‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 56 sur 109 · HENRI DE RÉGNIER W · texte numérisé non relu

HENRI DE RÉGNIER W

Vers, lés, Sept Demeures de TOmbre.

Par une. journée .de rade hiver, une journée de , lumière froide et Tbleùe comme une lame d'épée, je marchais àtravers la campagne rase, le long d'une rivière gelée v captivé d'une glace tumultueuse et non du miroir calme où s'endort d'autres fois là mémoire des eaux. Un paysage de désolation. Tout; à coup, des ailes blanches s'ouvrirent à l'horizon et, délaissant le Nord pour, lés pays de :vrài soleil, passèrent, sanctifiés par une gloire, de rayons, majestueux et surnaturels, des- cygnes sauvages^ J'acLmirais les nobles plumes éployées, les cous dominateurs pareils à d'étranges lys au large piétîl noir et, suttout, la dédaigneuse certitude d'un tel yol. Un croquant, venu on ne sait d'Où, s'approcha de moi et, avec un sourire de finesse ma toise j me dit : « Monsieur, ce sont des oies »; et la parole de ce drôle que je ne pouvais pas rie pas avoir entendue souilla d'un souvenir ridicule ki beauté de l'apparition; Certes; si lescritiques patentés se décidaient par caprice de rustres à proférer une opinion quelconque sur les plus récents poèmes d'Henri de Régnier : Tel q^én songe, il serait à craindre que leur yoïx obscène ne troublât par des mots de mauvaise augure la fêté de notre pensée. Aussi devons-nous peut-être les remercier de leur silence. Un seul d'entre eux — il est vrai: que celui-là fut et est l'un dès plus exquis, . dès plus subtils écrivains de notre âge -4 aurait pu, sans risque d'erreur, annoncer à la foulé l'avènement de ce livre :*nais M. Anatole France apporte à se discréditer jme si singulière coquetterie qu'il y aurait injustice à à gêner, par des reproches, dans son développe-

[i\ A propos de Tel qu'en, songe (Librairie de f Art Indépendant xi, rue ^le la Çhaussée-d'Antin),

ment normal, son âme de Célimène détestable et charmante; Qu'il devienne donc de. plus en plus lui-même; et plaise aux dieux qu'il nous donne longtemps encore lé spectacle d'un magicien qui, au contraire dé 'mon interlocuteur fortuit, mue les oies en cygnes et les plus médiocres romans en chefs-d'œuvre. Encore que les grâces m'aient . été déniées dont les destins lui furent prodigues, j 'essaierai dé dire ce qu'il aurait dû dire, en avilissant le moins possible par cette glose les nierveilles que j 'ai cru voir.

Dans la simple et brève dédicace incrite au seuil de l'ouvrage, M. Henri de Régnier a pris soin d'avertir, que «ces divers épisodes, . d'une technique composite, concourent tous, à une sorte d'apologie emblématique du Sdi ». Ainsi. devrait disparaître aussitôt tout prétexte à ne pas découvrir le sens caché des symboles, même pour lesgens heureux qui font métie'rdenepascompren-" dre. Et cependant, comme il fauttôujourscompter avec leur impudente sottise et leur mauvaise foi, ' ils pourraient bien feindre, saris autre lecture, une confusion fâcheuse entre le « Soi ^ de JML Henri de Régnier et le « Moi » qui appartient en exclusive propriété à M. Maurice Barrés. Il vaut la peine de les détrompe^ tout de suite. Loin que les différentes aventures humaines aient pour le poète le sens d'exercices psychiques, qui servent d?entraînemént à notre personnalité et contribuent à la rendre plus fbrte r c'est-à-dire plus consciente d'elle-même, il n'y voit au contraire qu'une dangereuse et presque sacrilège mainmise des évènements accidentels sur tout ce qu'il y aurait dé véritable et d'intime noblesse, dans notre vie et . dans notre pensée. Nulle tristesse, nulle joie-, nulle gloire, nulle défaite ne sauraient égaler en intensité de deuil ou de triomphé les fictives et seules réelles époçées que Ta me s'imagine dans le renoncement, le silence et là solitude :

Fleurs à la chevelure ou serpent qui laronge,

Que la tète sourie où saigne sur Tecu : *

: ÏEt dresse. tel que toi, façonné de ton songe, - L'intérieur Destin que tu n'as pas vécu.

