‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 45 sur 125 · VAINEMENT · texte numérisé non relu

VAINEMENT

Ce fut vers le soir que je fis cette rencontre, maintenant inoubliable, et que conserve précise, à l'égal presque «Tune obsession, la vue quotidienne dû paysage témoin, de Tendroit où se passa ce que je tiendrais à Theure /présente pour rêVe > ou plutôt pour cauchemar, si cette visk>n journalière des lieux qui demeurent exactement semblables^ euXj et vers lesquels une force stupide me pousse â revenir chaque jour, ne me rappelait que ce fut réel.

: Le pays est très inconnu et fruste; peut-être est-ce à cause de cela que je l'aime, mais aussi la mer exerce sur moi des séductions damante. Loin d'elle j'éprouve une pénible sensation de vide; il me manque son bruit, ample et attirant, majestueux et tendre, cette berceuse que les flots redisent aux plages sableuses, au détour desquelles se -dresse- le. profil bistré des falaises. Car ce n'est pas Tonde calme et sans flux que je désire, le lac bleu qiii baigne les côtes des pays de soleil et les archipels d'or ; je veux Fimmensïté mouvante, s^avançant avec des menaces glauques» des ondulations perfides, enlaçant les écueils de ses puissantes étreintes pour foir ensuite, lentement, abandonnant une dentelle d'écume, un tapis d'algues brunes,, se retirant au large, non sans brusqués retours et longs baisers, * ,

Que d'heures furent ainsi passées en rêveries; horizontales sur le dos rugueux des roches,, caressées de la brise tout imprégnée d^iiie poussière humide, qiiî sur les lèvres laisse sa trace saline, anière et pourtant douce I fambiance s'embaumait 'j du parfum dès genêts, des bruyères, et nul importun ne venait troubler ma solitude Heureuse. Mieux que les cigales, mieux que les oiseaux dés plaines, la chanson dés coquillages oubliés et bruissants accompagnait les songes délicieusement vagues, éclos au souffle des hasards ; tandis que se jouaient les lames onduleusessemées de lueurs vermeilles.

Ce jour-là — grande marée d*équînoxe — l'océan.

avait découvert un espacé inaeenn*,^ " * -, travers les dusses m^T^^S^ 1 ^ â pieusement fines, lambrissant îes s'ilfx ?^f«f T" "

. carmins ïc^^^^^^^br^ i« millonnés, éclatants et leT f ~ S' rou £es enverdoux lilas, rehausïé'/dWl^ ^ T 11 * 8 violets > les de taches ècaiiaS^wSSS 3 ?: ^^ ° â et 1A traçaient leurs réseaïï seSntW ^emons entapis plus sombre/ de vïïoursTavS ^P 03 ^ on. de multiples reflets d'ambre d'ocre feï™ *, c . wllaie '" trastant avec le bitume des «™w UV ?« claire ' cachées. Parfois, au W d'un hS^ Mt * ement ^ancrabe dressait srvn =«-£ ™ hiatus 5 sur une arête, un de counrTbïqu^ S V^anï .

en posture, curieusement i foriEg* d SSf* mqm ^ Au travers de Peau des Dëtitéi fl^.f» r ze 4 ap0Iiais celantes à la façon aTjS^J^^ 1 *^' é ^" vettes, diaphanes transnar/^-^ aI - poh ' des cre ~ ment âve/de h^S^SS^ t S^ at ****»«■ courbes de leurs antennes • 1^~W - S "ï""» 6 "*»

réelle, sa Lauté, loin de ïï lïîlf^ 81 *^^ ^ et terne des mesauinek ?L *J? a lt( t hldeuse > étroite écrasait de tS? Ï^SSS'EZ^""^ qU ' elle sa chaotique et primée plendïur de^f f*^' , de cide, énorme, inconstant* ru ' „ sa force P 1 »animaux à Péchine Se *1^ ? ^ e 2 e mon stnieux les rochers s^évoauaie^ ^f- membr es de granit, lutte l ivree aStt ébVan?é" n pï a ïe S s ? ^^ du formidable bélier les sln^nf 1?s c °?ps sourds échos multipliaient centtLff 1 ^ *l ns trêTe > et le s s'écroulant/dès caillou? SËS5* 5 ^ aca . s d ^ galets cascade, camoux entraînés, qui rmsselaient en

