PROSES MOROSES
: *■ -' XENIQLE ■' ■■'■'...
'A. Paul 'Adam* ■
II Taisait nuit, la nuit de l'histoire,. Trier, et, presque roi, sans couronné, mais en habit noir^ . nôïr comme la nuit de lliistoirë, hier, ou bien en rêve, il songeait, il évoquait,. — - il disait :
« Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, 3ê* sang des têtes coupées, coupées par ta signature,
couperet sûr ; couperet prudent, couperet déceht 5 ô mon honnête aïeul, le sang des têtes coupées a taché ma chemise de roi, car je suis presque roi ; elle en est rouge encore, de droite à gauche, toute rouge : ô trophées ! ô chères têtes ! rchères têtes coupées ! ô exemples !
, ' "» Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, sans toi elle serait. rouge à peine d'un liséré ridicule, ma chemise de presque roi. J'ai fait trouer une douzaine d.e seins de femmes, -^-.misère ! ça rendait plus de lait que de sang : exercice de .tir utile, . assurément, patriotique et moral, niais quelles pitoyables cibles, — ça ne rend que du
, laitj hé ! hé! .hé! Lavierge.au mai, rien l une bougresse anémique! Deux gouttes, pas plus, de se& veines rompues me sautèrent aux lèvres: du sang
. de poulette! ''...-
3> O trophées, ô têtes chères, chères têtes cou* pées, ô exemples^ n : e suis- je donc qjû'un symbole? ». ■ * .■ . La .voix répondit : ■ • .
« Tu n'es rien;- Moi, nous, symboles à cette
avrxlis^ ".: ; : :^
■ ' heure è^^
crête d'niv çallipyge, nous qui mourons sousïe rut séculaire d une foule obscène/ — nous vécûmes ' * ' nous étions forts r nous étions féroces. Pareils à la" chute d'unemôntagne, nous écrasâmes la vie sous le poids de nos reins : vierges, ; — et que nous
fumes : donc; d'heureux égorgeurs avec l'acier ".de noç ongles imbrisables ! v
>. Alors lçs symboles ragîssaient, mordaient à memela<fcur :nous.fcûmestoutle vieux sang de la France dans un jschilier, de marquise ,— et nous devînmes si grands et si vastes que nulle maculage na marqué sur notre peau, et si solides que 1 amour infâme d-une multitude de brutes nous tue sans nous. déshonorer;
» Et bons sbmmes des. symboles i nous pouvous revivre,, car la renaissance est notre droit
» Mais toi, signifies-tu même l'indiscutable iné-
diocnte de. ton siècle, pour avoir criblé quelques . ventres de fem elles et quelques culè-tout-nus d^n-' fants pauvres ? Oh ! oh ! oh ! ./-.-.' » Laisse rire les qmbres, '"->
.. laisse dire les ombres ; :. '.
: » Mon bon, mon cher, mon adorable nécrorû^n^; tu n'es pâsun ^symbôle^ tu -es à peine aine .mfe phore, tu n^s qu'irhe périphrase. »
■■: ^OÛVÊIX^TŒSIïis ^ ÏTWQïOrUNEES : ■;;
• ■:'.'.. 'AJuIesjRênarrf. -
C .«H* un P a 7 s dou ^. tr iste et vert; coinmexecueilli dâns.urie infprtiine ancienne, lune vaste plaine affligée et résignée, je pris un -sentier serré entre deux haies d'épines sans : fleurs, de JameiH * tables épines qui semblaient pleurer sur la cruauté de lëirr destination, et, après avoir marché pendant des- heures en 3a prison des lamentables épi- ■
344 MÉRCVRE DE FRANCE -
ne$ h je fus arrêté par une barrière érigée telle" qu une absurde estacade entré inoiet l'infini.
Les madriers brutalement équarris s^entrecroisaient, délimitant d'étroits losanges de lumière; je regardai et je vis : , ■ /..-',.:.
Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes, tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades,' rien que des laitues, et parmi ce tendre pâturage un troupeau de femmes nues. Je iiè my trompai pas un instant; les descriptions des voyageurs étaient. précises; je n avais jamais vu dé femmes : i-en ' voyais. * ; : .-.':■: . ■ <
Ce spectacle m'intéressa*
La femme m 'apparut alors comme: un animal, assez gracieux,que je classai immédiatement entre la sarigue et le kanguroo ; mais elle différait de
ces types par quelques détails fort caractéristiques. Ainsi, comme le cheval, les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur- -lesy-eux et traîne jusqu'à terre;leur poil est rare, dru a certaines places,-plus clair où plus foncé que la crinière.; elles n'ont pas de queue; pour se gratter,, elles relèvent la patte de. devant, contrairement à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière ; leurs mamelles sont pectorales, tandis que chez la plupart des mammifères elles sont inguinales;
Elles allaient çà et là, broutant de la - tendre et verte laitue, ici une feuille, là une autre feuille, ' lair inquiet, l'air quêteur, flairant /pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien .satisfait, mais -qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins âppëtïs-
Malgré leur apparence d'inquiétude, H me sem- Dia qu elles se courbaient avec plaisir vers la terre contentes de justifier leurs appétits matériels, car pendant plus d'une, heure que je les examinai P*f n ? e v une seule fois,- ne releva la tête : la sa-^ lade, la bonite laitue faisait toute-leur passion .'
•Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéresse a. ce point ; j'aurais voulu les voir de près ^toucher: je .siMai.j'appelaïVj^imaginai lesmodotations les plus, douces ; comme au jardin désolantes, je passai ma main à travers la barrière "■■'' faisant des signes d'appel, feignant de détenir en mes doigts de -bonnes choses : le troupeau ne fut . pas ému. . -.:'■•'':*. .••'•.
J'étais- impatient, je .devins, colère,, je lançai des ':.'■ pierres sur les belles bêtes,' mais je' visais mal, je n atteignis, aucune crcùpe et le troupeau ne fut pas ému: .'■'.--'.'■ '■;. -•• .'.'.*■: '• ■■ ■". /■ ■
. Pourtant,, je voulais iine.de ces bètës! . :
La haie d'épines, la lamentable haie, triste de ... .sa^destinatipn, encerclait lé jardin d!uné inéluctable. défense, mais la barrière était franchissable Je mcmtai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse 4e tomber à. quatre pattes me fit approcher inaperçu d une petite alezane écartée du gros de .la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules ; je mç. retrouvai, après une fiévreuse escalade, de 1 autre côté de. la barrière, sans que la conscience ■bien nette de. ce rapt étrange s'affirmât en mon . espnl^ et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, m regardé dernère moi,. je m'enfuis, heureux de • . mon fardeau, de là bonne bête -volée, — qui gémissait un peu,. mais se laissait faire avec une inertie singulièrement douce. .'
Que se passa-t-il chez moi, dans la -petite mai- ' son que je m'étais organisée prés de la coté, en. attendant le navké aux. ailés blanches qui devait ; m enlever aux Iles. Infortunées? '■ .. Hélâsl je ne saurais lé dire. .
Mais, Hès que j'eus déposé la femme dans mon •. enclos, des que je l'eus flattée, dès que j'eus, par . jeu, baise son agréable crinière, dès que, prenant -■ sa: tête entre, mes mains; j'eus fixé mes yeux sur .ses yeux verte;, ses yeux en vérité couleur de fraîche, de. tendre, de verte laitue, —oui, à ce mo- ' ment-la, dès que l'esyeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si anï œialement ingé-
346 MERÇVJKE DE FRANCE
nu e, ses yeuxprofonds comme l'idée du -printemps éternel ses yeux résignés, et pleins d une impérieuse charité, dès que ses yeux, des yeux comme je n en avais jamais ;ra, m'eurent imprégné de leurs fluides, ■— je devins ivre,, et peut-être fou, Qjie se passa r t-il ?
Rien que je puisse dire, puisque fêtais ivre et peut-être fou.
Mais depuis ce moment-là, la bête, dressée sur deux pattes, la bête devenue -toute pareille à ce que j étais, me. domine et me dompte,
Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte laitue, .
- Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailesblanches ne viendra Mn'enlever à la prison que ie me suis faîte, aux Iles Infortunées <