SUR LE SUCCES
Le succès tient beaucoup àiix circonstances^ tin peu à nous-mêmes et pas du tout à la valeur intrinsèque de nos œuvres. Charlotte Corday tué Marat : , et la Voilà célèbre- à toute éternité, parce que c'est * Marat qu'elle a tué. Le même meurtre— et il s'en est certainement comruis des milliers de cet ordre — exécuté avec le même courage, sous l'empire des mêmes mobiles, sur quelque tyran domeé- \ tique, serait resté projFondément incpnnu. Tel fait d'armes héroïque, -ayant des témoins, devient la . proie de la renommée ; sans témoins, et partaiit plus héroïque encore, il demeure ignoré. Un pamphlet .médiocre, .bien lancé , et venant " à point, soulève un peuple et ruine un empire. Et parfois,, dans quelque recoin poudreux de bibliothèque, nous découvrons de merveilleuses pages, dont Fauteur, parfakemênt obscur, avait certainement plus de génie que douze de nos romanciers à la "'. mode. :
■ Sans sa querelle avec les Jésuites, Pascal aurait- ; il été célèbre ? Et n'étant pas célèbre, .aurait-on recueilli ses Pensées? A quoi tient un grand hoinme! Il s'est peut-être trouvé dans le monde . beaucoup de Pascals qui n'ont jamais eu l'occa- - t sion d'écrire, ■' ■ -'■
, La renommée est une femme. que certains en- . çensent, que d'autres violent, niais qui ne fait . jamais lés avances.
On estporté, quelquefois très Eaut, par lé suc- , ces: mais, qu'il lâche prise, la chute est d'autant: plus terrible, si l'on n'a pas d'ailes soi-même.
Le succès précipite l'opinion de ceux qui n'en ■ ont pas; \ ■'
L'opinion publique est comme un dé. ces vieux chevaux rétifs, qu'on ne fait, lever qu'à grands coups de fouet, mais qui, une fois partis, prennent le mots aux dents, .
Le public, qui fait les renommées,n'en acquiert pas une bien bonne à ce jeu-là.'
L'opinion publique juge, mais pas en dernier
ressort.
Pactiser. avec la sottise est le meilleur moyen de s'assurer le succès et de s'interdire la gloire.
' ■ ' io '■.-..'.
La véritable prééminence s'impose d'en haut et ne s'élève pas d'en bas,. ' .: .
Le succès est la raison de ceux qui agissent sans raison.
Il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers : ce n'est pas un siège bien solide..
1 3 ■ < •"■"'■' Il faut déguster la gloire comme les vins, par
petites lampées, qu'on recrache aussitôt de peur
de s'enivrer, '■*!.-
14 '■'■'. La gloire s'abat sur cerrains comme tin coup de
massue qui les assommé.
Les sentiers les moins fréquentés sont toujours les plus pénibles et ne sont pas toujours les plus glorieux.
Les succès d'amour ont ce ^désavantage sur les autres qu'il est défendu de s'en faire gloire.
Un galant homme ne publie jamais ses succès d'amour, mais il pousse rarement là. galanterie jusqu'à ne pas les laisser deviner. '■■".-.■
Nous recherchons lès hommages* non pour ce qu'ils valent, mais, pour ce qu'ils nous font valoir, :
■ — Le succès à dépassé mes espérances. . .^
. ;.-r Vous vous en jugez donc indigne? . ' .7
■ — Monsieurl : .
'* " ■.- "' • " '- '-■ 2 ° ■'■ ' '- ■■'■■'" ■ '" Nous préférons triompher nous-mêmes avec lès
idées des autres, que de voir nos idées triompher
avec les autres. ■ .',.-.'■ /
Il y â dès hommes assez jaloux pour que leur propre succès leur soit gâté par l'idée de ce qu'ils eu doivent à ceux qui y ont travaillé.
Nous voyons dans le succès des autres une injustice, à nôtre égard. ; ■ ■■ *'■' • .- ■ 33 ■ '■.'■■■ Une. injustice dont nous profitons s'appelle de la chance; une injustice dont un. autre profite s'appelle un scandale./
... On pardonne ton ta ttiomme qui a delà chance, , sauf sa chance.
Nous démêlons, mal; notre mérite de notre tifançe, et tput cela s'amalgame pour former notre fortune.
La chance vaut sans le mérite; le mérite ne vaut rien sans la chance. ..
Il semble que la gloire soit une femme publique, dont chacun voudrait faire sa femme légitime.
'La gloire posthume vient à point pour qui sait attendre. " , •-. ■ * ■
Louis Dumuïu
i3 * MBRCVRE DE FRANCE