‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 89 sur 140 · LA LUZERNE · texte numérisé non relu

LA LUZERNE

Poil de Carotte et Grand Frère Félix reviennent déclasse et se hâtent d'arriver à la.maison,car c'est l'heure du goûter de quatre heures. ;-■"■'

Grand Frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures; et Poil de Carotte une tartine de ïien, parce qu-il a voulu faire l'homme trop tôt, et , déclaré; devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il aimé les choses nature, mange d'ordinaire sonpain sec avec affectation et, ce soirencore,march$/ plus yite que Grand Frère Félix, afin d'être servi

le premier 7 / â1 ^ ,, V-

Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus/ comme on attaque- un ennemi, Tempoigne, lui. donne des coups de dents/ dés coups de tête, ie morcelle, fait yolet des éclats, et, rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité, ■ : ..

" «Son estomac d'autruche digérerait des pierres, un vieux sou taché de vçr.t^de-gris. >>

En résumé, point difficile à nourrir. Il pëse sur le loquet delà porté. Elle est fermée.

..— . « Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe voir du pied, toi; » t^-

' Grand Frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipité sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules. — « Décidément, ils n'y sont pas », dit Poil de

Carotte.

. - — « Mais où sont-ils? »

— ' << On ne peut- pas . tout savoir. Asseyons-

nous, »

Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim; inaccoutumée. Elle devient douloureuse. Par dès bâillements, des chocs de poing au creux dé la poitrine, ils en expriment toute la violence.

— « S'ils s'imaginent. que" je les attendrai !» dit Grand Frère Fëlix.^

— « Cest pourtant ce que nous avons de mieux à faire », dit Poil de Carotte.

— « Je ne les attendrai pas, dit Grand Frère Félix rageur. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe. »

— «: De l'herbe ! c'est une idée, dit Poil de Carotte, et nos parents seront attrapés. »

— « Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi .tendre que de la. salade. C'est de la salade sans . Fhuile et le vinaigre, » ' . ' ' -

— « On n'a pas besoin de la retourner », dit- Poil de Carotte:

— « Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tû n'en manges pas, toi? »

— «Pourquoi toi. et pas moi?»

— « Blague à part,, veux-tu parier? >

— « Mais si d'abord, dit Poil de Carotte, nous demandions aux voisins chacun, une tranche de pain, avec du caillé pour écarter dessus? »

— « Je préfère la luzerne», dît Grand Frère Félix.

— « Partons », dit Poil de Carotte.

Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdure appétissante* Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les souliers, d'écraser les.. tiges molles, de marquer d ? étroits chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire : « Quelle bête a passé par ici?» :

A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets peu à peu engourdis. .

Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat veijtrè, -

AÏÂR5 1892- . 237

. — « On est bien », dit Grand Frère Félix, =

Lé visage chatouille ^ ils rient pomme autrefois, . quand ils couchaient ensemble dans le même lit '! et que. Monsieur Lepic leur criait dé la chambre voisine : «c Dormirez- vous, sales gars ?»

Ils publient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en grenouille.- Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites yagues vertes aisément brisées. Mortès, elles ne se reforment plus. '

— ■" « J'en ai jusqu'au menton », dit Grand Frère

/Félix. ' ;-*■■ \ . .■■■..-"■. ;'. ? --" ■■'•'

— « Regarde comme j'avance», dit Poil de Carotte. .■•"" ; •

Ils doivent se reposer) savourer avec plus de calme leur bonheur^ Accoudés,. ils suivent du regatrd les galeries soufflées,, quécreusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt eUes débouchent dans une clairière, où. la cuscute' rongeuse, parasite méchante, des bonnes luzernes, étend sa barbe de fila- .. menîs roux. Les taupinières y forment un mi-,.. husculé village de huttes dressées à la mode indienne. . ■ J . • / '.;'■'"

— « Ge n'est pas tout ça, dit Gr^nd Frère Félix, mangeons. Je commence ..Prends garde de toucher à ma portion. » . .;'.

Avec son bras comme rayon 3 il décrit un arc de

cercle; , ; " . ■■ - '

■\ -^ «j'ai -assez du reste », dit Poil de Carotte. Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait? • ; ■■ -'■...--.■.■■ ■-.:■ '■

Le vent soufflê.de douces haleines, retourne les : minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles,-. et le champ tout entier est parcouru dé.

."frissons; -.;"'■■ \ -'\ '' . .- v '•'

Grand Frère Félix arrache' des brassées de four:rage, s'en enveloppe la tête > feint.de se bourrer, imite le bruit dé; mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonflé» Et tandis qu'il fait semblant

MERCVREDE FRANCE

de dévorer tout, les racines mêmes, Poil de Carotte, délicat, plus ne choisit que les plus belles feuilles. Du bout de sonnez il les. courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.

Pourquoi se presser? La table, n'est pas louée. La foire tCest pas sur le pont.

Et les dents crissantes, la langue amère, le cœur soulevé, ilavale r se régale.

Jules Renard.

MARS -189s

GEMO VEFA

« Seigneur, je suis un bergère ' Éprise de votre cïêl bleu, * Où j'ai vu souvent j comme en rêve- Briller votre face, & mon Dieu,

Seigneur j vous êtes un. bon maître, ' '.

, Votre joug est doux ù, porter.

. .Est-il dés clartés et dès fêtes.

Pour 'Çeuxrlà que vous rejetez ?

Q Voué qui parsemez les plaines De fleurs et d'arbres vénérés, Je. vous aime, ,Seïgneùr, et j'aime .

Tous les êtres que vous créez.

Je voudrais souffrir pour lés faibles Et je voudrais, par les beaux chants . Qui s'échapperaient de nies lèvres j Ramener au bien les méchants.

; Et les Anges aux blanches, ailes.

Diraient sur les harpes de jour Ma victoire , surnaturelle Et le triomphe de T Amour, >

A.-FERi>mÂNx> Herôld,

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*4o MERCVItE DE FRANCE

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