Tout effort de se mêler aux autres Hommes est douloureux à qui lé tente, par sa vanité d'abord et plus encore par ce quïl entraîne nécessairement deJarmes et de souflErarices pour autrui. Et cette impuissance dé vivre une vie qui ne soit point misérable et mauvaise oblige quiconque a dénoué le masque dé l'Illusion et vu la face hideuse à se re traire ! en soi-même et à ne plus contempler les choses que selon son rêve.

Voilà Tidée directrice qui, latente ou parfois presque formellement dévoilée, impose à ce recueil de poèmes l'indispensable unité. Ainsi ; M. Henri de Régnier ne s'est point soustrait à l'essêntieilé loyauté de qui veut être plus qu'un futile assembleur dé paroles : avoir quelque chose à dire et exprimer une conception déterminée de la; vie. Mais;Qomme il est un poète et non un philosophe et un romancier , au lieu de manifester son éitipti on particulière en présence du monde par une série de théorèmes et de raisonnements, ou de menues et fragmentaires analyses^ il essaie de la communiquer auxintelligençésconsentantesen de larges compositions légendaires interrompues . par dés odelettes où, sans .lien apparent, est racontée encore la même histoire d'âme. Ainsi, comme les dieux (et il y à. en .elle d'ailleurs quelque chose de l'absolu et del'étèrnel), l'idée première s'incarne spus des formes multiples de plus en plus complexes:, au point même de lui devenir en apparence étrangères.

Trois grands récits épiques iVAlériqn^ La Gardienne^ Lp Demeure, et deux séries de courtes pièces qui reprennent isolément les principaux motifs ailleurs entrelacés : Quelqu'un songe de

successives qu'emprunte la secrète Souveraine de ce royaume taciturne sont assez difiérentes les

Ma MEKCVRE DE FRANCE

unes des autres pour Wil y aitântérêt à "en es-

SÏSt 1 àïï , SEîS , Sr- *î t0ïlS è ? S P^mesZ'AS- • . non est a la tois le plus éniiçmatïaue Mr^-m/iî

sign.fie.réeUement'etle plus. aSib?e pourvu * arrêterait a la simple affabulation. Par li B«2?e

plus loin que la fontaine où les Mes du VteS termier aventdes pièces de toile et que ïaTande ou les filles du vieux pâtre paissent les aeneaux {Adolescent hautain e~t passé et il est énfré S a foret pour y mourirvictorieusemenSrèsune lutte avec uu. ennemi, qui n'est pas Se • comme il allait aussi vers l'ombre désarbres î'Oiseau debout au cimier dé son casque sïst éveiU é brusquement, sans qu'il daigne s\n apercevoir sauf pour sourire à cette révolte : a P erc * v <>ir,

les chênes Mots ont vn la lutte et le trenas T^lrf /i 1?aCe Seula su ^ ^ étrange EaS ÏLJLm ? ole / cent ««* e « son armure Flanche

?2 î; "■." *? baisa "^ t ?» métal. emWrSré S eployait, victorieux et transfiguré P ™*-

D informe qu'il était d'ombre et de songeries . Ln grand oiseau d'azur, d'or et de i ptoffift V

Ni les filles du fermier, ni les filles du Mtre n* voient dans le crépuscule l'essor dé lWérion et celles du seigneur ne . apercevraient^ ^t plus s ,1 ne secouait sur elles la rosée sablante qui dégoutte de ses plumes. ■': . sanglante

av

«. » un , F ar ia morr ae tout 1 antique mensonge fofi

qu il ne se révèle a personne qu'aux rares élus prédestinés dès Torigine; - ^

Dans La Gardienne et dans Z* 2W**™ la nécessite du renoncement est symbolisée d'une nï

pur mythe, ou les.gestes et les silhouettes des

JUIN 189a 14>

\ '' ' • I " • = I " 1 ' Il I ' ■■■ w' i II ll«HMlllfcMIMMIIIMB H ll.ll»l.l — ■■

personnages sont dessinés avec une certaine rai*

....'. deux hiératique et héraldique, l'idée a revêtu trac

forme d'humanité plus vivante, moins, lointaine,

plus sentimentale. Ces deux poèmes sont unis

1>ar d'étroites analogies : le sujet en est presque e même ; mais le développement est plus ample ; dans La Gardienne y et des figures accessoires et complémentaires ajoutent encore au relief des protagonistes.

