‹ Mercure de France, tome 7Chapitre 45 sur 86 · VI · texte numérisé non relu

VI

« Voici Babel déserte et' sombré.,..» L'expiation dure toujours. La langue uniforme que parlait alors l'espèce des hommes n'est pas détruite, puisque Dieu ne restitue rien au Néant. Mais elle est gardée, sans doute, par quelque frère puîné de ce Chérubin au glaive, de feu qui barre depuis six -mille ans TEderï perdu, , ■ • .

Celui qui la retrouverait saurait . toutes choses et pourrait faire chavirer les cieux. Car selon la plus rigoureuse métaphysique des Transcendants", toutesles sciences dontla cervelle humaine peut être

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, farcie, ^ cette langue sw hsiantielle dont noûssônï- . mes patoisants les. concentrait hatttrëllement et sanë effort à ..une puissance- in conrijïel: ■/:"■ ^ssurénaèntj leà merveilleux hommes conteïn-

. pqrains de Màthusalem ou d'Hénoch ne parlaient : pas le" latin, mais ils.; durent en posséder une ^uïMèssençe tellement -vive qûeles dures phrases ' de Tertullien, par exemple, fondraient comme la

. ciré devant ce miroir. \

Elles fondraient beaucoup nioins vite,; cependant^ que les phrases des autres grands hommes ■qui ne connurent pas la langue de Dieu. : ■

Le Vent Creator > le Pange linguà, le Planctùs ■ même se liquéfieraient, car ces poèmes, après to,ùt, si divins qu'il soient, furent chantés dans le

■ crépuscule.,'- ■;'/-'■ *'-/'"■ '.""■-..

.. Il n'y a pas : à dire. Ce monde est en chute, depuis des milliéirs d'années. Il subit la loi de la

/chute qui consiste à s'accélérer d'une manière effroyable. La Croix v un jour, intervint pour atténuer la catastrophé.. Elle a retenu puissamment* c'est vrai, tout ce qui pouvait être retenu, et cela,

; disons-le, n'était pas bu ne . semblait pas être grancTehose. •. ,.'"..."., •■

.Un martyr, un confesseur, ; iine vierge par chaque dizaine-^e millions dlndïyidus. Un poète par chaque.dizaine de milliards. : Et. encore ! , ,

Mais la langue latine fut; heureusement accrochée par les Trois Clous et ne fit plus un pas vers laniort, .;. *. ■.■■*-■;, ■: -•■; ;^ Â^dës profondeurs incommensurables, elle est \. ainsi devenue la Polaire toujours immiobile dTun .

; firmament dévasté. , -

Elle est anx .autres langues, : en un mot,xe que la Vulgate est aux autres versions de là Parole,

. l'unique à peu près de restitution divine. :

Telles sont, les pensées ou plausibles rêves suggérés par le glorieux livre de Rémy de Gourmont, j qui. parait être., après Verlaine, l^démarcateur lé ;

fcoa , MERCVRE DE FRANCE

-plus péremptoire de l'évolution des âmes;' eb cet instant, . ;

Son livre est si beau . qu'on ne sait même pas comment il put être écrit aix milieu des poussières .et des vermoulures de l'érudition formidable qu'il suppose.' -

J'aurais, certes, bien voulu lé montrer èn.toutes ses parties, m'efîorçant de rompre les grilles et les triples barres qui séquestrent, .comme un fauve, toute, contemporaine manifestation de grandeur. %

Mais était-ce possible, cela ? Des œuvres, si fortes sont pour un petit nombre de vivants esprits et parfaitement inintelligibles à là multitude des morts..

Avais-je mieux à faire, en somme, que 'de monter, ainsi que je. viens, de le faire, sur ûneT colline vouée à l'exécration et d'y annoacer simplement aux hommes, de bonne volonté les magnificences qu'ils ignorent?

Le Latin Mystique est ainsi conçu : :

Tout le Moyen Age, c'est-à-dire les . mille ans d'histoire où les hommes. ont le plus aimé, se précipite vers le Siabat, vers le grand. PÏancttis de la Compassion de Marie,ll ne fait pas autre chose et n'a pas autre chose à faire* ^V ."■•-;".

-C'est* un vaste fleuve de pleurs,, plein de soupirs et de vociférations amoureuses, qui. coule sans interruption, à travers un espace immense, tantôt dans l'ombre et tantôt danis la luniière. ^

Ces sublimes frères' du Verbe patient, ce»

tendres membres du Flagellé, soutenus par le viatique du plus invincible espoir, ont pour tout bagage la petite lampe qui leur fut confiée par d'aimables hommes /très anciens dont ils pe sa^ vent même plus, les noms. CestVÂurora îucis de . saint Ambroise, aux vocables saints, qu'ils ont la mission et le prodigieux d.ésir de préserver des. grands souffles rioïrs qui lès assiègent.

\ Si elle s'éteignait, grand Dieu l ils ne pourraient jamais voir les Yeux de la Vierge qui a sept.épéës

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dans le cœur, et qui sanglote là-hatft sur, le Mont des ignominies.:. . .

