‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 117 sur 125 · AVELINE · texte numérisé non relu

AVELINE

(Légende)

* Pour guérir le poète Julien teclercq.; de sa maladive sentimentalité.

Il y avait une fois une jeune fille qui s'appelait Aveline. Elle était si belle et si douce avec ses grands yeux couleur de myosotis, ses chairs pâles comme du lait et ses longs cheveux presque blancs, que les garçons du pays, qui n'étaient pourtant point des poètes, la prenaient tous pour un ange qui avait perdu le chemin du Paradis.

Un jour qu'Aveline, en. robe, blanche, et ses cheveux presque blancs flottant sur ses. épaules, se promenait dans le jardin occupée à cueillir des lys, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, par hasard^ était venu se promener dans ce royaume, vint a passer sur. la route et aperçut, par-dessus la haie d'aubépines en fleurs, la belle et douce jeune filley toute blanche, parmi les lys du jardin. ' , :i

Il s'arrêta pour la contempler , et comme, àcç moment, un garçon du pays passait sur la routé, il lui demanda quelle était "cette si belle et si douce jeune fille aux grands yeux couleur t de myosotis, aux chairs pâles comme du lait* aux longs cheveux presque blancs. .

— Seigneur, répondit le garçon du pays, elle Rappelle Aveline, mais, sans doute, ce n'est point une jeune fille, c'est un . ange qui a perdu le chemin du Paradis. •":'■'

Notre-Seigneur Jésus-Christ s'éloigna, tout songeur, et ne tarda point à remonter dans le ciel. Il alla trouver son père, qui était assis, sur un troue d'or et qui caressait sa longue barbe blanche, en

DÉCEMBRE 189a 359

écoutant les sublimes chansons que chantaient les chœurs des chérubins.

Mon père, j'ai vu sur la terre une jeune fille

qui s'appelle Aveline. Elle est si belle et si douce,

- avec ses grands yeux couleur de myosotis, ses chairs pâles comme du lait et ses longs cheveux presque blancs, que les garçons du pays, qui ne sont pourtant point des poètes, la prennent tous pour un ange qui a perdu le chemin du Paradis.. . Mon père, elle était toute blanche parmi les lys du jardin, et moi aussi je crois que ce n'est point une jeune fille, mais un ange qui a perdu le chemin du Paradis..., Pourquoi, mon père, puisqu'elle en est digne, ne lui ouvririons-nous pas le ciel, et ne lui donnerions-nous point pour compagnons les anges qui sont ses frères ?...

jf — Comme il vous plaira, mon fils, mais j'ai peur qu'il en résulte des choses fâcheuses, car en définitive les femmes ne sont point des anges.

— Ah [mon père, si vous l'aviez vue, toute /-blanche; parmi les lys de son jardin L:,.

— Enfin, mon fils, essayez,

Notre-Sëigneur Jésus-Christ redescendit du ciel dans le pays qu'habitait Aveline.

Elle était dans sa chaumière à réunir en bouquet les lys qu'elle avait cueillis, et elle en avait mis iquelques-uns dans ses cheveux presque blancs,.

.-'-*- Aveline; lui dit-il, vous n'êtes point une V jeune fille, vous êtes un ange qui a perdu le chemin du Paradis. •

— Seigne^ç, dit-elle simplement, tous me le répètent, mai* vraiment je n'en sais rien.

*„ — Aveline; suivez-moi, j e vous ouvrirai la porte du ciel, où, sans doute, vous êtes née, et je vous rendrai la compagnie des anges qui sont vos frètes, " .

Ils partirent ensemble, et Notre-Seigneur Jésus- Christ remonta au ciel en remportant dans ses bras.

36o ... ÏMERCVKE DE FRANCE

Ella ne fut point du tout dépaysée. Tout le iour elle s'amusa à marcher dans l'azur, a secoucher sur ■ les beaux nuages, -à écouter les divines musiques des chérubins, a parler avec les anges ... Tous la regardaient courir dans les célestes pourpris, si belle, et sr douce avec ses veux couleur de myosotis, ses chairs pales comme du lait, et ses longs cheveux presque blzntsa étoiles de fleurs de lys, et tous se demandaient quel était cet ange qu'ils n'avaient encore jamais

vu dans lé Paradis. ' . ■^'■1*^

' Avec eux, elle chantait de sa voix si douce et si

pure les louanges du Très-Haut, avec eux elle bu- ; •vait dans des coupes d'or le rose nectar, qui est,

comme tout lé monde sait, le vin délicieux que

donnent les treilles qui poussent dans le. ciel.

— N'avais-je point, raison, mon., père, disait Notre-Seigneur, Aveline n'était-elle point faite pour vivre parmi nos célestes phalanges?

— Mon fils, attendons la fin.... J'ai peur que de tout cela il ne résulte rien de bon... .

