SCÈNE II
ARLEQJUIN, UN FOSSOYEUR
Arleqïhn. — Bonsoir, T ami !.*.." : * %
Le Fossoyeur. — Bonsoir, seigneur Arlequin !
Arleqjjin [à part). — Donnons-lui le change sur le motif de ma présence ici, {iHaut.) Tu vois, l'ami, j'étais venu dans ton . cimetière faire dés vers, et, ma foi, j'attendais;* . j'attendais l'inspiration... :
Le Fossoyeur- . — Eh bien, vous n'attendrez pas longtemps.... Elle vient.., Dans cinq minutes
(1) Pièce en un acte complètement charpentée, mais non écrite : Albert Aurier avait l'intention de la mettre envers, ainsi qu'en témoigne le fragment que nous publions plus loin an note.. — A, V.
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au plus, elle sera ici.... v Je Pai aperçue là-bas qui passait devant la croix du carrefour, ...
Asxeqjjin.— Comment ? Qui ça? L'Inspiration ?
Le Fossoyeur. — L'inspiration, Colombine, votre maîtresse, Madame Pierrot, comme vous voudrez rappeler,... Je ne discute jamais sur les mots.*.
Arxeqjjin. — Alors, vous savez ?;-„
Le Fossoyeur. — Parbleu !.:. Je sais ce que tout le monde sait..,, C ? est un bruit de ville...
Arleqijiïi. — Oh I Après tout I Peu m'importe* Comme je compte bien Vépouser dans peu...
Le Fossoyeur. — Comment, l'épouser ? Eh bien, et Pierrot ?...
Arï^QïJIn.-^ Nous avons le divorce,..
Le FossoYEtrR. — r Mais, Monsieur, vous Faimez donc bien ?
ARLEauïN.— Moi. oui, non, pas plus que cela... Enfin*., je 1 l'aime? comme on aime une bonne àfiaire bien avantageuse... bien lucrative...
Le Fossoyeur, — Mais, Monsieur, Colombine na pas l& sou.... Elle crève de "faim avec %on fou de mari.... Hier encore, jeTai vue porter son dernier matelas au Mont-de-Piéfé L.'. .
Arlequin. — Mon ami, tu n'as aucune idée de la situation. .. Mais, au surplus, je peux bien Vinstraire,... Tu as une tête de sage, et je te dévide discret comme les tombes que tu creuses avec tant d'art. ,. Donc, voici... Colombine, évidemment, n'a pas le sou.... Mais son père, Cassandre, est riche, colossalèment riche. Il a fait une fortune immense, en sachaiit se faire concéder par les prévôts de la ville le monopole des vidanges. Il adore sa fille, et il était disposé à la doter
poète éfique, rimailleur famélique de ballades à la Lune : c'était Pierrot ; l'autre, poète aussi, mais ppète intelligent, adroit, souple, travaillant moins pour les planètes que pour les riches et
v MËRGVB.Ê-DE FRANCE ':
puissantes dames,et dès lors, malgré sa jeunesse, visiblement prédestiné àla fortune, aux honne irs, S la gloire et à l'Académie: c'était moi,., je plus à Cassandre, mais Pierrot plut à Côloinbinë, et lui plut tant que la petite bête se laissa enlever par lui. Cassandre, furieux, jura de déshériter sa fille,et,. de fait, refusa delà doter; Les deux époux traînèrent l-uTC/'Vie^mjièérablè, Pierrot .toujours ri- ,; ■ ■• maillantilek louanges, de rinattendriœablë-Bfrœbë', ' Colombine- ; obligée, pour vivre, de donneir en ville des leçons de piano à trente sous ! . . Et pendant ce temps-là, ton serviteur, le seigneur Arlequin, avait fait tout doucement son chemin, ppussé . par les gens du monde pour lesquels seuls; il travaillait. Il était devenu un auteur fameux <jue s'arrachaient les libraires.. Il était millionnaire, décoré de. tous les ordres et membre de l'Insiitut. Mais, pourtant, ce qui devait' arriver arriva. Colombie avait vieilli, et, la trentaine gagnée, avait fini par. s'apercevoir que sa vie avec un crê|e-de faim, éternel rumineur de songes creux, était tout bonnement insoutenable. Alors,elle se prit à lesbnger de moi, sachant bien quelles -étaient ma position, ma fortune, ma célébrité, et jnf ignorant
Î)as que Cassandre lui baillerait les cinq cent mille ivres de dot autrefois promises si elle trouvait moyen de lui donner un gendre tel que moi...
Comprends-tu, Tami? .
