‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 46 sur 109 · POÈMES EN PROSE · texte numérisé non relu

POÈMES EN PROSE

, Lorsque le vin commença à me sembler aigre et qu'Eve eut pefdu une dé ses dernières dents de devant, je fus saisi par le désir dé déchiffrer Tëhigme de la vie. . ;f

Pendant cinq ans je disséquai les pattes d'une mouche, car j'avais entendu dire quUl faut chercher le grand; dans le petit; et que toute la multiplicité de là création était recelée dans un ■ brin d'herbe. Après cinq ans ; je- fis une sieste, et, quand je rouvris les yeux, je compris que j'étais resté assis au fond d'un trou, et que j'y avais perdu de vue le monde entier. Â peine pouyais-je apercevoir, un coin du ciel en rejetant la tête en arrière. Alors je laissai la -patte de là^petite mouche et sortis de mon antre, Mais la lumière du jour m'é* blouit et je me sentis sous le soleil, aveugle comme un hibou, eix face de la nature bariolée.

La sixième année je rencontrai un vieux sage ui.mè dit que ce que j'avais pris pour les fruits e l'arbre' de la science n'était que des pommes aiùèrès. Le vieux sage m'expliqua aussi que,pour élever un édifice, il suffit de connaître les points et les lignes mathématiques de la pensée. Et je

(i) Ola Hansson, né le ta novembre 1860 a Skanè, est, avec Auguste Strindberg, le représentant le plus typique de la, jeune Suède. — ^ tes poèmes en prose dont nous donnons ici la traduction, d'après le texte suédois/ font partie 4'utt volume non encore publie. Quelques-uns, connus et traduits en Allemagne, y -paraissent une expression lyrique des doctrines phuosophiques anarchistes et du personoalisme autoritaire de Nietzsche.^ J» de N. ..'

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charpentài gaiement; c'était comme une danse, sans bruit. Mais un jour une brise s'éleva, et toute cette magnificence s'envola, et je la vis voltiger dans l'air comme une toile d'araignée.

Alors je tirai le vieillard par sa barbé Manche et lui dis de fabriquer son cercueil,s'il le pouvait, avec ses points et ses lignés mathématiques.

Et je fermai les yeux en . grande douleur. Et la nuit vint, et soudain je sentis . ma douleur se rompre, comme l'écorce autour d'un noyau, et quelque chose en moi grandir, enfonçant ses racines dans mon cœur, pouissant sa sève a travers mes veines, —et des feuilles; des bourgeons éclataient, et ils avaient des couleurs et des for^ mes:mais non pas de ce monde,et lorsque le jour . vintyje vis dans l'aube de mon âme. le bourgeon mi-ouvert d'une étrange fleur. \

Et il n'est qu'une seule fleur .de cette espèce ; c'est à mon sang que ses racines s'alimentent, et sa tige croît en moi, invisible pour tous excepte pour moi. Mais je sais que le jour où le. bourgeon aura éclaté, alors,tout au fond de mon çœur,jela trouverai, la Grande Inconnue .

J'avais quitté les baies planes et les « sunds »

étroits; car j'étais las des îdyllesà fumées sortant

, des. cabanes, et las de regarder le soleil, en son

inébranlable imbécillité, éclairer le juste et 1 m-

" juste. .• ■';'.''■' ■ ■' •■ ■-»!•■'"

Après avoir passé ma. jeunesse et parcouru.

bien des mers sur mon- yacht élancé, un matin; comme je montais sur le pont, s'ofirit à mes yeux la grande, la belle vue à laquelle j'aspirais depuis de longues années dans l'ombre des jours sombres et à la clarté des nuits. D'un horizon à l'autre, sur toute la voûte -céleste, s'étendait un portique en forme de croissant de lune, et sur cet arc gigantesque, en lettres d'or, brillaient les mots : « Voici l'Entrée du Rovàume de la Venté! > •

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- Lorsque le soir descendit sur la mer, mon bateau franchit eïi : glissant le portique, aux sons d'une musique telle qu'on n'en ouït pas sur la

■ terrée- ^ '"."' \ : - '■■■■■ ".\ .