Et, assis sur son trône d'or, le Très-HaUt se mit à caresser sa longue barbe d'argent, n écoutant plus due d'une oreille distraite les sublimes • chansons que chantaient les chœurs des chérubins. ....'■■

Cependant, il y avait, déjà un jour, tout un jour qu'Aveline avait pénétré dans l^Paradis, qu Aveline savourait les voluptés ineffables du Paradis. Etait-elle donc déjà. lasse des célestes félicites t Elle ne jouait plus avec les anges,, elle ne ctiantait plus avec eux de sa voix si douce et si pure les louanges du Très-Haut. Elle semblait inquiète. •'. Une imperceptible crispation altérait te calme de son visage pâle, et parfois elle mordillait nerveusement ses lèvres... Elle marchait comme anxieuse dans l'azur, elle faisait, le tour.de chaque nuage et semblait impatientée- de trouver partout

des ériges, des archanges et des chérubins, jouant ou chantant... Ceux-ci la regardaient étonnés, car -ils r/avaient jamais vil pareilles expressions sur "des visages... Enfin, comme dans un coup de désespoir, elle; arrêta l'un. d'eux par sa robe d'azur, et, se penchant à son oreille, elle se mit à lui parler tout bas. Il; parut très étonné et il répondit: — '' Mais, je ne sais pas, je ne vous comprends

pas... :■■"*'■.■■■■

Et comme elle insistait, il ne put que répéter-':-' • '"■ ■ - — Je ne vous comprends pas... Je ne sais point

ce que vous voulez- dire..: Je n'ai jamais entenduparler de cela.

Et il appela d'autres anges et. d'autres archanges et d'autres chérubins, et il leur répéta les paroles d'Aveline, mais tous parurent aussi é- . tonnés que lui et tous dirent : '..,.■

— Nous rie savons pas-,. Nous ne comprenons point... Nous n'avons jamais entendu parler de

'cela. ■'<" ■ : " ". .-'■ . \\ ■

• " Alors Aveline s'éloigna et se mît à pleurer.

Mais tous la regardaient, car ils n'avaient jamais vu pleurer dans le- Paradis*

Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui était assis à la droite de son père, l'aperçut tout en larmes, et il lui fit signe d'approcher : /

— Eh I quoi? lui dit- il, vous pleurez, Aveline ? ,Vous pleurez dans le Paradis? Qu'avez-vous donc,

Aveline?...

— Seigneur,. dit-elle, c'est sans doute le nectar,

tout le nectar que j'ai bu.;, et les anges n'ont pas ; voulu me dire... -

Elle s'interrompit pour éclater en sanglots, et : comme Notre-Seigneur Jésus-Ghrîst ne comprenait point encore, elle fut obligée de se pencher à son oreille et de lui dire tout bas, en rougissant, ce qu'elle avait dit aux anges. , ^

— Aveline ! Aveline ï dit tristement Notre Seî- -gneur,nepôurrez-vous donc pointvivré avec nous dans te Paradis,.. Les anges ignorent ces vils be-

36a MERCVRH DE FRANCE

soins; ne seriez-vous pas, comme je Tarais cru/ semblable aux anges? \ —

— Seigneur, Seigneur, dit Aveline en sanglotant, si je ne puis me soulager dans le Paradis, il faut que je le quitte, il faut que je le quitte. De grâce, transportez-moi sur la terre, dans mon petit jardin où fleurissent dés lys... car vraiment je ne puis plus attendre, je ne puis plus attendre.

Aveline est revenue sur la terre. Elle se pro- . mène encore, toute blanche, parmi les lys du jardin, et les garçons du pays, qui pourtant ne sont point des poètes, lorsqu'ils l'aperçoivent si belle et si douce, ses grands yeux couleur de myosotis, . ses chaire pâles comme du lait et ses longs cheveux presque blancs, par-dessus la haie d'aubépines en fleurs, ne manquent jamais de [ la prendre ] (i) pour un ange qui a perdu le chemin du Paradis.

Et tous les poètes aussi, qui sont venus de villes lointaines jusqu'où vola la réputation de sa céleste beauté, lorsqu'ils l'aperçoivent si belle et si douce, avec ses grands yeux couleur de myosotis, ses -chairs pâles comme du lait et ses longs cheveux presque blancs, par-dèssus la haie d'aubépines en fleurs, occupée à cueillir des lys dans le jardin, ne manquent jamais de lui dire, en leurs, jolies chansons, qu'elle est un ange qui a perdu le chemin du Paradis.

Mais elle se contente de les regarder aivec un sourire mystérieux, car elle sait bien maintenant qu'elle n'est point un ange, point du tout un ange!

6 juillet pr 9 ...'.*

G.-Albert Aurier.

(t) Ces deux mots manquent sur le manuscrit. — Â. Y.

Page 1