Le Fossoyeur. — Parfaitement I seigneur Arlè-
àrleqjhn. — Pierrot ?. . . -Bah I .. . 11 gémira pleurnichera!... Il chantera des élégies !.„ Car il adore Colombine !... Il l'adore comme la Lu;ie,ce
2ui n est pas peu dire !... Mais il ne trouvera rien e pratique à nous opposer... C'est un poète, rien qu'un poète, c'est-à-dire un imbécile.
Le Fossoyeur. — Comment? Un poète, c'est-àdire un imbécile.... Mais, vous-même, ne nravefc vous point dit que vous étiez aussi un poète?
Arlequix- — Sans doute, Tarni, mais il y a poète *t poète.
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Le Fossoyeur. — Ah!..,
Arlequin. — Des pas! C'est elle! C'est Colombine ! Eh , l'ami, je te prie, laisse-nous seuls.
{Sort le Fossoyeur .)
" ' • SCÈNE in ■■ - "■' ■■■ ' ■
CôiotoBiNEv :-*." Bonsoir, ^séïgiieiir Arlequin-;; ivj^ " >:')■ suis un peu en retard, excu^z-ti^^V:' ''' l ;\.'\**''*-/*2 '-■
Arlequin. — Lorsque l'aurore se décïdéà paraître/ qui donc oserait. • ,
ÇoLOMBENE. . — Oh ! de grâce, mon ami, point de madrigaux!... Nous ne sommes point ici à un rendez-vous d'amour, mais à un rendez-vous d'affaires.
àrleqpin. — C'est juste ! Mais, pourtant, il serait peut-être excessif d'écarter toute phrase d'amour de notre conversation... Car, enfin, je vous aime, moi... Et yous, Colombine, m'aimez-vous ? .
Colombine. — Mais, sans doute, mon petit Arle- ■-. qùfrù*. Je vous aime, je vous aime bieu v . mais non plus comme j'aimais aùtrefais,en petite folie. .. Je vous aime éri femme raisonnable, parce que j'ai conscience de vos mérites, parce que je sais que vous pouvez me rendre heureuse et que je puis vous rendre heureux.,. ■.'.-■
Arleqjjin. — C'est sagement parler, en petite femme très moderne, pas romantique,.. Et Ce langage m'enchante;. .. Ah ! Colombine L . . Lorsque j'aurai une petite femme comme toi,., je ne connaîtrai plus d'obstacles... l'avenir m'appartiendra... nous appartiendra... et je veux faire de toi la femme la plus riche, la plus heureuse, la plus glorieuse... Mais, au moins, c'est bien sûr, tu n'aimes plus Pierrot ?..,
Colombine. *— ■ Quelle question !... Je le hais !... Est-on folle, mon Dieu, quand on est gamine I Dire que j'ai adoré ce pâle jocrisse, incapable de gagner cent sous dans une année !... Mais j'en ai assez de cette existence de misère! .. . et de donner des leçons de piano à trente sous 1...
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Arlequin. - Alors, embrasse-moi, ma petite
C CoSSe, - Tiens, voilà.^^^ » .
Arleqjjin.— Maintenant, parlons sérieusement.
Où en sont nos affaires ? • ■' .. ^ ârrtOC
CoLO M i NE .-raivn pa pa...Uatoujour S mêmes
intentions. Si je divorce et si je t épouse il nous donne la dot convenue: cma cent mille livres... ârleouin. — Cinq cent mille livres, bien!
S; - Oui : cent mille francs d^rjent comptant, d'abord; deux fermes et une maison estimées deux cent cinquante mille £*«J4?J«J£ en valeurs sûres,garanties par la Caisse du royau me et rapportant cinq pour cent... do °?; -,?■ ArleoJS. -Colombiue,tuesunepetitefemme
ad cS!o^ E . - Donc, nous aurons d£o* £ revenu des deux cent cinquante mille francs de propriétés, montant,bon an mal an à ^fr^ e cinS cents livres... Les cent mille bvres d«SJj£comptant. nous les placerons dans une entreprise minière que papa m'a. indiquée , ^ ,f a ^ hypothécaire, très sûre, première hypothèque sur. . dw immeubles d'une valeur quadruplent nous prélèverons un intérêt , de six pour cent , total
*"-*Tl'1* 1
S1 Mo!soyeur" {caché derrière une tombe .monologuant - Qjiel drôle de 4 uo d'amour j.^Joda
pas l'amour qui
t^e n esx pas x aiuuui vj^i ^» *~ -ii^i;^.--
Colombise. —Plus les. cent cinquante milleliyres en obligations sur les Caisses du royaume, représentant, à cinq pour, cent, un revenu net de sept mille cinq cents francs... Donc, en recapitulant, nous: avons, d'une part, quatre mille cinq cents , d ? autrepatt six mille ; d'autre part, sept mille cinq cents : total dix-huit mille livres... Avec dix.huit mille livres de revenu, on peut vivre.