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^ Il y a. eu au Louvre, raconte Remy dé Gbuxmont, dans lès salles de là sculpture du. Moyen .;'■' Age, un bàsnrelief italien du xv e siècle, terre cuite peinte, ainsi: ordonnée. :

>> Sur champ d'or' la: Vierge et PÉnfànt Jésus* tous" deux effarés en leurs; auréoles^ bu, en lettres pure$ r se gravent lès prophéties. . L.-un et lautre regardent 4an.s le ixoiXi dans l'infini, et devant

, leu^s prunelles se dresse le Galyaire. L'Enfant aux. fins cheveux- d'or ramène à sa gorge astrîctée sa

;,, menotte tremblante;. il est à moitié dévêtu :: sa

f>bnctuée.d'pr, remontée par le roulis dès muscles, e ventre se dénude et paraît. son : sexe, puéril de '■■:' Dieu chaste. ; .' :.■.-• " \;

;. ; . & L- attitude : est la peur nerveuse ;du nourrissons 'et s'il ne se rejette pas. au. sein maternel, c'est que, — raison et. amour infinis en un corps -d'enfançon,- : ^— il ne yeut pas laj faire pleurer. Elle ne pleure

Cas : elle est transfixée par la terreur. Elle voit., où'te ;sâ face porte les effroyables stigmates déllhaUueinatioh doxdoùrèuse. L'œil fixe eist terrifié v par l'indéniable apparition; ' : :

.'. ^Lly a dans cet oeil rÂgonîe au jardin, la tra^ ■■ ■ hisoij de Judas, le reniement de Pierre^ la yèrbération/au poteau, les crachats, ja Croix jferaînée comme une chaîne le long du Golgbtha, les mains fendues par les clou^,; les pieds déjointurés, le ■■. 'sang qtii coule dé la criblûre dés ironiques-épines et aveugle les; yeux^ obstrue la bouche, ïé sang ' des mains, le sangles pieds,;lesahg du^côté et lé sang dés /sacrifices. futurs, la. niort en ignominie ; . ; ' et. la mort en gloire qui est encore la mort. . . ■■ :. : ^ La bouche ; : est selon la courbe de, la douleur la plus avérée^ et .quelle pâleur! Là tête se penché : un : peu, comme fascinée, il : . - ... C ..--■ ,' » A jpéiiiè la Mère sent^elle: le. présent fardeau

de l'Enfant; c'est Thommè qu'elle porte et qu'elle soutient, cadavre sur ses genoux pitoyables. Sa main gauche, qui sort d'une étroite.mânche dorée : et damassée, soutient à' peine- le bambin, et tout entière la femme s'affaisse dans là chaise aux vo-? lûtes d'or.

» La robe bleue étreint une poitrine où Tan* goisse, s'il n'était divin, celait de vierge, le ferait tourner, comme aux nourrices qui ont eu grand' frayeur. -,

3» Les cheveux, - — et cela a un. air de lamentation symbolique, '« — un mouchoir sombre les: ire- . couvre et retombe en pleurant sur les .orëâlles,..*^' coiffure peut-être de contadineypeut-êtré aûthentique de dame florentine, , L mais qui, là, accentué et remémore le deuil de l'âme.

» La merveille; c'est la tri$tesse absolue de la Mère et du Fils, —n'osant se regarder.,' se Connais-: sant tous les deux voués à un supplice ineffable, et sans rémission : mais là nature humaine, naturelle en la mère, imposée au fils par l'ordre su-* Ï>rême, se crispe un instant sous l'inéluctable réa-^ ité; ils ont peur, peur l'un de l'autre^ peur, dix spectacle visible en. leurs yeux, il$ ont éternelle* ment peur, et ils savent, le^ inconsolables, qu'ils ne doivent pas être consolés. ^ (i) .

Est-elle assez admirable^ cette cage qui n'est certes pas la seule, mais que je tenais à citer, pa^ce quelle précède immédiatement l'apparition déci* sive du Pîanctus.

Voilà donc, en toute simplicité, ce que j*ai,vu dans la belle œuvre de Remy de Gourmont; ce

S[ue ce poète, historien de là Poésie divine^ m ? a . ait sentir, avec une puissance que je ne sais pas . exprimer, .'"-'... *

«c Désormais, dit-il encore, là poésie du Christ est morte et les lamentations de Marie laissent

(i). Latin Mystique ) -chap. jax»

froids les' cœurs populaires aussi bien que les âmes distinguées: La. poésie; du Christ est morte, ; ■ méprisée dès bblateurs de sa Chair et de son Sang, . ~-.etf ai peur qu'il ne s'en trouve, plus d'un pour prendre en jpitiéj, alors. qu'Horace et Tibullé sont encore si peu connus, un égaré qui, au lieu de : régratter, ces deux pannes célèbres, exhume dès . reKques de Notker, d'Hildegarde ou de l'anonyme du Planctu&l ^(i)v ■ ".';'". t a ;* Mélancoliquement, il nomme Verlaine aussitôt : . après et ferme son livre sians aucun délai par ces simples mots. : Sacrum Silentiïum, qui sont Tépi-

taphe du Moyen Âge. '*'■""-.'.'

"Verlaine, hélas 1 J'ai dit, ailleurs,, le mépris sans ; bornes des catholiques pour ce poète inouï, * Yunicftie Poète chrétien qu'on ait vu depuis cinq

<■ ou six cents ans; ■;

. '* - .: ' ■ Combien sont-ils, de ceux4à, qui pourront

lire le Latin Mystique'? .. ; ■.-.■.

"■ . v Ah [vraiment, c'est trop béait pour 'eux, et la

terre est dure aux pauvres : gens, qui préparent

'avec.fatigue les moissons et les vendanges du

Consolateur* \-

'. "■. -.Léon Bloy. -."-.■

(i) Latin Mystique 1 chap* "SŒS.*

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