‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 62 sur 125 · III · texte numérisé non relu

III

1 , ' il-- . , ; .

Le Théâtre de Beddoes comporte seulement deux œuvres achevées : The Brides' Tragedy (La Tragédie des Fiancées) et The Deàtfrs Jest-Book (Le Livre des Farces de laMort), — et de nombreuses ébauches.

--■ Cinq scènes ont été écrites de Lovées Arrow Pot-

soned (La Flèche de l'Amour empoisonnée) ; un acte de

Torrismond, et quatre de The Second Brother (Le

Second Frère), Ces deux tragédies ont pour cadre

. 1 Italie. Peut-être Fauteur les aurait-il terminées, s'il avait entrepris le second voyage qu'il se proposait à Florence.

Sous le titre The Last Man (Le Dernier Homme) — qui devait être celui d'une tragédie en cinq actes, — sont groupées de fugitives et violentes notations. Du en peut déduire que cette œuvre eût été, peut-être, le chef-d'œuvre de Beddoes. II importe que la page inti- .

. tulée Dream ofDying trouve place en cette étude :

Réve.deMouïuk. ■

Faible, éclatant de fièvre, domine le' désert, desséché, — mes oreilles, ces entrées des pensées vêtues de mots ; mes .. yeux qui perçoivent ; mon, toucher qui s-assure des formes, — /me quittaient, •.

Et mon corps me renvoyait de son habitacle aimé ; or, j- étais mort,..

Et, dans paon tombeau, je me suis assis auprès de mon corps* Et vainement j'attendais d'y revenir, — dans mon corps ! ■ '■".-,.

ia 6 MERCVRE DE FRANCE

Lors, sont venus les spectres précoces de deux « bébéa »,

Ils ont joué dans les ruines de mon corps abandonne* — et

s^en sont allés î ^ .

Et des serpents, un par un, ont avale mes membres*.. - Enfin, je me suis assis : un seul serpent à l'œil bleu, —

enroulé autour de mes cotes, mangeait le dernier reste de

mon ciTur*

Et il me sifflait!.,. ^ ...'*."

OI sommeil ennemi! noirceur de la nuit I Combien tes

rêves ont effroyables et tristes!,.. (î)

Les lignes suivantes éclaireront suffisamment le lec~ . teur, croyons -nous, sur la nature des notes qui forment l'embryon du < Dernier Homme >. Elles sont, intitulées : SMW*rra#£a« Ci/y :

VlULE SoiJTEItït ATSTE. ■

Se peut-il, alors, que la terre ait aimé quelque ville •enfant d une certaine planète, et si longuement, et si fidèlement, que nous puissions en trouver l'image dans la terre contre son cœur, comme une pensée abandonnée, mélancolique, — et encore lisible ?...

Hamlet dit, dans le monologue du 111 e acte:

c Mourir,.— Dormir ;. — Do mirl. rêver peut-être? «t — Oui, là est le. nœud ; — Car dans le sommeil de c la mort quels rêves peuvent venir ?-I. > Peu après, le prince de Danemark ajoute: «... Et cela nous, fait « supporter les maux que nous avons, — (plutôt) Que « fuir vers d'autres que nous ne connaissons pas... >. On peut avancer que toute la philosophie des personnages de Beddoes est le dévoloppement de ces passages du fameux monologue, Beddoes supprime le douteux « peut-être > et, poète visionnaire, affirme: « Mourir: Rêver I * C'est pourquoi Ton" verra, dans la Tragédie des Fiancées^ Hesperus tuer l'aimée dont il se croit trahi, avec l'espoir de la retrouver, purifiée par la Jtfort, — c'est pourquoi^ mourant (il s'empoisonne en marchant au supplice), Hesperus s'écriera: < Je ne suis pas mort maintenant ! > Pour lui la mort n'est pas le ierme. Elle n'est qu'un incident dans l'éternité de l'homme. Et parce que cet « incident > est commun ■ aux humains, iL.ne.s en préoccupé pas. Il lui importe peu comment meurent ses héros,— mais leur survie est pour lui le grand problème. Hesperus se demande : < Bcyond existence, to the past or future ?...> Tout ce ' qui f intrigue est : l au-delà est-il la vie qui remonte

(T On retrouve dans les «Poésies * de Beddoes wne inr

te rprétat ion peu différente de ce songe.

OCTOBRE 189s '/■;,-. tij

*e cours des ans terrestres, un recommencement, ou bien est-ïl une vie toute nouvelle, l'accomplissement à^an futur}

... Hesperusest un caractère très complexe, formé <Féléments shaksperîëns dont l'ensemble résulte en une physionomie toute particulière : c'est avant tout HamletjOÛ plutôt une suite à ce héros-type (j'entends : un complément d'Hamlet ; Hamlet plus hardi philosophe) ; - c"!èst un aipant passionné comme Othello, jaloux autant que le More de Venise, et sans que la perfidie d^un Iago fasse naître en lui la jalousie; - c'est un homme d*actioh comme Macbeth, mais en lui s*u^ nifieht Fïrrésolution du thane de Glamis et la férocité de lady Macbeth ;. et il souffre seul les remords dont le couple est écrasé.

