L'ANGE NOIR
Un vol de flamants roses traversait de fantasques nuages d'argent, brodés sur la soie bleu turquoise. Près de lia tenture exotique, girait lentement un petit squelette japonais, très blanc, mat, accroché au candélabre par. lin fil mince, que Pierre n'apercevait pas, du divan où il s'était étendu. Veloutée, tremblante, la clarté douce de la bougie, allumée lorsqu'il rentrasse reflétait dans les deux brillants du plastron empesé,, et coulait de chatoyants glacis d'or fluide sur le frac, au revers duquel une minuscule branchette de bruyère achevait de se faner. Les palpitations de la flamme mouraient au bord de la pénombre pu se trouvait !e visage du jeune homme. Assise devant la cheminée, sur un coussin écarlate, en une pose grave, presque hiératique, sa chatte fixait là pourpre pâle des braises agonisantes de ses yeux ■ phosphorescents — croissants d'émeraude striés de jade. Dans l'obscurité flottante, traversée de lueurs diffuses, Tabat-jour chiffonné d'une haute lampe plaquait une large touche lilas, rehaussée de soufre clair. Le vent, au dehors, jouait, une vibrante et lugubre symphonie nocturne, s'ëchevélait en longues gammes chromatiques, inspirait, de son souffle furieux, l'orgue des cheminées graves, et, répondant à l'appel de la plaintive harmonie, des pensers tristes, faibles, douloureux, s'évoquèrent, les souffrances aussi;
Pierre sentit, soudain, revenir l'étreinte oppressante, qui tout à l'heure fouilla son cœur avec la persistance d'une pince effrayante dont les, mâchoires se resserreraient toujours,sans se rejoindre:
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c'est maintenant, en.sa poitrine, à la foi s,, une brûlure intense, atroce, et comme un lent âéçhiremexit fibre à fibre de tous ses muscles. .11 n'ose hàsar-. . . derun mouvement, sans' que né s'exaspère l'hor- : ./ -, rible torture.. En même temps, sa tête, devient d-unê lourdeur, extrême, à laquelle s'ajoute la fulguration' continue "de pointes " ténues, multiples, vacillantes, s'énfonçant" tout à coup, l'assaillant, infatigables, de leurs, fines morsures.. Le pntàsque . contracte, il souffre, sileùcieux,. immobile ;' seules ment ses dents s'impriment en l'exsangue lividité des lèvres, et. ses ongles éraillent ,1a. paume de ses mains crispées; Par instants, en ondes ■ torrideé, ;
• .des flots, de sang courent sous sa peau moite, fris 1 sonnante, inondent la face, envahissent le front, puis le crâne, montent à rassaut," furieusement, .
- tandis qu'aux tempes le balancier insupportable . des artères frappe régulièrement ses coups de • gong, spnnant la. charge; et il lui -semble que sa ' • tête, est emplie de bêtes . grouillantes^ "dont les - ; gueules innombrables et trançhantes,les museauxaffolés 'fouillent "son cerveau. Vâ-t-elle pas se rompre? Il dut mettre entre lui et Tà-côte le voile
■ opaque, et sanglant dés paupières: abaissées, tant • les. moindres vibrations lumineuses retentissaient ■ douloureusement sur son être meurtri,. décuplées ' :" par la; fatigante- tension de ses' nerfs exacerbés,. [ t irritables à l'excès,- en ce moment de suprême,, d'infinie angoisse/ . .