Le Maître du château revient à la demeure abandonnée autrefois, pour les mêlées furieuses,

à -la demeure où il laissa jadis TAdolescente bien aimée de qui

* Les mains enchantaient Tau rore autour d'elle. -"

Il congédié ses frères d'armes et leur remet son

glaive; tandis que ses compagnons s'éloignent,

. tout le passé revit en sa mémoire, aube d'amour,

batailles détestées maintenant,gloire stupide ; et il

iniVoque Ta mie d'autrefois:

Si tes. terres ne m'ont pas maudit de tout le reproche de leur pâleur, Si tes tristesses .m'ont, pardonné de toute la bonté de . '., leur douleur* \

-.'.- Si ta bouche- ne lut pas aride de m'ayoïr .appelé en ;. Tain, :■

. Si tes yeux ne furent point implacables d'aroir pleuré,

Si ton souvenir me fut doux

De toute la peine endurée, .

Si.rbinbrè du sépulcre (peut-être) garde ta face calme!

. Si ceux qui t'ont ensevelie (peut-être) ont dit :

"Qu'elle est belle et douce- dans la Mort

jEt pardonnant dans la mort, .. Oh ! laisse-moi rentrer dans la vieille demeure, V ; : Je suis celui qui prie et pleure. \

II heiirtè à la: porte; à demi dans l'ombré et toilée, la gardienne l'accueille et, pitoyable, loi v- ouvré le" château de songe et de sagesse.

Viens, je. t'ouvre la porte et si ton âme est vieille De tant de soins perdus i son âpre folie, lïe reproche qu'à toi le peu qu* notre treille . Vendangeront ta faute et ta mélancolie;

.Que mon silence enfin soit ma seule réponse; - : Si ma table de hêtre est frugale, en festin, Ma demeure s'accorde à celui qui renonce .

*'.-.; Jst qui xejnet sa main aux mains de son destint.

ï44 MERCVRE DE FRANCE

Le frère Je ce héros lassé, lui-même peut-être, dans une apostrophe à La Demeure prononce des paroles presque identiques ; la Chimère du foyer, est morte, T horloge s'est tue; au dehorsies pierres s'écroulent une à une, et, songeant aux Passantes de rOmbre,Violence, Amour, tous les désirs qui

* l'arrachèrent jadis, a sa vraie destinée^ il les maudit encore, dans le souvenir et invoque avec angoisse la paix morne de la maison vide :

Que tes pierres hélas ! s^écrôulcîit.uue à une, Dû soirs en soirs»

Et que la Nuit séjourne à. jamais taciturne, Muette et pour toujours en deuil du passé rioir, Sans qu*à tout son silence encore lie déroge Aucun sursaut de la Chimère et dé l'Horloge Et sans que puisse rien, du repos qu'il se songe, Distraire mon/destin devoir l'agë. de : l'ombre.

L'analyse ne donne qu'une impression très atténuée de tels poèmes, /savamment construits et d'une prodigieuse richesse syrnphqnique. Quant aux morceaux de moindre haleine, il est tout à fait . impossible d'en dire le charme^ qui réside tout en- : : tierdarts les détails d'arrangement, dans Ifes rappels d'images et de sons qui sejouent à travers le livre. Cependant/ dès uns et des autres, il faut retenir

• cette qualité que je crois primordiale ; ils réunissent la plus grande simplicité dans la fable à l'extrême complexité de l'expression et du rhythme, Dès longtemps, la langue de M. Henri de Régnier était connue pour somptueuse entre toutes/ Quelques-uns même prétendirent n£ voir eu lui. qu'un, orfèvre et un lapidaire et on lui reprocha comme un crime une affection assez vive pour Tor et pour la pourpre. Désireux sans douté d'éviter cette piètre querelle, le poète, cette fois, s'est attaché à susciter en nous les mêmes splend^urs r tout en n'employant pas les mots suspects. Mais eij quel embarras ne mettrâ-t-il pas ceux qui lui appliquaient ce critérium d'un emploi si facile aux Critiqués médiocres ou involontairement nuisibles? Il a montré , en même temps, que chez lui l'amour des métaux

Î>récieux et des couleurs éclatantes n'excluait pas a faculté de choisir et de rendre les images de tons

plus humbles. Ainsî^dansZ'Â/rWoWjà côté des évocations héroïques apparaissent des scènes rustiques et pastorales d une infinie douceur; et un peu partout on peut lire des vers comme ceux-ci !

