ET DE V AMOUR
Marionnettes Sacrées
sacroquc dat oscula ligtfo
Transfixosquc pedes clavis et pectus 1 aperturo. Sacraquc profuso fletu rigat ora, suisque .
Objicit hatic vitiis mortem, nec ôbire nùcissun Abnegat, ante novo malesanam ;crimine mentern % Quam sccleret tantosque Dei frustrctwr anaorcs {Jacûbi Vaniebii e societate Jesu sacerdotis, Praediùm rusticitm» Libro VIII )
Grâce à quelques Grandmougiri et à d'autres Jean Béraud, se prétendant poètes ou peintres, qui. avilirent la légende divine jusqu'à la rendre, pour les bourgeois, les moins suspects d'ïntëlligence, presque aussi intéressante qu'un vaudeville ou un tableau de- genre, Notre Seigneur Jésus- Christ fait momentanément, dans la presse et danis le monde, une assez bonne figure. Le hasard ma mis entre les mains et la beauté dû titre m'a', invité à lire un' curieux livre : Theatrum dolofis et amoris, écrit au début du siècle dernier car un Jésuite Bavarois, le Père François Lang, qui a arrangé, lui aussi, pour le théâtre le récit de la Passion. .Cette œuvre singulière pourrait bien être le dernier drame liturgique, en pleine époque classique, et la première tragédie religieuse où Ton ait, avant le Petit Théâtre de la Galerie. Vivienne, - remplacé les acteurs par de simples marionnettes. Yoici plus exactement comme elle se présenté au public :
; Theatrum doloris et amoris sive consideratiortes; mystcrjoritm Christi pqtientis^ et Mariaë mairis dolorosae subcruce condolentis ftïio, piis affectibus conceptae 9 et in oratorio almae sodalitafis majoris B. V: Mariaeab angelo sqlutataè Monachij per vcruijejnnij Sabbatîiinos dies sub vesperunt D :D. spdalibus pie meditantibus ad lampadas expositae. Nunc ad plurium ùtilitatem in lucem publicam
datac a P. Francisco Larig Soc. Jesn y cfusdcm soddlitatis pi tipraësiAe, citin Privtlegio Sac. Caesar. . Ma/est, éffacidtate SïipùriQrum . t Vénales prostant apud Joannem \ Hiblci ' Bibliofoïam Moriaccnscm. Monachïj. Typis Matjïiae Rtedl^ anho tyJfAxtrJ^ IV +.-153' pages (r). -*..- *
. Quelle fut la vie du P. François Lang, on ne le sait pas trop; celle d'un jésuite, comme il y en eut beâuçoûp,et q^uin*a pas laissé dans 1 histoire de sa Compagnie; de souvenirs très éclatants. Il avait été. reçu en 1671 ; H mourut le 5 octobre 1752, après avoir été de 1693 à T706 directeur de la congrégation latine (2); C'est entre ces deux dates qu'il composa son Theàfrum dolorh. et amor/Sj pour rédification des membres de la congrégation. Il faut peut-être rappeler que : les congrégations de lia Sainte Vierge, imaginées vers 1 569 par Jean Léon, alors: régent de cinquième en Italie, avaient d'abord simplement réiini pour les exercices pieux lés élèves d'un même collège. Mais elles s'étendirent bientôt et lès anciens élèves, dispersés dans la vie civile, s'y retrouvèrent sous la direction d 1 un Père jésuite* auquel s'adjoignaient un préfet,, deux assistants et un secrétaire laïques; Les papes ne manquèrent pas d'appiouver ce mode de persuasion insinuante et
(1) Note bibuoguaphique. Je signale aux curieux qui voudraient de plus amples détails deux autres ouvrages analogues du tneme auteur: ''.'■', ; -
Theatrum solitudinis ascetiçœ sive doctrinae morales- fer . considérât ione s. melodicas ad normatn sacrortim Exercitiorum S. P. IgnaciJ composite et in alinasodalitàtc.B,'V* Marias ah angelo salutatœ .Mondckij , per veruï Jejtimj dits dominicasj , horis fome'rtdîan ts^iii Thealro exkibitœ , Ishmc adplùrium . utilit aient, etc. Vénales frostànt apùd J oarintm Hibler^ctc.Monachi/ 27/7, in-4, 315 pages. , ...