^kS^SSXÏÏfe* ' la ™* d es flots,

et, par une ta^ q ^£ï?SîSSV IU,q,l,4 - ,n ^ tageaient jusqu'à maïmtr u , !f; J a > catlon s qui s'ése désolait ainsi masquerle ciel > j'aperçus celui, qui

etîÏÏESr ^ Pefmirent d '^oche r et devoir-

— 1'< Tout à l'heure, murmura-t-ii, j'ai rencontré sur la plage un petit enfant qui pleurait bien fort. Pour- . quoi? Je. ne. sais... les petits enfants pleurant ainsi pour des motifs futiles, J^ai envié, certes, follement, le sort de ce garçonnet aux cheveux bouclés et seslarmes,car ilpeut verser des larmes, lui,autantqu'illuiplaît;moi,je voudrais tant pleurer, et je ne puis plus, et cependant il faudrait que je -pleure, car il me vient à présent de la pitié, à tn étouffer : mon coeur est gros, si gros d'attendrissement douloureux, qu'il envahit presque toute ma poitrine, et que l'oppression me serre à la. gorge. Il me semble que cette angoissé disparaîtrait si je pouvais pleurer. Ha, ha, estrce singulier, je deviens compatissant et me lamente» moi I moi!,, moi! » C'est avec un ton d n ef|f*oi que l'homme avait articulé ce dernier monosyllabe. Il était assis sur une roche, >soh front étreint par ses deux mains qui cachaient aussi les yeux, et la gloire du couchant l'environnait d'une atmosphère d'airain, flamboyant sous un dôme violet, sabré de plaies saignantes et vives, ouvertes auflanc des ; cieùx, sans qu'il parût s'apercevoir de cette splendeur; La mer éclatait en couleurs de triomphe, éblouissante, vêtue comme d'une parure lumineuse de tout l'or rouge qu'y versait lé crépuscule lointain, ses flots descendaient lentement, découvrant la masse des amoncellements granitiques, qui, s'allongeànt d'un -côté sur le sable, baignée de l'autre par lahpule,' figurait quelque bête énorme, lézardée de nombreuses coupures, tailladée de brèches, de balafres, mais victorieuse quand même, contraignant les vagues hautaines, resplen- distantes et qui grondaient, à reculer en luiléchantles * pieds. ,

. . Soudain, les reflets occidentaux diminuèrent d'intensité; ce fut le règne des teintes douces, nuancées en, des tons de rêvé, des chatoiements de nacre, des nuées . irisées. Il parut, au large, des brumes, qui glissaient ; mollement sur Peau frissonnante, nacrée, et l'ombre; descendit du firmament, tigré de nuées frêles, en façon d'écharpes de mousseline grise qui estompaient . lès contours rudes, les' fissures des rocs. Non loin de nous, une mouette cria: à ce bruit, les mains, de l'Homme découvrirent sa face; "ses prunelles jaunes eurent un long regard pour Tà-côté. Or, j'étais là et il ne me vit pas. .

: Il ne me vit pas ; certainement.il ne m'avait pas vu quand ses yeux semblèrent ainsi regarder autour de

Iiu, et cependant a me souvenir de l'impression d'alors r dme souvenir du sonde sa voix, au moment oS recommença de parler, j'ai peur encore, c^ce que

SlïvT? Pr r°. férait en g end ™* l'éponvan'tefïe^be sortit de ses èvres, et je connaisses que je ne devais

FîorHhU CT ^ S > et ^ désir - *> u ^appiendre ££ 1 Horrible passe de cet inconnu montait en moi et une

terreurparalysante, absurde, m'empêchait ScomX

metïr^n UVement '- de m '« loi g ne r; -orje savS Sn? mettre une mauvaise action. -

Au.s^i bien, tout, ce qu'il disait était terrifiant et le

Il reprit : - ,

— «Eh bien oui, moi I moi, le vieillard intègre et Sï^ vénérable; et pourquoi s'étonSr |ue ce T-ieux homme faible se plaigne et désire pleurer? Ce n est certes pas la même personne que l'être vitroS reus, jeune, robuste qui... f- Je nesSy^wsîS n^,ï, je i su i. ce P enda ^ seul ici; qui d'ailleurs s'occul perait des divagations d'un fou à barbe blanche >

A? e , ne sms P lus célui qui- a tué !'