En son ensemble, la tragédie est un terrifiant symbole delà disproportion delà cause et des effets, quand la fatalité les développé. Pour un chaste baiser, meurent les êtres : * ThereJîbe a jovial feast among the xoorms* — « Il y aura joyeuse fête parmi les vers >, ditHesperus,Là, — comme dans Shakspère, — reparaît l'aspect matériel de la Mort. Mais Beddoès — qui a. foi en les.rêves d'au delà : rêves heureux ou cauchemars effroyables, selon qu on aura vécu, — n'entoure pas la Mort de 1 odieux habituel. Elle semble plutôt sourire à ceux qtfelle guette ; elle les charme., . En elle, ils trouveront le calme qui fait Tamour meilleur. Forwhen our seuls are - born, we wilî be wed„ 9 >, dit Hespérusv

. Alors que seront nies nos.âmes* nous serons unis. ' Notre poussière se mêlera et sVIèveTadans une tige f Nos souffles ne feront q^u'un seul parfum/ dans un seul bouton de fleur,

Et" la rougeur de notre front se rencontrera dans une rose..* Nous serons la musique, le printemps^ toutes belles, choses, Alors que nos esprits, seront plus doucement unis . . Que dans Faïr • les parfums et les mélodies ! Attends donc /si tu m'aimes., . [t) .

Voilà ce que semble â Beddoes la Mort : une vie enchantée, une vie nouvelle (sans lés peines et les misères deFautre], vers laquelle les êtres qu'il idéalise vont avec joie. Un de ses personnages la; définit : Men caîï htm Death, but Comfort is his name. — {Les hommes rappellent Mort, mais Bien^Etre est sou nom.) ' ''v ,: -.'

(t) The BridcfTragedy* Acte II r scène III.

Hesperus tue sa Jî an cee\ dont le père meurt de douleur; Olivia, l'autre fiancée, va. mourir parce qu'pn doit châtier le meurtrier selon la loi. Alors seulement/ — et pour un moment, — Hesperus doute qu'il ait gagné Féternel bonheur dans la Mort : il craint un châtiment possible auquel il n'avait pas songé :

Qu'elle (Olivia) vive; ô ciel! elle ne doit pas mourir,. Il y a assez éC accusateurs dans la tombe ! . * . - "

Et jusqu'à ce qu'il meure la vision terrible s'affirme en IuL Hesperus pressent l'Enfer, c'est-à-dire l'expiation ; — U ne sera pas réuni à celle qu'il aima jusqu'à la tuer...

Toute vision de Mort devient plus confuse en lui, jusqu'à s^écrier :

Tout ce que je sais de la Mort, c'est qu'elle viendra l

Dans Le Livre des Farces de la Mort r — c'est aussi une hantise de mort qui plane sur l'œuvre. Le premier rôle même appartient à la Mort, — car elle apparaît en Tombre troublée d'un chevalier traîtreusement assassiné qui revient d'outre-torabe emporter sa fiancée, et punir les méchants de la terre. Et la fatalité « à l'inégalé main >, toujours présenté, frappe ayeu^* glément, met en présence des frères le cœur haineux...

Ici, Beddoes est créateur plus qu'ailleurs. Il emprunte énormément aux procédés contemporains du romantisme, mais se sert plus ingénieusement que nulle part, dans le seul but décoratif, de ces emprunts à l'école...

Jamais il n'a pu se libérer de la tutelle de Shâkspere. Hamlet se retrouve encore dans Isbrahd, — le principal personnage du drame qui porte en sous titre : La Tragédie du Bouffon. Isbrand est un sage, un philosophe coiffé de la cape à grelots. Dès qu'il sait l'assassinat de son frère, il entreprend de le venger, rejette au loin son hochet, revêt Farmure lourde et ceint la pesante épée ; — il fait des . harangues au peuple, lui dit ses droits, ce qu'il souffre injustement. La foule écoute ses discours et suit ses conseils, 1-e fou devient roi, et, tant il se sent capable de grands desseins, quand il tombe frappé d'un coup de poignard, son dernier cri est une hautaine révolte; il meurt, soit, mais qu'on le craigne encore cependant, il meurt, mais :

Je reviendrai pour punir, — ou j'irai détrôner Plu ton! C'est du vin que je répand», ce n'est pas du sang qui coule.

