PEER GYNT
Une forêt dévastée par l'incendie, la nuit. Des troncs calcinés se dressent lugubrement dans la fumée blanche eparse sur le sol. ...
Peer Gynt {courant cçmme wtfou, les cheveux hérissés i lesymoc hagards)*— Des cendres, de la fumée, de la poussière, partout L..* Tant détruire Î>our reconstruire, plus tard ! : — Et ce vent pestientiel sentant la pourriture comme un tombeau mal recrépi, .... Mais je ne me repens pas, j'ai : peur; je ne m'humilie pas, je fuis. Car j'entends les appels des trompettes du Jugement dernier» Et pourtant là-bas, bien loin, sur la montaçne, le bouclier d'or brille toujours, devant moi. Ces mots y sont écrits : Petrus Genius Caesar fècith. (Il se remet à ' courir J) Quelle damnation! quel bruit d'horreur: ces voix d'enfants, ces pleurs, ces uhilements!.,. Et ces mousses que les vents chassent et qui me viennent dans /les pieds. (Les repoussant , furieux.) Allons, allons, vous me barrez le chemin. - , i
Les Mousses Murmurantes. — Nous sommes les pensées que tu aurais dû penser. Pourquoi nous repousser de tes pauvres jambes chancelantes ?
PeerGynt {tournant sur lui même), — J'abandonne ma vie à celui,,.* qui, jadis, trébuchait ici sur ses jambes tordnes (3).
Les Mousses. — Nous cherchons les chœurs des
(1) Reproduction interdite. — r. Ces pages sont tirées d'un volume que M. Ernest Tissot fera paraître à l'automne sous ce" titre ; Le Drame Norvégien. ■
{2) Extrait de Peer Gynt (Acte V, scène VI), poème philosophique publié en 1867.
\j)- Allusion au personnage Le Grand Bossu, qui ,7- dans la pensée d'Ibsen et dVprès les explications des:commèntateurs — symboliserait Xéternellé bêtise , dirigeant» en somme, de* puis bien des siècles, notre vieille humanité, Peer Gynt * commence par lui résister énergiquemeut.
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voix fortes, des voix mugissantes, et c'est ici que nous devons rouler. Qui veut nous écouter ? .
PeerGynt [marchant comme un homme ivre). — Cessez vos tourbillons, pauvres âmes innocentes. Fuyez bien loin r où je vous écraserai sous mes talons. (// se remet à. courir.)
Des feuilles séchées le suivent ^ poussées par le vent. — Nous sommes la parole, tu aurais dû l'annoncer sans trêve, sans repos. Mais nous devons pourrir. Et nous n'aurons été sur "aucune couronné I Dans les printemps en fleurs, nous Saurons pas même protégé des fruits. Les vers vont nousmangerL„ , .
Peer Gynt, — Mais, plus tard, vous rajeunirez aussi- Contentez-vous, pour l'heure, de servir d'engrais, .
Des voix dâjss la tempête, — Nous, sommés les chansons que tu aurais dû chanter. Tu nous re~ foulas — et pourtant iious devions être chantées. Dans les mystères de ton cœur, silencieuses nous attendions. Mais ce. te fut indiffèrent de nous voir dormir et honteusement dégénérer, - . Peer Gynt. —^ L'air est empoisonné : par mes parrains, je vous demande si j'ai eu le loisir de roucouler des vers.. (72 [court plus vite,}'
Des gouttes de rosée tombant comme des larmes des rameaux dénudés. — Nous sommes lés larmes que tu devais pleurer. Haïr ou bénir T nous ne savons faire que cela. Maintenant le péché te brûlé comme un collier de feu . Mais tu ne reviendras plus blanc d'innocence, toi qui manquas de patience*
Peer Gtnt. — Et en quoi aideraient la patience la persévérance , quand on a toujours quelque chose sur le dos ? .
Les herbes foulées sous ses pieds, — Noussommes les œuvres que tu devais accomplir. Nous sommes les forces que tu ne voulus pas aimer, et, au dernier jour, avec des plaintes elles reviennent ces forces qui n'ont pas été employées. Alors c'est le temps des larmes.
Peer Gynt. — Ah ! on peut bien les éviter ! A
quoi bon le signe de la jcroix? {Il court plus vite, plus loin, encore':} . ;
La voix de sa mère 7 da&s Téloignement. -<— Misère, postillon maladroit, Tu m ? as faitverser, ô enfant' dégénéré, moi qui étais si vieille. Quelle âme stupide! Tu. m'as conduite en me trompant. Où donc est le château, Peèr? Ah, bientôt tu seras l'esclave du Diable^, —r un bâton te rouant le dos.