tenture < d2ît ^S? ^^ qUi s \ dé P l ™> «*■* qu'une tiwf ™1 S ^ Personnages brodés de soies an- £ e . s > Posées, s'effaceraient à demi sur la trame elmiee, ne conservant que le geste inachevé, l'attitude ■ Er^ Pr ° pre 1 ^ fantômes "décolorés! Et ouïs^t Snn ^' ^ ds / a *> u <*es reproches dans cette évocation muette de morts lointaines, presque oubtiéescombien cloquemment parlent les bouches bïïs ?es Sef- S S"^ 8 *' - les veux «» tordant dS es SSîSt on V/^ e sm \ a ? trefois délecté dans la coulSS™ L£î • P olt3 ? nes certes : je ne laissais

ferSuîe^oS. 11 ? 3 qUaVCC 1C r6èret de ne P^ s «*

» Aujourd'hui, je. voudrais pleurër,peut-être Das «nir

les morts irréparables, mais sur la'Lu ë q? e P jfw

duit au S nf la • es - il passé ? Ua j° ur > 2»'«t £«:

mut au fond, de moi-.mème un changement absolu, à la manière de ces transformations de scène aui^o

s est le.ee en moi; et je ne me rends pas compte de : ce qui exista; et je ne comprends pas ce qui est Par quelle magie s'est donc substitué à Pautrïïe noûvï

SmKt^ r re i â laplace de ancien et^qui £ blâme ? Tout est tumultueux, contradictoire, obscur

eninon âtriç, et un ~rent de tempête y a soulevé ïa boue des très anciens souvenirs, qui reposait sous la trompeuse,, la fictive eau-morte de l'oubli. Ne pas pouvoir arracher de sa mémoire, l'impartiale spectatrice, ces vestiges d'un autre soi-même ! Et avec quelle netteté je me revois !

>,.. ï-ougteuâfps j'avais subi la tentation homicide. je m'étais débattu contre linvincible attirance du

comme une délivrance. Dès lors, je chercbai des victimes pour les sacrifier.à cette passion, qui se parait de tant d'attraits* Tuer ! «?e mê paraissait si doux.^ ; et en réalité je. connais là — l'aveu aujourd'hui me brûle les lèvres V^ oui, je connus là toutes les ivresses, tous les enchantements, toutes les voluptés*

* Le premier, c'était un ! petit garçon, très blond/ avec ces yëùx noirs, jolis et gais, , > Misère 1 ■ * ' '

> Je lui promis quelques billes, et réussis ainsi à l'entraîner loin de la avilie. Nous marchions dans r des sentiers écartés — dû reste, je ne rencontrai personne — et il babillait tout, le long du chemin, m'apportant des fleurs qu'il cueillait. Sa joie me faisait rire, car sitôt que nous arrivâmes au bois,, comme nou? étions seuls, je le pris à là gorge — oh cette peau si douce et si tiède, qui palpitait sous Tétreinte ! H;, était fatigué déjà, et ne se défendit guère. Or, je me rappelle bien, je serrai lentement, ému jusqu'aux moelles, regardant la mignonne . figure, convulsée d'éfixoi, exprimer les affres suprêmes*,. Quand je le lâchai, il ne bougeait plus. Cela ne suffisait encore . pas. Je voulais voir du sang, voirie flot visqueux écume' r hors des artères, et je mutilai ce pauvre corps inerte, avec une joie telle que, rentré chez moi, jejne pus m'arrèter d'écrire aussitôt cette pensée qui me hantait : tuer un enfant ', Gestion et chaud î ;

.> Damnation l songer que jamais plus cela ne sai*r\ rait . s'effacer, disparaître.;* Jamais plus, et quand * même les aiitres ignoreraient toujours^ moi, je. saurais* Est-il possible que ce moi-là soit celui d'alors ? Non, pas un atome matériel n'en subsiste, et je peux lever la tète : l'autre; est mort et je n'ai rien gardé de lui, puisqu'il me fait pitié, puisqu a me xappeler queceluilàfut moi, une commisération immense m/envahit jusqu'à l'angoisse*. >.-'."

Et je pensai : insensé, qui désire pleurer sur luimême et qui proclame n'avoir accepté aucun leers de ses primitives personnalités, alors que tous ses pensers ; retournent vers le passé,, et qu'il ne peut pas oublier. l.n\ ente, d voudrait anéantir ce soûveniren lui-même et ce souvenir c'est sa vie, ce fut son bonheur! Ce fut son bonheur : alors il était heureux, atrocement heureux ; voila qu'il ne l'est plus.