Ht le* grand* linges purs sèchent déjà sur l'herbe

Elle était tellement en moi ******

Que je la cherchais dans le silence,

Que je la cherchais/eu fermant les yeux, :

Et les hâleurs courbés qui chantaient en hâlant" ' " ' " Pas à pas côtoyaient, dans Feau, leur, ombre noire.

Les combinaisons rhytnmiqués sont également fort nombreuses et fort variées : alexandrins traditionnels, vers assonances, vers libres, clausules de strophes qui ne riment ni n'assdnnent. Trouverai-je que ce dernier effet est parfois un peu brutal et d'Un art à mon gré trop primitif, parce qu'il oblige à subir directement la surprise d'un pur procédé matériel ?Ainsilorsqùe,à deux reprises.Z* Gardtehnc profère le monosyllabe :

'■ -, ■;■ ..'Entré! •

le jeu de Tillusion perd beaucoup de son mystère et nest pas aussi discret qu'on pourrait le requérir .Au contraire, il y a plaisir à retrouver ici la grande période poétique en alexandrins à rimes plates, délaissée depuis Hugo et Lecbnte delisle, pour cause peut-être d'impuissance à eh dérouler la vaste et'sinueusë draperie, et il ne semble guère qu on^uisse exiger plus qiie cet admirable couplet :

Et je vous hais, pennons, pour cette allégorie Que secouait le vent du soir, ample *n vos pans ! Hampe ou s ^ccroche Tongle- des griffons rampants, lit votre saut cabré, licornes pommelées

: Dont Xemblême emportait à travers les mêlées Ceux dont 1 âme pareille aux bêtes du blason - X-es regardait surgir au ciel de Thorizon Où leurs griffes luisaient dans le vol de leurs ailes' Armures que le trou des blessures mortelles '

HenssaM un; faisceau de flèches et de traits Triste-apparat et; vaine emphase où tu. riais/ aoleil I- comme au. miroir des cuirasses 1 saillies Hors, du lourd manteau: noir de nos . mélancolies JJont le lambeau demeure aux branches du passé

ij|6 MERCVRE DE FRANCE

Le long de la forêt où nous avons passé i

TacUurne et songeant qu'à travers le bois sombre. : Mou âSe me suivait peut-être comme une, ombre, . Fidèle à la-douceur reniée et mêlant .

Des larmes au. cri dur du. combat t?™ 1 "*' ,„ .: Avec ces douces mains pour les chairs entamées Q?onfto f femmes en pWsqui suiventles armées.

fVst une langue nerveuse et forte, sans mièvVerie aux phases solides qui ne craigneptpoint ; de "e charglr d'incises. Il y a là une hère desm- • voltureï à °la guise de Saint-Simon que M., de . Renier a dû beaucoup: fréquenter, il advient même parfois, que la volonté de produire, une . ™£es£ éneîgique et immédiate , conte qg coûte, 1* induit à des façons de. dire ou la syntaxe n'est guère respectée :

Avec de si doux yeux à nul ne leur mentir.

■ j'ai songé*mon"dèstik. mourir, devant la gloire.

Quelque liberté qu'il .convienne d'accorder à Vécrivaïn dans le choix des moyens qm lui semblent le plus aptes à rendre sa pensée,, le béné^ fice qu'il retire^ employer dépareilles tournures «semble bien minime. .

Mais ces petites rugosités, très rares au reste, ne servent peut-être qu'à donner par contraste ^îus ce prix encore à l'ensemble de Uœuvre et en attestentmieux l'audacieuse et franche venue, en un seul îet de bronze, d'argent et d'or et la statue iaresse,sans retouchera sonintégnte de vierge. Rien désormais ne demeure qui trahisse le procédé la manière, la mode d'écrire Voila bien un IWre de poèteayant adopté la seule attitude qui sfed: ne^se livrer à la foule que par le chant et S le voilé de triples écharpes et mépriser les manifestes quels qu'ilssoient* somme mieux, ap~ wonrS aux tréteaux, où des bateleurs indélicats Komettent de montrer Aphrodite Anadyomène alors que leur pauvre baraque renferme^ pour tout trésor, le simulacre d'un phoque mort-ne.

Pierre QtnrLAKD.

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