Puis succède^- au paroxysme de transes un bienêtre rejatif, avec toutefois dé rapides lancinements, commémoratifs de la terrible passe traver-.; sëe, derniers éclairs d*un orage, s'àpaisant, et. qui sillonnent le ciel plus pur, encore que' zébré, de "-■ sombres lambeaux de nuages; La fugitive ressouvenance de l'a èôirée, passée sans aucun présage menaçant chez Madame '" de Prézilles, s' esquisse , dans la cervelle enténebrée v où planent des relents de stupeur; soirée insignifiante, qui 's'enguirlanda . des habituelles jeunes femmes, du cortège accoutumé, d'habits noirs, sans que s'y plaçât le moindre
incident à retenir. La trame des sensations pénibles s'amincit, se déchire, disparaît enfin. Pierre respire largement, s'étire, comme délivré d'un mauvais cauchemar, heureux de ne plus rien percevoir d'inquiétant. Enhardi par la tranquillité des nerfs détendus, du corps rasséréné, il se lève, se dirige vers un meuble aux incrustations curieuses de malachite et de jaspe, en ouvre un tiroir: des lettrés. Il le repousse doucement, et trouve su-dessus le tabac cherché; minutieusement il en rouleuné cigarette entre ses doigts demeurés tremblants. De capricieuses arabesques se forment et se, défont; des spiraies moirées, de bleu laiteux, montent, se perdent en un dessin changeant, escaliers de rêvfes candides, sertis d'azur. Pierre écoute les rafales, dont continue -la course vibrante. Le fracas s'en atténue au travers des persiennes abattues, des . vitraux, autour desquels le plomb figé serpente irrégulièrement, des rideaux bruns, rigides, voilant à demi la fenêtre de leur cuirasse, aux bosses cuivrées, et dont les cassures prennent un soyeux, uii chaud éclat d'airain luisant, neuf: le bruit de la bourrasque devient ainsi un chant, psaïmo-r diant les mélancolies lointaines, combien douces, semblant répéter la plainte des flots, aux soirs dé jusant; et la faible, la si triste mélodie, brode ses arpèges grondants sur le ronronnement monotone du félin assoupi, dont la boule . touffue, grise, tache de couleur apâlie le satin, cramoisi où il ébauche une éclipse imprécise. Des craquements de boiseries sèches lézardent de brèches sonores le demi-silence.
Abattu, non par la lassitude bienfaisante qui appelle le sommeil, mais par la sûrvenaqçe des découragements, de la peur éprouvée au sortir du danger, accablé de l'instable et morne fouillisd'idées qui le troublent; le jeune homme ne„ se résout pas à se coucher, car il connaît trop les in-r sommies cruelles où les membres agités se re- . fusent au repos, où les yeux vaguent dans les ténèbres, où l'esprit rôde dans la nuit faritôma-
; tique. Cependant, insidieusfey perfide, une sbmno- \ lente, torpeur Tejagourdit, a laquelle il essaie de se soustraire, redoutant lés affres des visions ima- : gînaires et terrifiantes > qui apportent les craintes, ■ les suffocations, le recul, l'anéantissement vis-àvis du péril, dérisoire et vain, dangereux pourtant à Tégal d -un réel,, sinon davantage.
La rêverie s'en va, nibtlle, incertaine, fuit.pàr les . -espaces libres du vaste champ des souvenirs, ..dévie, aux crochets brusques des associations qui Taiguillent en de multiples sentes. D'abord se rencontrent des insignifiances, vite négligées ; le paysage de fiction s'anime ensuite, se peuple de personnages, qui prennent une vie faite de posthume ; des ombres, égarées au tréfonds de la mémôire,reviennent en lumière. Une figure enfin se détache des groupes confus, des coexistences divergentes; une tresse :noire, des épaules na^ crées, d'une courbe idéale, un torse fuyant de ".. femme la complètent. Quelle fut celle-là ? Ah, les ... lettres entrevues tout à l'heure! Pierre. remue involontairement les lèvres, d'où sort un nom; puis, sans le remarquer, il prononcetrés bas des mots incohérents, n'entendant pas les paroles qui traduisent, inconscientes, s<ès pensées intimes;
« Elle doit être morte,.. Je. sens qu'elle est morte... Quand?,., Cette nuit, peut-être 1 Ha, l'étrange pressentiment :, mes os se sont glacés;.;.
k Gomméntcette idée absurde in'àrrive-t-elle, et en ce moment où, par une singulière coïncidence — très singulière, certes — son image me hante, aussi nette de formés qu'au, premier jour deson apparition, lorsqu'aux heures d'ivresse elle pénétrait sans bruif dans cette chambré?
% Pourquoi ne serâit-élle pas morte? Je la vois, ., en ce moment, .si pâle; trop pâle pour iiine vivante. Surtout je n'aime pas cette chevelure terne, incolore, qui masque sa; nuque : elle avait de si . beaux cheveux, *
«^Hein?..; Quelqu'un vient de parler, ici, et .quelque chose est entré,.de froid, de fluide,., oui.
