‹ Mercure de France, tome 7Chapitre 69 sur 86 · LÉ DERNIER SOIR · texte numérisé non relu

LÉ DERNIER SOIR

ie mè rappelle un morne soir de fin d'été !». >ehors il faisait, lourd' ainsi que dans nos âmes , Lorsque, soudain, un vent d'orage redouté .'. Fit de nos cœurs' et dés flambeaux trembler les flammes, .

.Nous nous .sommes longtemps accoudés au' balcon, ' . Mais le parc, embaumépârle lys: et la rose,

Nous .grisa de- parfums comme un' 1 troublant flacon,:. Et nous, ayons pleure- sans en savoir: la cause.

Ce' soir dé fin d'été, ce soir ^de fin" d*àmour, . ■: -\

Sans faute, à: pardonner, sans là -folle hypothèse' ■ > ~D un rien qui rallumât les feux du premier jouir, Hélas ! notre bonheur se mourait d'un ,'malaise "L...

.Et" plus tard,' mes pénsers s'enfonçant.dans les: tiens Jusqu'à ton cœur, dont j'entendis claquer les cordes, Nous ayons eu pourtant de muets entretiens Où nous sondions ; le fond de no's'miséricordes.

C'est; alors que nos yeux, — qui ne se cherchaient plus Quand parfois s'égarait un baiser sur nos lèvres, ' -^ , ■ Ont poursuivi "jie nouveaux réyés -superflus : ' Nos pauvres yeux brûlés pai; de. charnelles fièvres I

SefiL' pz . ^

Julien . Leclercq^

JOSÉ-MARI A DE HEREDIA.(.i);

•" La terre maternelle et douce aux anciens Dieux

Fait a chaque printemps j vainement éloquente, . A.u chapiteau brisé verdir une autre acanthe;

\ . - Mais V Homme indifférent au rêve des aïeux- Ecoute sans frémir ; dufo?id des nuits sereines, La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes.

J.-M.dè H. . '•

Là vraie gloire pour les antiques poètes, la seule

• gloire, c'était de voler vivants sur les lèvres des"

hommes, et que leur parole" multipliée à travers

les villes et les âges propageât, selon le rhythirie -

* issu d'eux, ïa .mémoire de la- "beauté. Ainsi leurs

poèmes ne sommeillaient point dans les rouleaux

de papyrus comme en de silencieuses tombes, et,

toujours animés de la vibration première, ils se

, transmettaient de bouche en bouche, sans que là

Voix qui les avait créés cessât un instant de. vivi-.'/. ■ fier, son- œuvré surnaturelle, •• et /consentît ,à se taire, sous prétexte d'une résurrection plus certaine, dans les bandelettes funèbres des livres* M. José-Maria de Hëredia aura, en notre âge. si peu semblable aux époques héroïques, .goûte cette gloire de la transmission orale : pendant plusieurs années, ses sonnets ont été illustres avant d'avoir abdiqué, pour les tristesses de rimjpritiaérie/lèuf . qualité essentielle de chants, et dès longtemps déjà les poètes et les lettrés répétaient . avec ferveurles Conquistador s, Persée et Andromède, Hercule et les Centaures,: et tout ce que leur bonne fortune leur avait donné de connaître une fois . entre les merveilles éparses de cette œuvre.

Et maintenant voici enclos dans -un-livre, figés en

une forme désormais définitive, extérieurs à celui*

„ quilescônçut,lescourtsetparfaitspbèmesquenous

avions admirés isolément, ainsi que Ton admire

tels fragments accomplis de statues grecques. L'a-

(i) A propos de : Les Trophées (A. Lemerre). ,

ATRIL-I893 ' '.". V ". ':355.'

vetttùré u'çllaiï.pas sans périt pour lé poète ni . ^ sçns. quelque émotion ; sécrète pour ceux qui en : ,.'

Comprenaient le danger; Un livre,,, pour nous sa- -■■". tisfairé pleinement, ue,dôit pofnt paraître un.âs- . semblage arbitraire, de fragments; si beaux :qu'îls ; soient :. par . une analogie inévitable entré son apparence matérielle et sa réalité intelligible, nous y /requérons -{point à: tort, je -crois) une. unité de.

