais ils n'agissent pas. Le prince Florimond voyait s'enfuir le char, où se rouillaient ses glaives; la Belle. au- Bois Dormant sommeille sous des berceaux d'épines neuf fois entrelacés; le plongeur regarde passer le long des parois de sa cloche de verre ? tiédie par la vie ambiante, les pendules vivants de la mer. Et Florimond reste prisonnier des fleurs victorieuses; et les haies de ronces empêchent la Belle d'allonger sa . main; et la vitre des serres chaudes et des cloches de verre arrête en buée l'haleine de ceux qui voudraient galoper par la forêt ou secouer les vagues. Et M. Maurice Maeterlinck nous dit :

« j'aurais voulu agir : — mais à quoi ï>on — là mort est là, tout de suite, qui anéantit l'activité. Voyez, elle est parmi les aveugles, dans cette île de la vie, entourée par la mer inconnue et montante, où ils sont arrivés d'étranges pays; et quand l'action humaine est partie ( — nous ne reviendrons plus — ) sur le vaisseau de; guerre, Fintruse est venue au milieu des sept princesses. Ayez pitié de nous ! car la mort est proche, et nous nosons étendre la main, de peur de la toucher. »

Imaginons donc un être dont le cerveau soit hanté de fantômes qui ont une tendance à la réalité, comme les images ont une tendance halluci- . natoire, et qui, en même temps,, ne soit pas encore doué de la volonté, nécessaire pour agir, ou pour projeter ses fantômes après avoir lutté . contre eux. Je pense que cet être n'est pas rare, et qu'il représente même un moment de l'évolu-

tion intellectuelle de^ beaucoup d'artistes de, notre temps. L'intelligence et l'esthétique intérieure se forment bien plus tôt que la volonté. Pour produire une œuvre d 7 art,,il faut que la vo- : lonté ^it atteint son développement. Auparavant les àréations ou les fantômes de l'artiste, puisqu'il ne peut pas encore les réaliser esthétiquement, s'interposeront entre lui et la société, l'isoleront du monde, ou il lès introduira dans l'univers, à la manière de Don Quichotte, qui n'a. • point d'autre folie que celle-là- .

, 'Cet être m'apparaît nettement dans VÉcornifleur (i) de Jules Renard. Je né ferai point de louanges à Renard pour sa forme ni pour son style, ni pouî: la nouveauté dès expressions ni pour de délicieuses eaux-fortes telles que la description de ce prêtre mouillé qui frappe à une cabine :

« Grelottant, dégouttant, avec sa cuvette de . zinc^ous le bras, il ressemble maintenant à une. ^marchande de maléfices qui vient de faire, par une averse, ses provisions pour le prochain sabbat et attend qu'on lui ouvre, » . - \

Assez d'autres lui parleront demain de l'originalité, de la simplicité, de la force de sa langue; Je voudrais marquer ici brièvement le sens que j'attache à VEcornifleiir et à sa singulière perver-

■ site:

L'Ecprniflèur est.un jeune homme dont le cerveau est peuplé de littérature. Rien pour lui ne se présente comme un objet normal. Il voit le".' XVIII e siècle a travers Goncourt, les. ouvriers à . traversZola,lasociétéàtraversDaudet,lëspaysans à travers Balzac et Maupassant, la mer à travers . Michelet et Richepin. Il a beau regarder la mer, .il n'est jamais au niveau de la mer. S'il aime, il se rappelle les amours littéraires. S'il viole, il s'étonne de ne pas violer comme en littérature. Sa tête est pleine de fantômes*

Il apporte ces fantômes % dans un ménage bour-

. . (1) L'Ecôrnifieur^^x Jules Renard (P. OUendorfE.)

geois. Jamais il ne sera au niveau de ce ménage m le ménage au sien. 11 veut intéresser des cens qu il voit déformés, et il les déforme pour les obliger a 1 intéresser. Il se doit à sa littérature de traiter le mari en Homais, la femme en madame a?™ t Z' et de violer la nièce par un beau jour dete. Entre temps il vit aux crochets de la famille "-car rEcornifleur est pauvre de nature.

Mais la volonté manque à ses créations. Il est encore trop lui-même. Il rencontre le même êtte que Peer Gynt II a pitié et peur du mari. Le baiser soudain de la femme l'effare, et il se sent dans une action réelle sans soutien littéraire. La jeune tille forcée pousse des cris, souffre, se lamente — et les fantômes de son cerveau n'étaient pas ainsi. L Ecornifleur cède devant lui-même; il ne sait pas réaliser dans la vie les êtres fantastiques qui ont pousse dans sa tête; il faut qu'il attende le jour ou sa volonté formée les projettera dans l'art.

In pouce de plus à son vouloir, et c'est Chambige. Un pouce de moins, et c'est Poil-de-Carotte Un peu plus d'énergie dans l'action, et il est criminel. Un peu moins d'extériorisation, et le pauvre enfant se plaint de ne pas être compris.

Ht comme ce roman est bien celui des crises ' L être fantastique conçu par l'Ecornifleur est arrivé a sa pleine croissance; il voit la femme qu'il se doit d aimer ; il va descendre à sa chambré, au" milieu de la nuit; déjà elle a les jambes levées. Mais \ aventure ne se produit pas; la femme ne

I attend pas — elle dort — les portes seront ferî?f. es ~ i ecornifleur sera pieds-nus et ridicule —

II ht des vers en élevant son âme jusqu'au fumivore; le miracle va se produire; on écoutera ses poèmes comme il conçoit qu'on les écoute : le mari fait vibrer son couteau dans une rainure de la table et dit : « C'est fini ? >

Dans un roman fantastique comme Macbeth ou Hamlet, la crise appelle l'aventure; l'état inté-" rieur du personnage projette le fantôme ou l'évé^ nement extérieur. Le pauvre Ecornifleur ne trouve

jainaïs les aventures qu'il, s'imaginait, quand elles étaient des crises.

'/ Ainsi la perversité de rEcorriifleur rie va pas jusqu'à pousser ses fantômes dans, la vie, ni son esthétique à se contenter de les créer dans Fart.il çst heureusement égoïste . Il se rencontre sur son chemin et recule. Iln'a pas encore pour ses créations assez de pitié pour se soumettre à elles, et souffrir pour qu'elles vivent.

La littérature a fait naître: des êtres terribles-

^ dans les chambres secrètes de. son cœur et de son cerveau.. Mais il est, devenu poète; et dans ce

v . livre il a tenu jugement sur lui-même.; -

Marcel Schwob.

a °° MERCVRE DE FRANCE

Page 1