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quelque chose....... la chatte se réveille et miaulé,
et renifle, son poil se hérisse. Vraiment il se passe de l'anormal : quoi?
« Je n'observé rien rien...
<< Aucun bruit. Et je n'ai pas bud'éther!
« La force surnaturelle de cette conviction funèbre m'épouvante; Je ne voudrais pas croite à cette glaciale révélation, surgie soudain, immotivée; et il m'est impossible de me soustraire à Téyidence étrange dont elle m'accable.
« En hiver, le jour tarde à poindre : les heures ne prennent leur vol que pesamment, et je suis seul seul, toujours seul, sans autre compagnie que celle des méchantes pensées ! Aussi, ne fus-je pas cruel, lâche, impitoyable, lorsque la voix stupîde de 1 orgueil parla en moi. Je l'ai laissée partir, voila tantôt dix mois... oh, après une. scène futile, que j'eusse termirée d'un mot. Ce mot brûlait mes lèvres ; par vanité imbécile, par sot amour-propre, je ne l'ai pas prononcé. D'un baiser, d'un geste, je pouvais la retenir : elle était si bonne, si charitable à mon âme facilement blessée. Mes bras, que je devais tendre, sont restés inertes, ma bouche close ; mes yeux durs. Pendant la seconde fatale, où elle s'arrêta au seuil de cette porte, se retournant à demi, incertaine en- " core, la notion exacte du demain vide d'elle, de la bassesse de ma conduite, m'effraya. Je la laissai partir... Voici tantôt dix mois; n'est-ce pas plutôt hier, que je cherchais sa forme svelte à mes côtés que je croyaisenténdre le bruissement accoutumé de sa jupe, le piétinement menu de ses pas?... Ja- : ,mais je ne la revis ailleurs qu'aux chimériques contrées de songe... Mortel » ,
Pierre, désireux d'échapper à l'emprise des regrets stériles, se résolut à l^éther. ■ ' ■ ' "
Bientôt, il sourit aux prodigieuses, aux démesurées mer veilles, dressées dans la brume onduleusede 1 Imaginaire. Un tourbillon passe, balançant sa vapeur grise, terne, au-dessus dés gouffres immenses d'Infini, qui vont jusqu'aux
mauves horizons, devinés si lointains que de l'Espace énorme émane un délirant vertige, un su-> perstitieux effroi, mêlé d'attrait Le sol est jonché de floconneuses plumés d'oiseaux ; il : s'agite de convulsions lentes, se couvre de pustules qui gonflent, s'enflent jusqu'à éclater, puis se réduisent à de mignonnes bulles: elles s'évanouissent. Des ■ masses se ; meuvent, rampent,, se . déplacent, avec de sinueuses déformations courbes ; une in- . càndescence de brasier plane sur ce chaos, qui se précisée '
« Vois-tù ; là-haut vont scintiller les lampes de cristal, aux lustres miroitants, d'où tombe la cascade étiïicelante des pendeloques vertes et rouges. Les bayadères peintes, comme de frêles idoles dont les membres aigus seraient vètùs de mousseline, courent en fresques dé mosaïque au r tour de la voûte rutilante. Sur les piliers, carrés robustes, puissants, que constellent des clous bronzés, s'en -dressent d'autres, colonnes de cinabre, où s'érige l'image sacrée de la Bonne- . Déesse l .'- ■ "■ - . ; ■
« Vois-tu, amie, comme s' élance l'essaim tour-, bilioniiant des ballerines souples, provocantes guêpes au corselet niellé de damàsquinures d'ombre, légères, si légères! Les tambourins grpn 1 dent, et les. flûtes profèrent dès modulations harmonieuses. Â- ce spectacle, niés membres se délient dés attaches, terrestres, et j'éprouve une jouissance inexprimable à ne plus percevoir, le fardeau de la vie, à planer au-dessus des laideurs . humaines oubliées ! ...