Î>ënsée et d*impression que l'artifice seul d'une, aligne et d'un rhythmé toujours irréprochables '*>"' né saurait suffire à remplacer, toute prestigieuse . : que. puisse être 1 ordonnance ''des môtketdès sons; il faut que de la première à la suprême ligne un seul arbre de songe s'épanouisse, et que sous ses -,-.' ramures nourries, des mêmes sèves éclatent" des. ~ fleurs jumelles et : se, répondent mystérieusement, : '-. confine dès frères exilés, des oiséâipc qui modulent, étrangers les uns aux autres^les mêmes chants ■ '■ ■ de tristesse ou déjoie. Les poèmes qui composent : Les Trophées ont été écrits â. dés dates, très différentes; lés su jèls en sont variés, et par suite Tex-, . pression ^diverse/ et cependant M; José-Màrïa de Heredia ti a point failli à cette loi/primordiale de l'unité, sans laquelle .il n v existe pas d'œuvre pro- ' prement.dite. Loin que Tëpreuve du -livre doiir^v

; nuire à sa renôinmée, .elle .lie manquera point ; ,.■'. de l'accroître. On percevra clairement désor-' . tnais les causes secrètes du plaisir éprouvé à vivre dans la familiarité de ; ces vers savants et \ . sonores ,:paree^ue Ton pourra comprendre quelles ; affinités les relienîlês uns aux. autres et font du. V recueil un tout organique etvivant dans le monde; ' seul réel, de FEsprit. .

] , . Quand Hélène^ à; ~.

; ; nouveau évanouie dans les ténèbres de la mort, le docteur Faust connut sans doute la plus poï- . . giïante douleur qui puisse échoir à une intelligence, humaine: ici toute la beauté des dieux, des hommes '- et des choses ressuscite magiquement, hors de . [ . . l'ombre violée, grâce à la toute-puissante inpan- . : t^tion des mots , et, comme l'alchimiste légen-.

^ 35& WLERCVRÈ DE ERANCE

daire, nous tendons vers les formes entrevues nos bras désespérés. Vain geste de désiret de détresse! . rien ne subsiste de tout cela, et l'irrémédiable ou-: bli saura bien emporter pour jamais vers l'abîme^

. de néant où tout s'efface les rêvés souverains qui hantèrent, pendant des siècles, de victoire et" de -\ lumière, Tâme charmée dès nations. Lès dieux ne

. sont point immortels, non plus que leurs- images de marbre*, d'ivoire et d'or, et c'est à peiné si leurs temples détruits rappellent encore qulls siégèrent autrefois, vêtus de pourpre, sur les acropoles sacrées :

" ;■ L'oubli ■

Le temple est en ruine an haut da promontoire, . Et la Mort a mêlé dans ce fauve terrain , . ' Les -Déesses -de marbre et Jès Héros d'airain ■ .Dont l'herbe solitaire ênseveUt la gloire.

Seul, parfois,. un bouvier menant ses bufSes boire;

- De sa connue' où soupire un antique refrain . *

- Emplissant le ciel calme et l'horizon marin, Sur Tazur infini dresse sa forme noire.

La terre maternelle et douûè aux. anciens Dieux ' , Fait à chaque printemps, vainement elocLuentèi .. Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe; .

. Mais l'homme indifférent au rêve des aïeux Ecoute sans frémir, du fond des nuits sereines, ' . , Là Mer qui- se lamente en pleurant les Sirènes; ■

■Trois fois encore [A un triomphateur^ Médaille antique^ Sur un marbre hrisé)^ lé poète .a exprimé sans réticence l'âpre et cruelle fatalité qui voue à la disparition totale les plus grandes, lès plus magnifiques, les plps touchantes chimères où nous nous complaisions. Ailleurs, il laisse à qui sait lire le soin de confronter en soi-même ce qui demeure, hélas! de tarit de splendeurs éteintes avec les gloires dont il nous donne: l'illusion miraculeuse. Ainsi, par un spectacle. de triomphe et. dé beauté, il oblige presque aux mêmes pensées que ; François Villon se demandant avec angoisse où sont lés princesses d'autrefois et en quels charniers elles pourrissent. * :