F* L&nfrSoc/jesit disserfaiio.de arte sccnîca cum Mûris explicàhtibus et de arte comica Monackij iJ2j\ petit in-o gravure. , {p) Bibliothèque des écrivains- de la Compagnie de J7sus r par Augustin de. Backer. de la Compagnie de Jésus, avec la collaboration d 1 Aloii de Backer. et de Charles Sommer vogel de la , même compagnie. Tome II, Liège-Lyon, 1872 ; r— et Baader, . Lexicon verstorbener baicrischer Schrifts£eller.Au%$bo\irg* 1 Leip-
zîg, 1825.-
,4o MERCVRB D E" FRANCE
subtile* Grégoire XIII, en 1584, affilia à Rome toutes ces congrégations, et ïienoist XIV dans la bulle" d'or Gloriosae Dominaè de 1748 en fit le plus vif éloge; C'est à cette assistance de bonne volonté, formée de gens relativement instruits, que le l'ère Laug offrit, en vingt-deux samedis soirs, le spectacle de la Passion. Il aurait pu, comme d'autres Pères, s'illustrer par des tragédies : profanes, des Lyshnachns et des Uratus^on même composer dés ballets et les danser au besoin ( 1 j. Il aima mieux reprendre, sans s'en douter, je le crains, la tradition commencée plus dé quinze / cents ans auparavant par le Çhristos paschon.
Grâces lui en soient rendues ! ; \ '
Les membres de la congrégation se réunissaient le samedi soir dans leur oratoire. Là, ainsi que Ton fait maintenant pour les matinées, dôs rideaux interceptaient la lumière naturelle et des ; flambeaux et 4es lampes éclairaient seuls le théâtre dressé*-dans le fond. Après une courte prière intérieure, la toile se levait et des personnages figurés sur des transparents ( «pèr ctiârtàs transparentes^), ou en bois peint et scùlpté,représentaient le Mystère sur lequel, ce soir-là* portait la méditation. Après une y exposition» des principaux motifs édifiants suggérés parla scène Evanr gélique, venait une « considération >/ silencieuse d'à peu près un quart d'heure ; puis on chantait Quelques strophes accompagnées de musique qui exprimaient les * affections * de Târnè, émue par un tel concours de la poésie, de l'éloquence et de l'art théâtral. Ensûitele directeur passait à un second, puis à un troisième point, avec ou sans changement de décor,etrexercice,pour cette fois, était terminé. Ainsi que tout dramaturge un peu sérieux, le Père Lang s'inquiète beaucoup des conditions matérielles du spectacle, il essaie d'ex-.
pliquer de son mieux com m entjraanœ livraient
fi) Cf. Histoire religieuse apolitique et littéraire de la Compagnie deJe ê sus f compo%éeint les document* inédits et authentique», par J. Crétmeau J<tfy. Paris-Lyon, 1845-46.