OCTOBRE 1893 la9

Un amalgame de bouffonnerie et de noblesse fait le fond du personnage. Quand il annonce sa résolution de ne plus porter Te bonnet à sonnettes, il s'écrie :

Je donnerai i la Mort la couronne de la folie. Elle n*a pas de cheveux, et, par ce temps, pourrait prendre froid et m*u~

C'est d'ailleurs l'explication du titre delà tragédie • — dès ce nkoment il n'y a d'autre « fou » à la cour ducale allemande que la Mort , Elle préside, maîtresse insatiable, aux actes des hommes. Tous tombent par surprise, selon qu'elle leur donne le baiser d f appeir^ et elle est seule à rire de ses plaisanteries, dont la moindre est d'emmener un vivant parmi les morts.

Il n'y a désormais plu» de raison pour oue je vive ou laisse vivre les autres,

profère un des personnages, — et la Mort ricane. On la sait présente â tout instant. Un Egyptien, quelque peu sorcier, conte qu'autrefois elle charmait les hommes sous l'espèce d'une fleur exquisément pâle. M invoque la divinité des trépassés en ces termes ;

O Dieu de ceux pour qui la vie est comme à noua la mort faisant allusion au réveil des morts que ses arcanes peuvent rappeler sur la terre. Et quand ceux-là reviennent de fHadès noir, ils ont un parler si doux que les femmes en sont charmées et demandent à mourir. La belle Sibylla parle au fantôme de Wolfram, mort pour 1 avoir aimée :

Je ne te quitterai jamais et ta ne m'abandonneras. Oh. non ! lu ignores quel cœur tu repoussas !

Combien il serait bon, si l'amour l'avait chérL Et comme il est déserté ; ah i si déserté Que j'ai souhaité souvent que vienne un spectre Dont l'amour pourrait hanter mon cœur. Ne t'en va pas t Tu vois, je suis jeune ! combien je pourrais être heureuse ! ht cependant je souhaiterais seulement que ces larmes oue je verse . V

Fussent pieurées sur ma tombe. Si tu ne veux pas m aimer Kends-jnoi ce seul service ; montre-moi seulement ■ Le plus court chemin à la mort solitaire...

Et la mort transparaît, moins occulte à mesure que se développe l'intrigue, jusqu'à la péripétie où elle entre en scène, avec fracas, sinistrement accompagnée: les figures grimaçantes d'une lugubre dansé macabre, peinte sur les murs d'un sépulcre, s'animent, et dansent, et chantent, sur la barbare musique de vers écrits en un rhythme haletant :

Momies et squelettes I hors de vos tombes !

IJO MEBCfKBM

L« *.ort d* «4m*. **« .<*« •• ******•'. .

La «ort 4e rSSU -4» J»» 1 »» »* re T ira * , PeUte et cartilagiaeMe, ou osseux etgrande,

Blanche et bruyante, moussue et jaune ; — .

Les vis-à-vis attenâent, pour « enlever » une gigue, Danser joyeux, car U Mort est compagnonne dto i e . L'erowrenr et Vimpéfiitrice ; le n» et la; reine y

I « fTfievalier et l'abbé ; frère gras et maigre frète, LegS* U«enWt, - se rencontrent iur la lande verte ; r\iTmmÈ la Mort et *on * chéri >*?..** *.«-•■*»* NoU^aLVrZns et rirons au »*z ronge du fossoyeur. . S ne rêve pas que la Mort est nne compagnonne auasi

joyeuse...

Et c'est encore, toujours, la Mort! Elle poursuit son ™vVe dédaigneuse de ceux qu'elle touche. Isbrand Se fa reclnnartre comme la familière de , sesrêves il «rète aux fleure même des hymnes a sa gloire et peSe quïïe «lyTde la vallée» L qui est«lehoufton des fleïrV.car son calice a l'aspect d'une clochettesmurmure sous 1» brise : ^ \

Le roi la Mort a des oreilles d'âne /-'■'■

■ IV ' ° Kous n'avons guère parlé des pages amoureuses de Beddoes. Elles ornent son œuvre ; elles sont le point de départ des fictions qu'il invente, et cela seulement.

II n'a pas tour à tour honni et chanté 1 amour comme Byron, mais il lui rend à peu près la place due, - au

second plan... * *- +

Il était curieux de renseigner quelque peu sur t cet étrance poète (nous l'eussions voulu mieux faire},d'autant que sont venus, après lui, des écrivains ; pareillement inspirés et maîtres consacres par une. gloire universelle. Edgar Poe en premier lieu; et Baudelaire — . sont très étroitement parents de Beddoes. Par hasard? -Et parmi les actuels, — Maurice Maeterlinck. .Far hasard aussi? — Par hasard, sort! :

. On lit encore en post-sçriptum à la lettre que Thomas Lovell Beddoes écrivit sur son ht de mort : < Te dois avoir été — entre autres choses —un ton foète... > N'a-t-il pas été mieux que cela : un grand poète ? " ■ ' '

- Charles-Henry Hirsch.

OCTOBAE *%a ii«

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