PeerGynt, — A un malheureux qui s'efforce de fuir, va-t on encore mettre, sur la conscience les; péchés du Diable? Il ne se laisse pas tromper, lui! Et mes propres fautes sont pourtant déjà assez lourdes !
LE TROISIÈME ÉTAT (i)
Lés ruinés du temple d'Apollon près. d'Antioche^Ja nuïl 7 sous la lumière blanche d'un clair de lune d'Asie, ^empereur Julien et Maximus le mage, vêtus de longues robes traî- ',, nântes,' s'approchent précipitamment parmi les tronçons dç colonnes épars sur lé- sol.
. Maximtjs. — Qjie . chérches-tu, mon^frère ?."
Juuen. : — La solitude. ^
Maxbrjs. — Quoi, ici? dans Thorreur de ces ruines? parmi tant de décombres ? .
Julien.— Est-cte que toute la terre n'est pas qu'un amas de décombres ? . : .
: Maxlmus. — - Tu as . montré pourtant que ce qui était tombé pouvait, être reconstruit. .
: Jtjueh, — Moqueur ! A Athènes, j'ai vu un cor- . donnier qui avait établi son ébhoppe dans.. le. temple de Thésée. A Rome, j 'ai entendu dire ; qu'une partie de la basilique Julia servait d'étable pour les buffles. Cela s'appelle-t-il aussi recons- . tniire?
Maxmus. — Pourquoi pas ? Est-ce. que tout ne se fait pas peu à peu? Et qu'est-ce qu'un entier sinon la somme de toutes les parties ?,
(1) Extrait S! Empereur ci Gàîiléen {?* partie, acte III, tableau 4 e ), poème philosophique publié en 1878.
Julien.— Folle sagesse! (montrant dît doigt une statue d'Apollon renversée.) Regarde cette tête sans nez, ce colosse brisé, ces cuisses en poussière. Est-ce que la somme de tous ces débris, informes pourrait reconstituer jamais l'absolue, la divine beauté de jadis?
Maximus. — Et d'où sais-tu que cette beauté de jadis était vraiment belle— en essence et en principe — hors de l'idée que s'en faisaient les adorateurs ?
Julien. — Ah t Maximus, la question de tout est là- Qu'est-ce qui existe vraiment en soi et pour soi? Hors de cette journée je ne saurais rien nommer. [Repoussant du pied la tête de la statue.} Dismoi. X es-tu jamais senti devenir plus fort? C'est rare,n'est-ce pas, qu'une erreur puisse vous donner du courage. Et pourtant, Maximus, regarde les Galiléens — et moi-même, autrefois,, lorsque je croyais encore possible de rapprendre au Monde la beauté qu'il a oubliée K,. r
Maximus. — Ah frère, si Terreur t'est nécessaire, retourne parmi les Galiléens. Ils te recevront à bras ouverts*
Julien. — L Tu sais bien que c'est impossible. Em-: pereur et Galiléen ! —.Comment unir ce qui est opposé? — Car ce Jésus-Christ est le plusgrand révolté qui ait jamais vécu. Comparés à lui,qu' était Brutus et qu était Cassius? Tous deuxn'assassinèrent qu'un Jules César. Maïs lui, il assassina tous les
iste qui pc [uoi compa:
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cette terre? Or, Maximus Je te le dis, quoique les Juifs et quoique les Romains prétendent l'avoir tué Je Galiléen vit encore parmi nous. Il vit dans le cœur des hommes, il vit dans leurs obstinations, il vit dans leurs railleries contre les grands de ce monde. Donneç à l'empereur ce qui appartient" à Vempereur et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Jamais bouche d'homme n ? a prononcé plus astucieuse parole. Et au fond, que signifîe-t-elle ?
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Qu'est ce qui revient à l'Empereur? Cette parole est une massue de guerre qui jette bas la couronné d'or de la tête de l'Empereur,
Maximum — Pourtant le grand Constantin sut rester en bonne harmonie avec le Galiléen, et ton prédécesseur aussi.
Julien.— Oui; seulement, qui pourrait être aussi modéré qu'eux? Et puis/ appelles-tu cela gouverner l'empire du monde? Sans doute, Constantin étendit les frontières de son territoire, mais ne resserra-t-il pas étroitement les frontières de son esprit et de sa volonté? Vous placez l'homme trop haut lorsque vous l'appelez grand. Quant à mon prédécesseur, fe n'en veux point parler ; il était plus esclave qu empereur et ce ne sera point son nom qui me persuadera. Non, "non, il ne faut point songer à des comparaisons. Et pourtant, aller encore de l'avant? O Maximus, après cette défaite, . puis je rester empereur ? et d'autre part, pour si peu, puis-je vraiment abdiquer?. Ah Maximus, il t'est dbnné d'interpréter les signes les plus ënigmatiques dont le sens reste mystère pour tous, il t'est donné de lire* dans le grand livre des étoiles éternelles. Peux-tû me dire l'issue de cette lutte ? . "
Maximus. — Oui, mon frère, je le peux.
