SUR LE RESPECT
Quand un. pédagogue, familial ou mercenaire, veut donner aux enfants dont il doit guider la jeune intelligence cette éducation convention-. * pëllç généralement qualifiée d;e bonne, . il leur inculque d'abord ce principe : « Soyez respectueux^, : et, pour leur eh démontrer l'éternelle excellence, il les accable de punitions sitôt que, à son égard, ; ils manquent desYconfôrintr,Etlesenfants grandissent^ persuadés qu'il est nécessaire d'être respectueux. --. ■*- - ;.- ;-."■-■ . -.; '., .
Si, par hasard, il en est. qui résistent, et qui, plus tard* se permettent de ne pas admirer ce qu'il est reçu d'adiplrer, ou de penser que lès institutions sur lesquelles est fon4ée là société actuelle n'assurent.pas un excessif bonheur à l'humanité, et ; d'insinuer que peut-être pourrait s'âmé-^ liorer par des révolutions ou simplement des réformes le sort des malheureux, aussitôt ils s'entendent crier : « Vous n'êtes pas respectueux », et là foule à qui, hélas, le -ni ot de respect impose^ se détourne d'eux, et les voilà classés parmi les hommes dangereux, et qu'il faut fuir.
: Est-ce donc un sentiment si noble, si digne de régir 1^ pensée et l'action humaines, que ; lé sentiment du respect? Il nous apparaît, au contraire d& ce que pense lajj^ trop facile^
ment les sophiste^ii^BS&fc. et conservateurs.
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comme un sentiment dangereux, le plus dangereux peut-être de tous.
Il importe d'abord de définir exactement ce qu'est le respect : car ceux qui jugèrent utiles pour soi de se faire respecter abusèrent étrangement, du mot et s'en servirent pour désigner des sentir ments — certains - înême fort louables — tout autres que le respect; ils créèrent ainsi des ambiguïtés qui leur profitèrent singulièrement, et grâce à qui de bons esprits, peu respectueux dans la réalité, croient pourtant le maintien du respect
nécessaire. .,•..■■■
Respect, qui vient du la tin rà-spectus, veut dire . proprement regard en arrière : c'est une sorte de mouvement qui nous détourne la tête de ce qui est devant nous, et par qui nos yeux s'attardent h contempler ce qui est derrière nous, ce qui vient . d'être, le passé.Nos regards restent fascinés par ce spectacle, nous tombons dans un état hypnotique où notre corps, devenu inerte, perd la faculté d'agir, et où notre intelligence, rendue impuissarite,oublie la pensée. Le respectueux ne songe pas qu'autre peut être ce qui sera . que ce qui a été; ne voyant jamais devant lui, il .ne vit/que pour les choses anciennes; il les juge bonnes par cela seul qu'elles sont anciennes, et il ne souffre pas qu'on y modifie si peu que ce soit. Il* ne . sortira de sa torpeur que pour gémir contre les insolents « rêveurs », contre les malfaisants « utopistes », contre les « fauteurs de désordre s> qui disent des paroles « malsaines » et s'efforcent vers
le nouveau. ,
Une telle manière d'être ne peut procéder que d'un sentiment,<ressence,conservateuT et ennemi de toute pensée libre et de toute action féconde; et tel est le respect. Et les faits, d'ailleurs, prouvent sa nature : car c'est au noni de ce respect saint et sacré que, dans la politique comme dans la science et dans Tact, on a souvent empêché, et retardé toujours, le triomphe des id^es neuves et hardies.
^11 faut bien se garder de confondre le respect avec le sentiment qui nous pousse à défendre là gloire des hommes qui découvrirent les grandes lois scientifiques^ qui édifièrent d'harmonieuses philosophies on qui créèrent de belles œuvres dart. Pour de tels hommes, ce que nous ressentons est de 1 admiration et delà sympathie. Aussi, quand nous les entendons attaquer, nous souffrons, tandis qu'un respectueux n'est qu'ennuyé agacé au plus, quand on conteste l'excellence de ce qii il respecte. . ' ...
La preuve que ce n'est pas!le respect qui attache aux savants ou aux artistes du passé, est en ce fait que Ipnprpduft après eux, et surtout que ion cherche à produire autrement qu'eux; Respectueux, l'on se dirait :« Ils. ont trouvé toutes les formes, ils ont découvert toutes les lois », et Ion resterait inactif; ou bien Ton imiterait servilement les devanciers, le libre essor s'arrêterait de la pensée créatrice ; l'idée et le style s'étioleraient dans le lien des formules, et l'œuvre cesserait d être vivàce. Les exemples ne manquent pas, d ailleurs, de soi-disant artistes qui furent respectueux : en littérature, Crébilloh, Voltaire le tra- • gidue et. tous leurs contemporains quand ils yer- ^iï??*'/^*" uni versitaires, les vaudevillistes et MM, de Bormer et Richepin ; — en peinture, Ms Bolonais du XVIPsiècle, — MM. Bouguéreâu Uonnat et Gervex; — eu musique, Aubert, Donizetti, v-MM; Ambroisè Thomas et Massenèt,—
ont montré ou montrent encore ce que vaut le respect.- . .* .-,' ■• ,'..'• ■.'.' '■ ...