JUILLET 1899 Ul
ses marionnettes, taillées autant que possible dans des planches plates et comme telles plus faciles à ficher -dam le parquet du théâtre. Il attache aussi une importance capitale à bien exécuter l|p changemenfe à vue : pour cela, il y a au parquet quatre rainures; la première et la troisième portent un décor, les deux autresles personnages, ce qui permet de changer séparément les uns et les autres sans avoir besoin de baisser le rideau. On 4evine à la simplicité même avec laquelle rinventeur parle de sa découverte qùMl a un juste sentiment de sa valeur, et au fond il est aussi lé^ gjtimëment satisfait de lui que cet étrange Père Kircher, de la même Compagnie, qui avait, un demi siècle plus tôt, trou vêla lanterne magique ( 1), ï*eut-êtreles personnes qui n'éprouvent auiîiine indignation à voir les crèches de Noél t les tombeaux du Vendredi-Saint et toutes les répugnantes polychromies de la rueSaint-Sulpice, s'étonnerontelles qu'à une époque de foi religieuse encore vivace,mais peu naïve, on ait toléré de semblables représentations. £e Père tang leur avait d'avancé répondu, en expliquant pourquoi il avait adopté cette- méthode, c Ainsi, dit-il t ceux qurn'étaient point assez habiles à méditer, en voyant des figures matérielles, se trouvaient obligés d'imposer à leur imagination dès formés déterminées ; puis le cours naturel des idées le^ for-, Îàit à plier aussi leur volonté à l'obéissance de 1 vertu. > r Et de fait le fondateur de lOrdre Faurait approuvé grandement 1 dans les Exercices spirituels, il recommande d'une manière formelle « les applications des sens >, la vue d'abord, et ensiiite rouïe, l'odorat, le goût et le toucher {Cinquième exercice de là première ; semaine). Il semble même q^r Ignace ; de Loyola ait suggéré presque directement cette tentative en apparence singulière. N'a-t-U pas écrit; 4:1e premier- prélude est une certaine disposition de lieu que Von
(1) Ar$ magtiae Lucu et Umbfac in tnundo, Roxriac, 1645-46/
dcvonsXtcmplcr, comme un temple ou une
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^mn me est du dernier souper de Jesijs-Christ « •, îeTro sîème point de la première exhibition est • ■ LS et c-est tout au plus si en manière de
"'ï'-û^re auT^eS provenue es. fort sutpre- ««SStïuîi arable ambiguë. Ottne peutpas
H a««+ l'nnQniffltion en est si différente, ia Su SfU /p P propriée au sujet, que cette surlangue si ^u ^vv F ^ e pomp e
SXTégukri^cla^iques a quelque chose de de qua8i g monstrueux. En bon ^^^^l "„J* t« élégances du discours latin, le rere uing
.SÏÏWii rffiS? V*- feX«' "et
Sir* l'enfer mais bien 0/r«5 ou Tartans, et rhorreur dé l'avarice ne, saurait, à son gré être mieux exprimée que par une allusion a 1 Au»
{ i)U* EtercUts. spirituel à, S*™:**^'££{^£% leur' de la compagnie de Jésus ^/£ ^^ez Michel
par un père de la même ^™P a |fe«e 1673 avec permission Bttobbaeift, à l'enseigne de Saint-Pierre, 107 y av v
des supérieurs
JUIÏXET 189a 14;
sacra famés dé VirgîUus Maro : «A quoi ne pousses-tu pas les cœurs des morlels> faim inipie du rouge métal U Les flagellateura du Christ ne sont autres à uè desCyclopeé ; Judas se conduit à Tégard du Fils de l'Homme comme Bru tus avec Jules César; les stoïciens ont prêté leur Su$iine r abstine ; les grammairiens grecs, la division de la tragédie en protase, épîtasé et catastrophé; bref ' aucune fleur surannée n'est absente et voici même, dans tout son ridicule et sa hidëur, Marcùs Tullius Cicero, effigie antique d Adolphe Thiers, qui apporte le fameux Quousque tandem.
Il est vrai qu'ici Furbanité ne demandait pas moins : Jésus-Christ hésite à boire le calice ; 1 Amour et la Douleur se combattent en lui; il faut que cette lutte prenne fin, et, pour s'adresser au Sauveur et Fin viter à % avoir du courage > t ainsi qu'on dit de nos jours à là Roquette, ce n'est pas trop d'une apostrophe aussi correcte.Ce coup d aile opportun relève ce qu'il- y a ensuite d'un peu vulgaire dans le raisonnement du Père jésuite :
«t Mais, ô Jésustrès affligé, permettez-moi de vous objecter seulement ceci : , qu'adviendra-t-il de nous malhëureupcj si vous refusez de mourir?