Je passai quinze mois dans ce pays nouveau.

Un jour, étendu sur le pont de mon yacht,fixement je regardais au/large^ mon âme en une joyeuse quiétude. Le ciel était touge, rouge comme les rççes et le yin, rouge comme l'amour et lé sang, et l'océan étjiit roùgè comme le ciel;^ Et sur le ciel roiige se leva le soleil noir, noir ainsi que le charbon et la grande souffrance^ et son ombre s'enfonça dans . la roùge profondeur ainsi qu'une colonne colossale couleur de grenade noircissante. Très loin à Thorizon^une éclatante bordure d'or frangeait le rougë tapis : — c'étaient les îles que j'avais découvertes et dans

. lesquelles j'aVais vécu, Adam dW nouyeaii paradis, homme . nouveau; en un nouveau monde.

Car là était droit tout ce qui est de travers dans l'ancien mondé, et ce que mon ancien moi avait coutume de voir en zig-zag s'y arrondissait en cercle; là les vertus anciennes allaient boitant sur des béquilles comme des vieillards près de mourir, tandis que les anciens péchés florissaierit ; et les fruits qui croissaient sur ces arbres étranges m'oftraipnt une nourriture d'une rare saveur, quoiqu'ils fussent pareils à ceux .auxquels notre mère Eve aivaït mordu, tandis que je trouvais , dans le coeur dfes fruits de l'ancien monde, choisis entre.les meilleurs dé Tannée, des vers*

J'étais étendu sur le pont de mon yacht et je regardais à Fhôrizon la frapge d'or, mon âme en une joyeuse quiétude. Et lés belles pensées se détachant doucement du voile blanc, iéger^ des sensations, Fécsârtërent et, se penchant sur mon âme, s'y reflétèrent. Et leurs visages étaient la paix, et leurs yeux souriaient, et leurs lèvres remuaient, et — j-eritendis parler ma "propre voix : -—Heur eux, heureux, heureux 1 celui qui a trouvé . une grande vérité et qui 1 peut se reposer sur ses

loé MERCVRE DE FRANCE

prairies: Car que luisbnt-ils, a lui.ses en^misj &ue lui est la mort? La vie, c'est sa propre ame et son âme est le palais où, solitaire, il célèbre des fêtes silencieuses. Trois fois heureux fcelui qui peut se reposer sur les prairies et entendre riùsseler les sources de Véte^neUe Vente ^

Un susurrement traversa l'aides cris d oiseaux devinrent perceptibles, et, lorsque ie ^f 1 ^ veux, ie vis les rouges espaces emplis d oiseaux îoïïs - noirs comml le soleil, --/'oiseaux marins, avec ces ailes longues et effilées qm}es supportent durant les grands voyages. ^°«QUÙs , fanèrent au-dessus de mon bateau, lu »£^ descendit, se percha sur la pointe du mât et dit,

d'une voix humaine : '■"*•'* \ r^-rt ' '■

— Gelui qui iette l'ancre est bientôt à. 1 écart.

Hier le pays béni où coule le lait, le mifel, aujourd'hui le désert ou aucune fleur ne fleurit.. ton Eldorado sera demain un désert de sable . Nous passons au-dessus de toi tandis W*J-£ reposes et rêves dans ton fier bien-être,- et que tu oublies que, toi aussi, tu t'esenvole Pf.^f des pays anciens où les hommes dormaient. Derrière tes îles surgissent des mondes nouveaux,, s'allument des aurores futures.^ -, ...«:.

Et l'oiseau noir souleva ses ailes longues et effilées qui le supportent durant les grands voyages, il s'élendit à l'horizon et disparut dernereia frange doU que mes îles tissaient autour du rouge tapis de la mer. Et le noir soleil flamboyait, les voues

de. l'ouragan..