Julien. "— Tu le peux ? Alors dis-moi lequel des deux vaincra? -*- l'Empereur ou le Galiléen ?
Maximus. — L ? Empereur et le Galiléen disparaîtront.
Julien. — Tous les deux disparaîtront ?
Maximus. — Tous les deux disparaîtront. Mais si ce sera dans ces temps ou dans des siècles, cela je ne; puis le savoir. Pourtant, ce sera lorsque le le Juste, le Pur sera Venu.
Julien. — Et qui est le Juste, le Pur ?
Maximus. — Celui qui remplacera l'Empereur et le Galiléen. - "
Juleen.— Tu résous l'énigme par une énigme, plus obscure encore.
Maximus. — Mon frère, toi quï aimes la vérité,
écoute-moi: en vérité, je te le dis, Tun et l'autre doivent disparaître, mais ils ne doivent pas ëtre vaincus. L'enfant ne disparaît-il pas dans le jeune homme, et le jeune homme ne disparaît-il pas dans l'homme sans qne ni l'enfant, ni , le jeune homme soient pourtant vaincus? Toi qui fus mon élève bien-aimé, auraïs-tu oublié notre conversation,un soir, à Ephèse, au sujet des trois royaumes?
Julien, — Àh parle, Maximus. il y a tant d'années de cela !..,
Maximus. — Tu sais que je n'ai jamais approuvé les actes, d'empereur. que tu as accompli. Tu as Toulu métamorphoser le jeune homme en enfant; Or le royaume de l'esprit a définitivement vaincu' le royaume de la chair. Mais le royaume dé l'esprit n'est pas le terme, pas davantage que le jeune homme n^stle terme de la croissance de la nature humaine. Tu as donc voulu empêcher le développement du jeune homme, l'empêcher de de*
celui qui a deux faces,
Julien. — Et iL« *
Maxlmus." — Les Juifs ont un nom pour le désigner. Ils l'appellent le Messie et ils l'attendent!,:, f
Julien (lentcmazi et psnsif)^ - — Le Messie ? ni
empereur, ni rédempteur ? v
Maxmus; — Les deux dans nu seul — on nn seul dans les deux*
Julien. -*— Empereur-dieu ou Dieu-empereur !
Empereur dans le royaume de l'esprit î Dieu dans le royaume delà chair I .
Maxmus. — Cela est le Troisième Royaume , Julien ?
Julien.- — Oui, Masimus, cela est le Troisième - Royaume*
Maximus. — Or, dans ce royaume, le mot de révolte^ du provisoire est devenu vérité,
Julien. — Donneç à V Empereur ce qiti appartient à ÏEmperenr et d&xneç â £>îeu m qui Appartient
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à Dieu. Oui, cela «'est l'Empereur en Dieu et Dieu en l'Empereur, Ah rêves, rêves, qui donc brisera la force du Galiléen?
Maximus. — Mais en quoi consiste la force du
Galiléen ?
Julien. — : C'est en vain que je me suis efforcé de l'approfondir. . . ^
Maximus* — Il est écrit quelque part ; Tu ne dois pas . servir des Dieux étrangers v
Julien. — Oui, ouL„
Maximus. — Le voyant de Nazareth n'annonçait #
Êas ce Dieu -ci 011 ce Dieu-là. Il est venu disant : >ieu,* c'est moi 1 — Je suis Dieu I
Julien; -t- Oui v celui-ci d'ailleurs I..'. Ah, c'est à cause de lui que TEmpereur est sans force. Le Troisième Etat 1 Le Messie I Non le Messie du peuple juif, mais le Messie du royaume de l'esprit , le Messie de l'Empire du monde I
Maximus. — Le Dieu-empereur. .
Julien. — L'Empereùr-dieu !
Maximus. — Logos dans; Pan 1 Pan dans Logos !
Julien. —Maximus, dis-moi, comment naîtrat-il? ■ . ••
Maximus. — Il naîtra par l'effort conscient de la volonté réfléchie.
Julien. — je te quitté, mon maître bien-aimé, je le dois.
Maximus. — Où vas-tu ?
Julien. —A la ville. Lé roi des Perses ma fait des ouvertures de paix, je les ai précipitamment acceptées. Mes messagers sont en route. Mais il faut les rejoindre, il faut les rappeler.