Buvez enfin le calice de la Passion l » Lé discours est involontairement comique et blasphéma toire ; et ce n'est rien; encore: nombre de passages sont plus extraordinaires. J'en citerai deux entre beaucoup. L'institution de l'Eucharistie est donnée comme « le stupéfiant projet de 1 Amour ingénieux.* D'une part; l'ordre de son Père obligeait le Christ S quitter ce bas inonde ; et d'autre -part son amour pour les hommes lui commandait d y rester; cruelle alterRativé* «Faisattèntion, ôâme, et sois stupéfaite I il s'en est allé loin de tes sens* mais il reste avec toi cependant par la foi- Pour jouir de ton amour, il s -est caché sous le voile dé l'hostie, où on le Voit avec les yeux de l'âme, lui <jue lès veux du, cor pis hé devaient plus voir, » Mais la plus admirable peut-être de, ces imaginations dépasse en fantaisie charmante tout
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ce qtie pourrait inventer Monsieur Jules Simon en sa féconde cervelle de sacristain :.Jesus-Christ dépouillé de ses vêtements inspire au Père Lang dès réflexions on ne peut plus vertueuses: «Très divin Sauveur, comment avez-vous pu astreindre votre pudeur à un si épouvantable supplice s 1 J'admets là perfidie du traître, j'adijiets la fuite, des disciples, j'admets vos chaînes, les soufflets, les railleries, les. crachats, les coups ; je. n admets pas votre nudité. La religion des anciens admire. Qu'une matrone soit morte pour n avoir, pu supporter d'être mise à nu en public. Qu il ne vous soit-pas advenu- la même chose, voila ce dont s'étonne encore plus notre piété, et que vous ayez pu vivre après une telle honte !» '■..;..;
Hélas ! tout n'est pas. d'un grotesque si- inattendu : il est difficile que. le génie se soutienne sans aucune défaillance. Le Théâtre de la douleur et de : V amour n'est remarquable le plus souvent que par la platitude et la niaiserie • toutelémentaires. C'est pitié devoir comme, dans lesstrophes destinées à exprimer les« affections » de 1 âme, les beaux rhythmès d'autrefois sont déchus et maltraités. 11 n'est pas pour l'oreille de plus grande fête que d'ouïr une prose latine de la bonne époque, avec ses alternances régulières de temps faibles et de temps forts, ses rimes pleines, ses riches allitérations qui se répondent symétriquement. Sans doute le Père Lang connaît, pour les avoix chantées au chœur, les hymnes merveilleuses qui font la gloire du catholicisme ; il ne craindra même pas dé les démarquer et d écrire, après le pies ir ce :
Cum fulgebit dies illa , .
Sorbens mundum infavilla.
Mais ce pauvre homme n'a aucune idée des lois rhythmiques qui assurèrent mystérieusement une puissance dominatrice aux proses du moyen âge; et c'est hasard qu'il ait pu écrire une strophe
11 — .Art * F * .
comme celle-ci
JUÏIXETÏ89? : *45
- Tu, mi Jesuj Tulneraris,
Duro serto coronaris, * .
Perforaris vepribus* . .
, - Heu ! nos membra delicata, - .
: - : Peryagarira* mundi prata, .
Ut cingamur floribus.
En général les accents tombent où ils peuvent; les rimeè sont réduites à de misérables assonances ètlà pensée va de pair avec cette indigente harmonie. C'est donc hasard, oupeut-être plagiat: car tout le poème consacré à la Couronne d'épines est ainsi fort convenable de technique et d'expression , au point de faire tache dans l'oeuvre.
Mais en stricte équité, tout: le monde ne peut pas être Adam deSaint-Viçtor, et il faudrait tenir compte au Père Lang dès circonstances Où il écrivait. Son auditoire était composé de gens honorables, occupant dans la société des situations qu'on estime, magïstratsy gros marchands, riches bourgeois prétendant à là littérature,, et qui se flattaient de leur science' à reconnaître au passage des centons d'auteurs latins;: Il a donné à ces âmes vulgaires la pâture qui "leur convenait : et c ? est en cela que la psychologie des Jésuites se montre avisée. S'il est un peu étonnant que Tes^ prit subtil de M,, Maurice Barrés se soit laissé piper pafune œuvre*ussi médiocre, du côté de l'intellect, que les Exercices d!gnace,' on ne peut hier
\ quepoùrle troupeau l'emploi de moyensgrossiers T matériels,, presque mécaniques, ne soit d une sûre
: efficacité. Aussi des livres tels que le Theairum doJoris sont-ils réconfortants . p pour notre vanité . dTiommes modernes : ils* laissent supposer que la stupidité ne soit point lé privilège exclusif de ce siècle, ainsi qu'induirait à le croire d'abord Tuniverselle faveur que rencontrent chez leurs contemporains des scribes comme MM. Dubrujeaud ret Henri Fouquier, par exemple,
Pierre Q.uiixard.