Arleqjjix. — Mal !.. . Mais comme, de mon ^cote Rapporterai dans la communauté un revenu à peu
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près égal; d'une part, mes droits d*auteur 3 tant comme romancier que comme poète et dramaturge ; .d'autre part, mes jetons de présence à TAcadémie ; d'autre part.*.
Le Fossoyeur [àpart ^toujours cachè\— Autrefois, la jeunesse était moins sage, moins sage, vraiment. ■ ,
Colombes — * Bref, mon petit Arlequin, nous aurons de quoi vivre à notre aise,.. Vois-tu, moi, j'estime maintenant que Tamour n'est possible qu'avec le confortable; ,.' .'.■■' :
ARLEauiN» — . Oui, oui/ certes, nous aurons de quoi vivre à notre aise, et si Dieu nous donne des enfants, un fils par exemple w.,
Colombine. — Nous le mettrons- à l'Ecole Polytechnique. .
ARtEauix. ■— Çolombïnej tu es un ange,.. Je t'adores. Tu devines toutes mes aspirations... Tu es digne d'être ma mùse,la muse de la poésie moderne !... Permets que je t'embrasse.
Çolombine. — Quant au Téçime matrimonial, papa désirait que nous adoptassions le dotaï, mais je mi ai <>bjecté qu'âyec un homme aussi intelligent et aussi pratique que toi, ce régime était non seulement inutile, mais susceptible de nous nuire,... Il a compris, et si : le régime de la communauté te plaît. : . Quant à mes paraphemaux...
Arléqtuïn. frÔui, Colombine, mais as-tu songé au moyen d'obtenir le divorce?
Colombine. — Je ne suis pas très fixée... Il y a bien^ le flagrant délit d'adultère,... Mais ça nuit, ensuite, pour les relations, et comme nous aurons besoin de relations;-.
Arlequin: — A moins que ce .ne soit Pierrot qui donne en personne le coup de canif dans le contrat; et ce. au domicile conjugale. Nous le surprenons... et.... :
.Colombine; — Impossible, mon cher, ce niais de Pierrot n'a jamais eu au cœur qu'un seul vrai amour, celui/de la Lune... Tu comprends qu'aucun commissaire ne. consentira à constater un flagrant
délit d'adultère avec une personne aussi sidérale.
Ari.eq.uin. —Reste les eoups, sévices et injures graves !... Ma petite. Colombine, il faut te résoudre à te faire bâtonner. ■.;..■
Colombine. — Tu en parles à ton aise, toi...^ .
Arlequin — Oh ! je me tiendrai caché, prêt a te
défendre et à constater... '",'., ,"*,.'
Colombine.— Et puis, ça n'est pas facile !.. Fierrot n'est guère acariâtre..;. Il est doux comme un mouton, indifférent plutôt... ■ • , :
Arleojpin. — Diable! " :
Colombine.— Pourtant, . .pourtant. . .quelquefois,
lorsqu'il a la cervelle turlupinée par quelque rime qui ne vient pas... et qu'on le dérangé... il
grinche.... Enfin j essaierai....' \ ■ . ■
Arlequin. — Oui, en choisissant adroitement le
momeat... . . \ . :
Colombine, — Et en étant incomparablement insupportable. . .- ' -
Arlequin. — Tiens! Tiens !... Quelle est cette forme blanche qui erre parmi les tombes, là-bas, dans le lointain.
Colombixe. — Ah ! Moa Dieu ! Un fantôme !...
Sauvons-nous! . # . ' '
Arlequin. — Mais non ! Mais non I Par ma batte, je ne me trompe pas, c'est ton mari, c'est Pierrot L ,, Que diable, vient-il faire ici, dans ce cimetière, à cette heure? ;
Colombine. —C'est sa promenade favorite, la nuit... Il prétend que dans ce silence l'inspira- .
tion.:. .'■-,-•.
Arlequin* ^-Mais il est avec quelquun. ^
Colombine. — Eh I oui, il parle avec quelqp un.
.Arlequin. — Mais..- c'est Monsieur Barbm, le
libraire... , ,, . .
Colombine. — Cachons-nous, les voici. . . Aussitôt que son libraire se sera retiré, je me montrerai.,. Je lui ferai une scène de harpie, et s'il porte la
main sur moi... u
Àrleqjjin.— Çachons-noûs derrière ces tombes. . .
Les voici.
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