Serait-ce le remords ?

Non, le remords ne saurait exister qu'à titré de fiction: on ne regrette pas 1 ivresse joyeuse, on regrette seulement de né la plus goûter, ou, lorsqu'il s agit de celle que procure le crime, de l'avoir goûtée et le sentiment qui le torture c'est là conscience dû • . changement, celle de n'être pas resté identique à lui-

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SlrV* P reCI ^ment cette coexistence de deuxjndi-- Qualités .ennemies le harcèle de tourments auxquels

ihysf u 1 ^^ SanS G leS ^ ns crueU <? s Couleurs

xrV^°%? e p missa *> *} gémissait avec' le plaintif accent d une femme désolée.. .

Dans un bruit comparable au galop dé cent che- . vaux furieux emportés en une course folle, et dont les sabots broieraient les pavés sonores, le flot revenait; bientôt les rejaillissements des embruns commencèrent à m atteindre, contraignant également 1 inconnu a rétrograder. Sur les horizons laiteux où 'se confondaient, dans un seul brouillard blême, l'océan

w * • e r', l Ron l m - e profila l ^ c de sa haut e Chouette voutee. Il marchait, nimbé d'argent par les rayons S

lune, qui se jouaient au travers des boucles de ia chevelure; serein, grand, digne, il marchait, tel un patriarche aux temps anciens d'innocence, et, derrière ses pas, les remous tigrés d'écume fusaient de toutes parts, s élançaient en bouillonnant sur ses traces ; comme si sa présence avait jusque-là retardé cet envagissement; cependant que lui, sous le vélum de

'£ £ ? ^w- die ' reliaUSsé de la riche Passementerie de constellations qui entouraient l'astre blond, gravissait les larges et rudes assises des fantastiques architectures de ténèbres, précédant la falaise? q iit, prenant 1 apparence dune surnaturelle accu-

sation, se dégageant des. objets eux-mêmes, la voix retentit à nouveau en conformité avec la scène lugubre où jouait le sinistre acteur.

— «A quoi sert de s'irriter ou de gémir? Quoi que je fasse, et si pures, et si remplies de bonnes œuvres que soient mes dernières années, il me sera toujours impossible de détruire cette page du livre de ma vie. Et c'est un illusoire travail que jVjitreprends à. vouloir l'effacer, : .

> Aucun mobile bais, intéressé, cupide, n'a d'ailleurs jamais guidé mes actes, et c'est à un instant de folie -que je dois d'avoir tué. Les autres, s'ils savaient comment mes crimes ont été commis, m'absoudraient : moi, je me torture inutilement à essayer comme eux de séparer le fou criminel de Fètre juste, honnête et sensé que je n'ai cessé d'être en dehors de ces hideux accès. Il me paraît, âù contraire^ que ce fou et que ce sage ne sont qu'un individu ; que cet individu c'est moi,, et tous mes efforts pour juger autrement sont annihilés par le souvenir, demeurent vains.

> Certes, je sais que tout est vain, que toute l'activité répandue sur là terre est un masque trompeur, et ironique, qui cache mal le néant; je sais que sont stériles les travaux des hommes, cbuime ceux des éléments' comme la stupide course . de ces rafales, comme ce mouvement incessant et sans but de la mer; je sais' que tout est vain, que cette parole, pour dater de près de trois mille ans, n!a rien perdu de son sens, et par là je sais que mon supplice ne finira pas, car je devrais renoncer à toute tentative d'oubli, mais je me heurte là aune préoccupation" constante qui; sans cesse, me ramène aux douloureux retours sur moimême, et je n'arrive pas à obtenir cette scission entre le passé abominable et le présenta

>Oh, le petit enfant qui pleurait ce matin, sur la

ptege! .

> Je voudrais tant pleurer I >

Unemauvaîse brise de noroët siffla dans lalànde ainsi qu'un, rire extra-humain ; sous le souffle puissant, un fourré d'ajoncs épineux s'inclina, presque gouailleur; Puis tout redevint calme, et 1-inconnu disparut dans le tiède poème de paix que chantait la nuit.

Gaston Banville* -

PETITS APHORISMjES

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