Il v avait une fois un être humain qui erra toute la nuit à travers la forêt, où, dans 1 obscurité brillaient des vers luisants. Quand vint le

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inatin^il se trouva à la. lisière de: la forêt et vit le soleil se lever sûr la mèW

Uhomrae Rassit au rivage et pleura. Lorsqu'il leva les yeux, il vit le grand Dieu de la Mer se reposant sur les eaux, étendu dé toute sa longueur, le bras replié, la tête d^ris la main. Son soyeux, vêtemeiit vert, en échai^ légère autour du corps, à chique mouvement chatoyait d'humidité lustrée, sa chevelure éployée sur la surface de la mér scintillait comme un large rais de soleil, et ses yeux verts regardaient fixement. l'homme assis sur le rivage et qui pleurait.

— Pourquoi pleù^es^tu ? demahda-t-il.

— Je me suis égaré, répondit rètre humain.

J'ai erré pendant toute la nuit et je suis las. Je veux dormir ,mais jenele puis; je veux rentrer chez moi, mais je hais ma demeure. Je suis las de la vie., ' . ■■".: ■ ■ *

— Il te reste la mort, dit le Dieu delà Mér.

■^ Je ne puis mourir, répondit l'homme. Et il frissiohria: Car la vie était si- belle, et je suissï . jeune!.;. ■: ■■■■.;.'

^— Va auprès de mon frère Pan, dît le Qieu de là Mer* "";. -. '. f -' ":","/•■' '".-- "■ .■-." ,. : , 'v'..-'""-

A ces iïiptsvl'homme se mita rire amèrement:

•■— Pan m offrait, dès fleurs, mais lorsque je voulais les cueillir elles se changeaient en papiÛons,et lorsque j'étais parvenu à prendre un de- ces papillons je trouvais dans ma main un ver. Ton frère Pan est un fourbe.

— : Viens auprès de moi; dit le Dieu de la Mer,

— Que me donnéras-tû?

- — J e te donnerai la brisé de la mer, les rayons du soleil, et retendue sans -limités..- \

— Tu es si grand ! Tu nie fais peiir.

Alors le Dieu delà Mer.prit une coquille :

Et pourtant je puis tenir dans un si étroit es- : pace. . '* *'.■-'■'..'■

-r»r Mais tu; semblés si grave -—imposant comme le destin, •

Alors le Dieu de la Mer rit, à son tour, et son

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rire, comme un rayon de soleil, effleura la mer, : et il leva la main, et la profondeur s'entr'àuvrit, et l'homme regarda dans la profondeur et vit, entouré de plantes grimpantesjyert-clair, un palais en coraux érubescents, aux murs de mosaïque et de perles.

— Mais je suis enchaîné! s écria-t-il en grande détresse de cœur. Délivre-moi, — car j'aime une temme. ■'.-..

Le Dieu de la Mer rit de plus belle en regardant l'homme.

— Enfant, dit-il, tu appelles mon frère Pan un fourbe v et pourtant tu n as pas. découvert sa. pire œuvré de mensonge.

Et il plongea son petit doigt dans la mer et de l'eau s'éleva un tourbillon d'où jaillirent des gouttes pareilles à des perles yertes,et.de l'écume se déploya un voile argentë/aux rayons du soleil, et à travers le voile apparut un visage de femme plus beau que l'homme n'en avait jamais vu encore. Et le Dieu de la Mer souffla., et. le. visage de femme disparut comme une. vapeur se dissout en néant.

Alors l'homme se leva, et sôus ses pas le sol glissa, recula et s'enroula, soiis l'horizon, et .l'être . humain se vit lui-même un petit point noir sur la mer infinie sous l'infinité du ciel, et un tel silence se fit que toute vie semblait, rnôrte^ et que , le soleil brillait seul dans l'espace.

