LÀ DENT
Eh passant par hasard dans là salle à manger, elle à vu, sur un dressoir, une douzaine de croquets aux pistaches, et, levant machinalement la main jusqu'au plat d'argent qui supporte l'appétissante pyramide, elle a choisi le plus sec, le. plus glace, avec une inexplicable gourmandise... puisqu'elle n'est pas gourmande. Tout à cojip, en broyant ce gâteau, elle a senti un objet dur, un petit objet bien autrement dur que les pistaches, et à la même seconde une vibration a parcouru tout son corps, une étrange vibration qui s'en allait en spirale de ses gencives à ses talons. Quoi ? qu'est-ce. c'est ? Elle retire, cela, du bout de ses deux ongles. Comment î un caillou dans«n croquet du bon faiseur 1 . Elie s'approche du vitrail vert pâle, derrière lequel. s'étend une campagne de rêve,, toute verte et toute pâle, puis elle examine le caillou de trèsprès, avec un léger souffle froid sur les cheveux. Cela, c'est une dent ï : ■ ' .
L'horreur lui fauche les jambes ; elle tombe assise, les prunelles dilatées. Une dent ! La sienne. Non, non, c'est impossible ! Voyons, elle aurait déjà souffert, et elle n'a jamais eu mal aux dents. Elle est encore jeune, elle a un soin scrupuleux de sa bouche, tout en ayant, il faut bien l T a vouer, le dégoût profond du dentiste. Elle tâte, là, sur le côté, un peu en arrière du sourire, et constate qu'il y a un trou. Elle bondit, frappe du front le vitrail, regarde à s'irriter les yeux ce petit objet qui luit, d'une blancheur un peu jaunâtre. Oui,
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en effet, c'est sa dent ; elle est couronnée (Tiffi liséré sombre^ à l'endroit dé la cassure. Minée, mais depuis combien de temps ? Attaquée par quoi ? Cela ne lui a causé d'abord aucune souffrance, et. maintenant elle se trouve plongée dans un de ces désespoirs qui, pour ne durer qu'un jour, n'en sont que plus terribles. Elle a désormais une tare I Une porte vient de s'ouvrir sur ses pensées, et elle ne saura plus garder certains mots qui jailliront, sans qu ? e2e le veuille, de sa bouche. Elle n'est pas: vieille; pourtant, la Mort vient de lui administrer
sa première chiquenaude. ■''..
Jetant les restes du croquet maudit sur le damier blanc et noir, le carrelage funéraire de la salle à manger, elle se sauve comme si elle se' savait à jamais poursuivie. Chez elle, tirant soigneusement sa portière, elle s'enferme et se penche sur le miroir. Pour une dent !..: Du calme ! Ce p'est pas si grave. Elle essaie de rire aux éclats^ et elle se retourne, épouvantée. Hein ? qui donc rit ainsi?
Qui donc rit avec une ombre entre les lèvres ? C'est elle l Qh ! cette étoile noire au milieu de ce double éclair blanc ! Rien ne peut faire que cela ne soit point. Et c'est déjà tellement loin l'heure où elle riait de toutes ses dents.. Une ride, ce serait une chose de plus; un cheveu blanc^ ce serait une . chose nouvelle* La dent de moins, c'est l'irrémédiable catastrophe .; et si elle priait lé dentiste de lui reposer sa propre dent, ce serait, malgré tout, là dent fausse î Oh! elle a bien senti, quand est tombé cela entre les .morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne. Ôh ! l'a trôcë réalité ! Allons ! Allons ! Du courage 1 Elle; est une femme raisonnable, elle ne pleurera pas, elle ne racontera rien , elle ajira seulement cette exclamation intérieure, effroyablement désolée : « Seigneur 1 Seigneur ! » car elle est pieuse, et s'est fait un second épotix de Dieu aux: minutes suprêmes de l'accablement. Quand sa mère est
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morte, elle a crié : « Seigneur I » intérieurement aussi, de la même façon • Demain r . elle doit s'approcher des sacrements, elle aura une plus grande . ferveur, voilà tout, et n'y pensera pius*
Malheureusement, sa langue y pense encore l Du bout de cette langue s' effilant, elle exécute des furetages insensés dans ce coin obscur • de mâchoire. Elle y constate une brèche formidable et elle a brusquement, la pauvre femme, la vision très absurde d'un château en ruines con- . temple, autrefois, durant Son voyage de noce. Oui... elle aperçoit la tour, là-bas, une tour qui porte à son sommet une couronàe crénelée et qui met, dans des nuées d'orage, comme la mâchoire inégale d'une colossale vieille....