C'est ique l'évocation jquela vie à s'y méprendre,

ÀVKÏLI893/ l \ ■

et nous ne pouvons. pas , ignorer q.ûè ce. s.oient la. : cependant des fantômes, mais si étrangers à là laideur où même à ce qui n'est point la pure hâr- . moriie! Nulle artièrevpensée ironique ne transparaît et n-avertit que- toute cette- féerie soit fictive :. ' c'est seulement par là réflexion que nous détrui- . j ; ' sons .en nous, la fête de tels- souvenirs, et M. * josé- Maria de Heredia n'est jamais complice: de nôtre . folie iconoclaste. Au moment où il fait revivre les dieux déçîms et les Héros abolis, il cesse d'être *. soumis. aux catégories ordinaires delà connaissance et redevient en vérité contemporain de Zeus^ de Hannibal,;du Campeador ou des Borgia. Il a, comme .c'était son droite .choisi surtoutparmi les époques et tes races celles qui agréèrent le plus à son constant amour de la beauté, et la Hellas antique, ritàlie de lia Renaissance, rAmërique.encore presque vierge furent ses pays|.d r élection. Mais il ne dédaigna pas non pins de rappeler an jour d'autres ciels, et la rudesse latine, formaliste et sùpersti tieuse, .n'est-elle point tout entière en ce sonnet?

^ . Après Cannés - *■

. Un-. des consuls tué , -l'autre' fuit vers Lintërne ; Ou Vênusè. Ju'Aufide a débordé , trop plein .'

De morts ; et. d'arines. La foudre au Capïtolin .,' /■Tombe, le bronze sue et" le ciel rouge est terne."

En vain le Grand Pontife a; fait un lectisterne : Et consulté : deux fois- l J oracle sybiilin' ; ■ : D'un long sanglot l'aïeul, la * veuve, Torpielm ;

■-■' Èrnplisse'nt Kome'ea deuil/ que là terreur cons ter ne.-

; Et chaque soir la' foule allait aux aqueducs, *'.*-■■.". Plèbe, esclaves, enfants,' femmes, vieillards caducs Et tout oe-q^è vomit Subure et Tergastule ;

.: Tous, .anxieux.de voir surgir, au dos -vermeil Des monts' Sabins où. luit. l'œil sanglant du soleil, Le Chef b.orgné monté sur réïéph'ant Gétule. •. '■/ .-

. Il faut s'attendre, à ce que,-, de-divers cotés,, WL

José-Maria de Heredia, soit accusé d'être tin poète. .

'■.'■"' de dëcor :. quelqu'un (qui pourrait être M. Anatole

, France) lu^eprochalaàis de Wquerde.m.étà-

physique, et il advînt aussi que,, croyant le louer,

on lui décerna les titres d'orfèvre -et de. joaillier, '

. comme si la poésie lyrique avait" .aucuia rapport

avec ces arts exclusivement manuels - ? en oW

• images, l'exactitude de â lan^f U - d / S

que le en inarticulé d'un . Pat>ou n w ™*XX

ta 6U et "iSra? d ' U " e faÇ ° n ^tSlimen! . xaire et lart même n'est que la tran*TÏr.QÏtî™

plus intense et plus conseïentede la Mé f P ° S ^° n

Mais ces vérités, qnoiaue fort cîrr^iT a

f . v ■ e p V e . J^ger les ouvrages d'autrui Pour «,> fc re , P > S £»*«*?, et comme rvolonSSment voT lee, 1 émotion n'est point absente : e?nffSlJ?U

■ ÏSES f\ * q " 1 s a PP êIa J ad is la souffrance : d êtres humains, mconnus, vulgaires peu?être

pour avoirpieusement interprété danlsïïîonnet : f£W%?^desinscriptio^ '

' Tu regardes le ciel, (iiste Sabiaula. ' Lef afelet^ttt^if * ™* ^ P oint ^ calcaires, . ' .

Dont les Dieux plus prochains te c&sS de Rome ■

ÀYBIL''X893t " . ■ -\' 359:

AiUeurs, rçàe reliure en vélin doré suscitera. le ré^souveair. des belles matos îqui l'a caressèr0tLt,

Mais cet ivoire souple et presque ô^aphanè," ; -Marguerite, -Marie, ou peut-être, Diane,- ;. fie leurs doigts amoureux/l'ont jadis . caressé-;.

'■■ Et'ce.'véïin pâli que doraClovis Eve ; Evoque,, je ne sais par quel- charme passé;

. L'âme de leur parfum et. l'ombre de leur rêve. .