Maximus. —Tu voudrais recommencer la guerre contre lé roi Sapores ?
Julien. — Je veux ce que Cyrus rêvait ■ ce qu Alexandre tenta.
Maximus. .— Julien !„.
Julien. — Je veux être le maître du monde 1 (// salue avec la main et s'en va. tragiquement^à-grands eus saccadés A . . ■ *
(Maxime le suit des yeux, pensif , Vaïx sombre.) . '
^ Des voix de femmes, des voix désolées et pleurantes s élèvent dans le lointain, parmi la douceur de cette nuit d étoiles. — Dieux des hommes, idoles resplendissantes d'or, vous tomberez en poussière et le vent vous dispersera. ■ -.
LA PITIÉ SUPRÊME (i)
Dans un salon d'hiver dont les larges portes-fenêtres" donnent sur une verandah ouverte sur un jardin en fleurs: Mademoiselle Marthe Bernick et Mademoiselle Lona Hessel sont seules en de simples toilettes d'intérieur. Mélancoli- ?^!^ app^es auxportes-fenitres.se retenant.désemparées, aventures de soxe, elles regardent s'en aller lentement, par le jardin plem de roses dans l'or du soleil couchant Dina et Jean aux bras 1 un de l'autre - comme extasiés,. car elle est jeune jolie, toute blonde en sa claire toilette d'été, et lui robuste, énergique, avec le teint hâlé de ceux qui s'en reviennent des colonies....
Lona. — Maintenant nous sommes seules. Tu
I as perdue, Marthe — et moi aussi, je l'ai perdu !
Marthe. — Toi ?... Tu l'as perdu ? -
Loxa. - Oh, là-bas, je l'avais déjà à dèmi^perdu
II avait envie de sa liberté... alors, il s'imagina que j avais la nostalgie du pays !
Marthe.— Vraiment. Alors jecomprends.maintenant, pourquoi tu es revenue. Mais tu verras plus tard, il te réclamera. '
}fl K ' 7~ ? ne demi - sœ ur !... à quoi lui serâis-je utile r... Les hommes brisent beaucoup d'affections pour avoir le bonheur.
Marthe.. — Oui, c'est vrai... .
Lona. — Mais nous resterons ensemble, n'est-ce pas, Marthe ? .
Marthe. — Est-ce que je compte pour toi ?" " Lona.— Oh, qui pourrait m'être plus chère que toi. M avons-nous pas été leurs mères spirituelles
écrite enTs^ 65 SoutUns de h Société^* JV), comédie
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à tous les deux, et maintenant n'avons-nous pas perdu nos enfants ? Ne sommes-nous pas seules ?
Marthe. — Bien seules!...; Enfin, puisque tu . souffres aussi, je peux, je dois te le dire.,, je l'ai tant aimé !
Lona. — Marthe i (lui saisissant le bras) est-ce vrai ?
Marthe. — Toute ma vie est dans ces mots : je l'ai aimé !... et je l'ai si longtemps attendu I..; Eté après été, j'espérais son retour. Mais lorsqu'il re* vint.-. .il... ne me remarqua plus !... ~ ' ■
Lona. — Tu Tas aimé, et pourtant tu fus celle qui lui mij le bonheur dans les mains.
Marthe. — Mais puisque je l'aimais, ne dévaisje pas lui mettre le bonheur dans lés mains?... Ah c'est que je l'ai fidèlement aimé. Depuis son départ, ma vie lui appartenait... Quelles raisons avais-je d'espérer, n'est-ce pas? — Et pourtant je crois que j'avais quelques raisons. Mais lorsqu'il me revit, ce fut comme si tout était effacé de sa mémoire. Il ne me reconnut pas !...-
Lona^ — Dinà te mettait dans l'ombre, pauvre Marthe.;
Marthe; ^- Et il. en devait être ainsi. Lorsqu'il s'en alla, nous étions du même âge; mais à l'heure douloureuse où je le revis, alors, je compris bien que j'avais vraiment dix ans de plus que lui. Làbas, dans les pays du dehors, au grand soleil, il avait voyagé/ il. avait rajeuni, il s'était fortifié au bon air — et moi j'étais, restée ici, assise, solitaire, filant.-
Lona. — Les fils de son bonheur, Marthe ?
Marthe, —Oui, je filai des fils d'or. Et je n'ai aucune, aucune jalousie. Ah Lona, n'avons-nous pas été de bonnes soeurs ?
Lona (/a* jetant les bras autour du ^ow). — Pauvre chère Marthe î *
. Enrik Ibsen,.
{Traduction inédite de Mi Erotst Tissot.)
3 8 : MERCVKE DE FRANCE
BALLADE