Ses tempes bourdonnent. Si son mari arrivait^ elle lui dirait tout. D'ailleurs, il est si discret,' si bon, qu'elle espère bien:., tout lui cacher. Elle se promène, cherche à se calmer eh fermant les yeux devant les glaces.. Alors, c'est fini, elle ne rira plus. Elle n'ouvrira plus la bouche toute . grande pour gober une huître. Soudain, elle .s'srrête... Et l'amour?.. Oh [quelle joie diabolique la saisit à songer qu'elle n'en n'est plus aux 1 baisers éperdus de la lune de miel I Et dire .qu'il y a des femmes qui peuvent prendre des . amants pour essayer . de se souvenir de ces carèsses~là I . „ v Combien aujourd'hui la vertu lui. semble préférable. Elle se précipite vers un tiroir, cherche un petit écrin rond,: en ôte une bague, puis, avec des soins presque maternels, toute remplie d'une frayeur superstitieuse, elle place sa dent sur le velours noir. Comme elle est blanche,, la petite morte t Qui Ta v tuée ? Elle est encore si saine en dépit du liséré hrun. Mon Dieu I. C'est donc vrai? Il faut s'en aller tous les jours un peu, et l'horrible, c'est qu'il n'y a pas d'autre cause, à cet inexorable : départ miette à miette, que celle-ci: les gens bien portants doivent cependant mourir un jour. Oh; t tout de suite I Un revolver ! Du poison l... tjz yeux m'en aller tout entière. Et une sorte d'écho
intérieur lui répond : «Tu n'es plus tout entière I > La portière se relève, son mari entre gaîment : « Vous faites vos méditations, Bichette?» Quand elle doit communier le lendemain^ il ne la tutoie plus v par délicatesse. C'est un mari sérieux, affectueux, plein de jolies ^attentions sans être amoureux le moins du monde. Elle a un dem£~$ouriTe> « Oui, je méditais... Voyons> ne me taquine pas, dis 1> Il s'assied en face d'elle, se^ tapote la 'cuisse un moment; il a envie de causer, de conter une histoire, ses yeux brillent. H a rencontré le garde de Monsieur de la Sitye; de cet imbécile de la Silve... Et il parle vite, pour avoir le temps de tout dire aivantle congé poli. Il est en bisbille avec de la Silve, le propriétaire du domaihe contigu, et il n'oublie jamais dé dénigrer ses chiens, ses voitures, sa livrée. Rentrés a Paris, ce seront, de nouveau,, d'excellents camarades à lèurcercle, mais eh villégiature ils ne peuvent pas se supporter, parce que l'un, le voisin, possède la plus belle faisanderie. . ; :
. Debout, devant lui, elle se demande si, par humilité chrétienne, elle doit tout lui révéler. Pourquoi, cependant) se détériorer à ses yeux ? Son confesseur ne Ty forcera pas.Et en l'écoutant èfle se sent envelopper d'une atmosphère glaciale. Elle est deux et eue est seiile. Il n'y a donc rien qui puisse vous emporter^ mariés d'âme, au-delà des corps? Et soudain une phrase Tetentit comme un coup de feu à ses oreilles distraites. Son mari vient de lui dire, fort doucement dû reste : <a Voistu, Bichettë, je lui gairde une dent à cet idiot de la Silve I >> Elle se renverse de toute sa hauteur .sur la chaise longue. Une crise de nerfs la tord. «Biçhétte! Qû'as-tu? Sacrebléul^. » Elle ne répond rien. Il court au timbre, lequel ne vibre pas, pour une raison inconnue, mais, encourant, il à brisé un cornet de cristal et la femme de chambre surgit, effarée, A présent, on la délace; elle est seule ; il s'est retiré, ne demandant pas d-explications, sachant quelle est toujours. nerveuse à la
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veille de faire ses dévotions. EUe demeure seule, Ilîe couchera seule. Oh I si seule'àvec ce secret ridicule !... EtMendemain elle sereveille baignée de sueurs, elle a eu des cauchemars étranges ^ il lui semblait qu'elle mâchait sa propre chair Elle prie Sle swahilie, défend ^on attelle choisit une voilette épaisse, met léerm rond dans sa poche. Elle ne veut pas s'en séparer ■ Si on fouillait ses meubles?... Elle sort du parc touffu par une Ssue dérobée, gagne l'église à pas farhfs. Le vieux curé un prêtre de campagne, un homme, lourd, c?oTt devoir la saluer avant, d'entamer sa messe. Enfin il 1 attend, l'hostie entre ses gros doigts levés '- elle murmure : « Mon Dieu, donnez-moi l'onblïde ces vanités ! » Et elle s'avance, paupières mi-closes, s'agenouille. Oh I l'Oubli et la Conso. k ion î Tout* son êtxe se tend, vers le pays de , l'union mvslîque où les -baisers se rendent sans . ali soit question du nombre des dents. Elle reçoit Thostie, referme la bouche ; mais, durant que sa lantrue d'un mouvement onctueux et plein de.
respect, retourne doucement la tranche de pain divîn, la.plie en deux pour l'avaler plus^te elle devine elle -voit, que Dieu s'arrête... Il na.pas . eTéore l'habitude le ça, et se laisse «rte«fp£ un coin, du côté delà petite brèche I La pauvre femme appelle à son aide tout ce quelle possède de salive P Elle quïttela sainte Uble *&£*££* l'envie sacrilège de cracher en dépit de sa ferveur Ouoi ' c'est ce Dieu decharité qui lut inflige une pareille humiliation ? Si c'étaitffu pain ordrn^ elle comprendrait, mais Lui! Alors» eltele détache d'un coup brutal de lalangue, et la; df^tition . s'opère subitement -, . Dieu disparaît, s engouffre comme sil avait eu peur; ^rès^voir^cons g£ La face dans ses mains crispées, elKpleur e^Cela .finit par la soulager. En- repassant par le sentier ombreux du pari, eUe. pleure encorequogue •moins désespérée. Une sorte détonnante secheresse monte ae son cœur à ses yeux.. Il faut bien . que la mort s'annonce de temps en temps, sinon
les 1 gens heureux n'y songeraient pas ; et elle contemple 1 un lis qui se dresse là, sous un sapin aux branches traînantes, un lis dont la blancheur maladive lui rappelle celle de sa dent défunte. Ayec un profond soupir, elle retire le petit écrin roiid de sa poche, elle se baisse,, creuse le sol, enfonce le minuscule cercueil qui contient ce premier morceau délié.. Dégantée, elle pèse de toutes lès forces.de ses mains nerveuses, ramène la moussé autour du lis, efface lestraces de l'ensevelissement ; pùisT, les- lèvres, tremblantes, elle s'éloigne, un; peu de terre au bout dés ongles,,.
Rachilde.
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