L'homme se jeta au sçin de la grande solitude, rempli d'un sentiment d'indicible confiance.

iv '

J'étais là contemplant l'univers et j'admirais sa beauté. Étalé devant moi, il semblait une précieuse parure d*or sur un coussin de velours âztir. Soudain une ombre tomba sur toutes . choses.

Croyant que c'était l'heure de midi, je pensai quun nuage voilait le soleil; mais, regardant alentour, je reconnus que c'était le crépuscule du soir

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descendant sur le siècle.Un silence avant-coureur d'orage pesait siir toutes choses : et j'entendis des voix qu'assourdissaient auparavant les bruits du '. jour. ,--..."' ■■ ■:-.■;'■'■ '.'■■■ ./■■ -

. L'une d'elles se fit entendre d'abord comme de très loin, de l'autre bout du monde, de derrière lhpnzôrt :

^Pourquoiles hommes sont-ils pleins dé soucis? Alors^de 1 Est, de l'Ouest, la même réponse ; elle souffla du Sud, elle mugit; du Nord : ^

---Ce sont des enfanta épeurés de la huit où écïateraloragel

j Et une voix encore, Une voix solitaire très près de moi, me ht me retourner: .-•.-'"'

— Pourquoi onHls oublié là joie?

Je voulus répondre, mais une réponse,une même

reponsevlnt.de l'Est et de l'Ouestiélie souffla du . Sud, elle tonna du Nord : : > ..

—:Les hommes n'ont pas le loisir d'être joyeux^ ...Lorsque le bruit se: fut calmé, j'entendis une voix triste murmurer tout bas à mon oreille :

— Dis, dismous T toi, pourquoi les hommes nésont pas joyeux?

Mon éœur se gonfla , il était plein dé îarmeâ • .

— Parce, que dis^-je, parce que/s'il nous est ottert; le grand. bonheur nous fait reculer ; parce que nous ne pouvons le regarder en face, sans que les griffes de l'angoisse étreignent notre âme.

La lutte était terminée, le but atteint. J'avais servi mes sept ans pour Rachel, les douze travaux étaient accomplis.. Je regardai . tout ce que j'avais fait et je le trouvai bon/ Alors je sanctifiai le septième jour et le consacrai jour de repos. Ra-

chel était assiseàmes.pieds,èt,àutour de moi mon royaume, sous le soleil de midi,repôsait

.Les trois sages entrèrent et : déposèrent à mes pieds de lor, de. l'encens et de la myrrhe. Un autre, apporta d.es dents d'éléphant; un troisième

la peau de l'ours blanc, et dans ma demeure dés houns arabes dansaient.

^Mais, devant l'entrée, j'aperçus une longue file d nommes vêtus d'amples vêtements blancs aux visages pleins de silence; et chacun d'eux sous son bras gauche^ portait un coffret d'arcént tt tous se ressemblaient autant qu'Un cheveu" blanc a un autre; et les coffrets paraissaient tous le même coffret, multiples facettes d'un prisme

— Qui êtes-voùs ? demandai-je à celui des hommes vêtus de blanc qui se tenait au seuil

— Nous sommes les jours à venir jusqu'à la fin de ta vie, qui attendons pour entrer l'un après 1 autre dans ton palais^ répondit-il se prosternant

bur quoi, tous ceux qui.se tenaient derrière lui jusqua 1 horizon se prosternèrent de même comme mus par un fil invisible. ■ '

— Et qu'enfermez-vous en v6s coffrets? demandai-je encore.

— C'est l'hymne que tes esprits serviteurs chanteront tous lès matins en ton honneur, répondit 1 homme vêtu de blanc. Et de nouveau il se prosterna, et tous les autres hommes blancs 1 imitèrent.

Alors, je fus pris d'un bâillement si long et si puissant que les hommes blancs frissonnèrent comme le brouillard au souffle du vent, et lés murs de ma demeure oscillèrent comme des décors de théâtre. Et je sursautai de mon trône pris mon bâton de voyage, ma longue vue et mon sac — et m'éveillai de mon rêve.

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