Ilya une irréductible antinomie entrele respect et le génie créateur, et, par la raison même qu'il chercha — et trouva — du nouveau, nul philosophe, nul savant, . nul artiste admirable ne fut respectueux. De là les luttes que tous eurent d abord à soutenir: est-il besoin de rappeler quelles railleries et quelles huées accueillirent Hugo et. Baudelaire, Delacroix et Manet, Beethoven et Wagner ?
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De même, chaque fois q uu ? r hom ?VJS groupe dho mmes, songe à améborer le sort des ,
les lois de la. justice, très différentes 4~1«». W£ diques, accordent à tout homme,, et, pour cela, . à détruire quelques institutions oppressives, le respect est là, qui le fait honnir, ; càr ce sont les institutions sociales, surtout, qunne ^.^ cation apprend à., respecter: Des aphorismes rhythmés et éminemment respectueux— tels que : .-■-"'■ ..
II. y aura toujours des pauvres et des, ■nffb.es, ° U : Où peut-on être mieux qu ; au sein de sa famille? ' .
■ou.: ' ' , '''.'•'
Mourir pour la patrie ,. ' .
Est le sort le plus beau, le plus dïgne d envie, ^
et beaucoup Vautrés dont un gros^livre, rédige en un français déplorable et - ^honore peu la
réunit une copieuse anthologie, — sont, des le Sge, enseignés aux Moyens fotur^on vee à ce qu'ils les sachent par cœur, et cette utile ■ précaution perpétue le respect des institutions; ït les gouvernements, qui ont PO^iss^e veiller au maintien des. iniquités créées par elles, les peuvent espérer immuables. . . ■ •■ ■
^pourtant, par. lés siècles, il s est levé des irrespectueux gÇâce à qui «ous commençons a sortir de la primitive sauvagerie , ^ c ^H a niaient pas paru, sans doute nous habiterions . encore au fond des cavernes nous defendan^ . coups de pierres contre la ^^g^jlj^ de nos pareils, avec, pour seule ^ee politique et
. sociale : « Haïssons-nous^ 1^V U °* i^Jg^ 9 " t L'irrespect de certains a, depuis ^^f^jj
amélioré notre vie; mais °W™^Ï&°?££; persécute pas moins ceux qui «plent^»»^ vers le mieux, et renverser ce qui est toujours de bout des vieilles institutions. ■ ■
De ces institutions, il n'en est pas une qui ne
; soit oppressive, qui .ne protège les riches, les
forts et les intrigants contre les pauvres, les faibles et les sincères/ De plus v toutes maintiennent, comme principe fondamental des Sociétés, Te principe d autorité; et lès légations des États ont multiplié les cas où un homme, parce que la fortune, la platitude rusée, ou le hasard de la naissance, lui ont. permis d'orner ses manches de galons, a le droit de commander — et sans réplîque ^ à d'autres hommes. /Quant à la justice, lès usurpateurs du pouvoir/et du bien-être ont partout oublié son existence; et même, par un raffinement d'hypocrisie,: et saris doute avec l'espoir qu'ils la rendraient haïssable aux opprimés, ils ont -emprunte son nom pour le donner à la jurisprudence, et, allant- plus loin, à là magistrature, et quelquefois - à la police.
D'ailleurs, on a si souvent démontré la mal de nos institutions sociales et politiques qu'il serait oiseux, et un peu ridicule, d entreprendre une fois de plus cette démonstration. Il n'est pas d'esprit
. un peu libre, un peu réfléchi,; qui, aujourd'hui,
: n'ait /condamné ractuellè constitution, sociale. Beaucoup même, |>lu s passifs, sentent que le mal
. est maître dans le monde, mais, dominés par Phéredite d'habitudes séculaires, croient qu'on Je guérira avec des larmes, te respect les empêche derrefléchir, et, bien qàè parfois ils ne soient pas méchants, ils applaudissent à Pqppression, et continuent a opprimer eux-mêmes;- .
Parmïles hommes à qui le respect défend* toute action, il y en a qui, vraiment, sont d'un ridicule suprême: Ce sont ceux qui" assument la tâche de
-prêcher à leurs pareils là vie. -.et- l'action. Vainement, bien des fois, leur a-t-on demandé : «Vous nous criez d'agir : mais vers quel but entendezvous que se dirige notre action ?> À cette indiscrète question jamais nul d'entre eux n'a répondu : ils omettent de définir ce qu'ils comprennent par les mots pie et action. Et, de ceia* il ne faut pas trop leur en vouloir : il leur était impossible de
loa MERCVRE DE FRANCE
fixer un but à leur action,parce qu ils ne Pavent dm a«ir. Des semblants d idées qu'ils manifestent Sânsfeurslivres Use conclut quVne voient rien hoîs ce qu est ou a été. Et leur désir d'action sera ?ou7ours q vain et illusoire : ils auront beau crier : «Agissons!» ils n'agiront pas, et û s rappeUen* ces chœurs des opéras meyerbeeresques qui chantent pendant des W» i; heure : « Marchons ^î Courons ! » ou : «Volons à son secours ! » et restent en