« Reste ainsi près dé inoi, amie:.. Ah j'âî senti naguère -qae tu entrais silencieuse, j'interrogeai.^ tu ne me répondis pas. Tu avais froid,, car le frô^- . ièment de ta. vèture fluide m'a touché..,, tu nef es pas assise près du foyér.^. Près de moi reste en-/ core ; dis-moi que tiras oublie le funeste moment où je fus si mauvais ?../ Si tu savais, m'aihïe, comme j'ai souffert, comme j'ai pleuré* comme j'ai maudit mon absurde et néfaste colère. Main-
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tenant, je me ferai- si humble, ai soumis, si tendre : que tu m aimeras; nousétionssi heureux autrefois '■ pardonne, de grâce, pardonne-moi. Belle 1 Tu es toujours belle Tes cheveux très longs-^comme tés cheveux sont longs I— brillent encore d'une teinte incertaine d améthyste ou de saphir.que je me plaisais a .y regarder luire. Et. tes yeux, tes yeux noirs— en venté ne sont-ils pas plus noirs ! — apportent à mon ame le repos qu'elle y trouvait jadis. Tugardes ce teint virginal, alliciant, que . possédaient tes chairs eburnéeïines... Mais où vais-je chercher des chairs?...: Il fait sombre; oui, il fait très sombre ; et je n'aperçois, par les ténèbres, que de vagues îlots blanchâtres. ' H
« Pourquoi ne me parles-tu pas ? J'adore ta voix,; adore entendre son timbre mélodieux et
lo 31S e ? r6SteS ' muette - : ' et ce voile <l uî t'enve-
« Vas^tu le rejeter, pourmapparaître radieuse, éblomssantey parée comme à une fête... Et quelle tête serait plus joyeuse que. celle-ci! Car tu me reviens, n est-ce pas, tu as oublié, tu pardonnes? ' Uis-moï.un mot; donne-moi un baiserT., fiu * '7° IC * de Ia lumiè re," et ce rayon de lune, hltrant discrètement, vaut pour moi Tirradiance
te vnï * llS ' P 1118 ^' 11 mé P^et de mieux .
« Tu ris, je crois, tu ris, et tes petites dents .
' £3??w7 1)é SF t , k clarté <ïui les iUumine!î:? ■Uelï c est horrible! est-ce que je rêvé! Non non, elle me fait mal... Ces \ngies, ces ongles en pointe, ces ongles de morte, qui s'enfoncent en mon cou et cette- tête décharnée, osseuse, qui me regarde de ses orbites vides. . . Ah r s> ■
™Ï"A Q tr i °P hée d>rmures, il arracheun couteau ouvert, et, hagard, frappe le fantôme... '
„w° S mê - m ? temps H res sent une commotion Erlf^ e; S - a Remise &'èmpoiàse d'une liqueur tiède. Pierre titube, hébété, tombe-défait xan et, après avoir mal repris conscience du réel, meurt sans comprendre qu'il s'est tué lui-.
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même, victime d'une haUxlciriation. mensongère, an cours de laquelle, attribuant ses sensations à une personnalité étrangère, il a cru à la" présence réelhàe ramante. délaissée, à sa transformation macabre, ignoré . cju'eri 'lui portant ce coup il (^atteignait que soi, ," \yr"
La chatte geint doucement, en flairant-le cadavre, . tandis que, près de la tenture exotique où un vol de flamants roses traverse 'de. 'fantasques nuages d'argent, le petit squelette japonais continue de girer lentement, accroché au candélabre par un fil mince, que Pierre n'aperçoit plus.: : . - - "
•Gaston Dan ville, .
a 4 8 . mekcvre.de frange
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Il a duré moins qu'une fleur dans votre main, Ce voyage entrepris à l'aventure, ensemble, Vers un ciel d'éternel printemps qui vous ressemble --.Me voilà seul et j'ai perdu votre chemin.
Mais je vous citante au ïond des forêts où m'écoute Seul, le chœur étonné des Faunes; et, tandis '
Que je leur dis et leur redis nos paradis, .
Le regret obscurcit mes regards, goutte à goutte.- '
Alors, donnant l'empire à .mes yeux immortels ±rar delà 1 horizon de cette humaine vie Un bon Ange apparaît soudain',, qui me convie' • A voir mes songes incarnés en doux pastels. ; .
Et je vous ai sans nos poussières de la terre bans les tentations dont le régne est puni - ' rure évocation d'un silence infini, ■- Irradiant tous lès mirages du mystère.