Que s^itpouvàït rester encore quelque doute aux

plus rétives, bëtës de somme élégiaques^cesonnetv

> pense, ne lè-ur permettrait point de persister

dans leur erre ur;ilne semjble pas possible dèrequé^

rir. un plus délicat enchantement de .mélancolie :

■.' \ hk Jeune Morte ^ ■ v '- " "

■ Qui que tu sois^ Vivant,, passe vite parmi; ,■ - ■ ; . . 'LTierbe dn tertre, où gît ma cendre inconso.lé'e ; • . ■ Ne foule point les fleurs de. l'humble mausolée '

-D'où j'écoute ramper le lierre' et la fourmi. -...■'.

Tu t'arrêtes ? : Un* chant de.colbmbea gémi.- . ■ Non !' qu'elle ne soit point sûr ma -, tombe immolée I . . Sî'.. tu yeux m'être. cher, donne-lui la volée, . - ■La vie est, .si douce, ah! laisse-la vivre, ami, ■ " .. '

. ' £e sais-£u ? Sous le myrte enguirlandant la .porte., ; - \ Epouse et vierge, au seuil nuptial, je sais morte, . ■ : /Si proche et déjà loin de -celui' que j'aimais. . '..','■' V

- Mes yeux se -sont, fermes, a la- lumière heureuse, : Et maintenant j s habite,' hélas ;! et. pour, jamais^ .. ". ' "'■ L'inexorable Erè^è et la Nuit Ténébreuse,

Maïs une querelle d'un autre ordre est à pré- ' voir : pourquoi, dira-t~on, ce recueil ne contient- . il que des sonnets? Ce serait faire bon marché des belles tierces rimes consacrées an. romancero du Gid et du- noble fragment. épique Lès Conque^

'rantS'4^;^'Q^.-)^S 1 ^ ^ B ^ que des œuvres. de plus vaste étendue n'auraient. point été au-dessus . des forces d$ M- José-Maria; de Heredia. Mais il est bien évident que le poète a surtout aimé la forme brève et .rhythmiquëment très déterminée du.sonnet* Je ne serais point ennemi de voir là un. phénomène littéraiiirë analogue à la substitution de ridelle, aux épopées primitives, chez les Grecs, cte l'époque ; alexandrine. Il advint alors que l'on , iabàndonnaies longs récits pour de courts, poèmes

. MERCVRE --DE FRÂHCE

de lions, et chez Bion: L\Epiïaphe d'Adonis. L'impression, ainsi produite est fatalement plus vive : Fesprit n-a point le loisir de se distraire, et comme il perçoit d'un seul coup l'ordonnance générale du poème et l'arrangement des détails, ïl en estime aussi plus vite la valeurvraie et ne tarde point à en juger, selon son plaisir immédiat, Tin-, signifiance ou la rare et puissante beauté. Toute tromperie esthétique est ici interdite,: et seule l'oeuvre d- art loyale et parfaite peut supporter une inquisition sommaire à qui nulle, tare n'échapperait. Chacun de ces petits poèmes émerveille comme un prodige de synthèse, et représente avec une certitude souveraine tout un monde de pensées, de passions, de gestes et de formes : ainsi, dans le sonnet cité plus/ haut, iine corres^ pondance significative s'établit eiitre «l'œil sanglant du soleil >> et l'apparition redoutée ' " : ■

Du Chef borgne monté" sur Téléphant Gétule.

Cette parfaite maîtrise même ne' laissera "point que d'être blâmée et astucieusement confondue avecla simple habileté technique. C'est un préjugé anciepet tenace et qui s'incarne eh des monstres aussi mu ltiples que la sottise; et la confusion esthétique est si absolue qu'il est presque outrecuidant de ne s'y point soumettre commeà un axiome-

. incontestable/ S'attarder à- des discussions serait : oiseux, de même que crier aux oreilles des sourds;

■ Et pùis^ faut-il tant d'ambages et de détours pour se laisser. arracher, ainsi qu'un aveu compromettant, l'affirmation sincère d'une joie intellectuelle sans réserve; et lie sied-il pas de déclarer ingénuement son admiration reconnaissante envers lé Poète qui, dédaigneux des glorioles hâtives, ravit à lom bre avare un pareil trésor de splendeurs évoquées eten fit. largesse aux hommes, qui ne le méritaient point peut-être?

',*'.■ ■ * Pierre Qûuxarix

A.VRIL j%3 ' -.,- 361

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