‹ Mercure de France, tome 7Chapitre 8 sur 86 · LE RODEUR · texte numérisé non relu

LE RODEUR

■ pnè ^maison isolée,, à î,a campagne'. Nuit tombante. Bans une 1 grande cuisiné sombre, trois- servantes,' la yieiixeVamgèie,. là

■ grosse MÂaTHEj et" xa petite CEïESTiME épluchent de s fèves.. Leur maîtresse j mJbabïe, entre, et s'approche belles avec dès.

.gestes indécis;-. ".'■'.' °\ ' .

: là vieille AN0ÈLE (plaisantant)^ : — Est-ce que, vous voulez nous aider, Madame ?..♦'. Oh. ! y ade

Touvfage I . ■.■ ' . •'.."

la grosse marthe (bousculant le tas de fèves et Vêialànt sur la table)- —Voilà 1 Nous en a vous bien pour. jusqu*à minuit, et une ; bonne ouvrière ne

ferait pas de trop.. ;

.la. petite cÉtESTÎNE {fiuirantlet.poignee.de fèves qu'elle tient)* — Si encore que les cosses! ne, sentaient: point le pipi de rat;... mais ça- vient du. . grenier,- et, là-haiit, ces sales bêtes ne se gênent guère \\Elle rit*;) ". . ./'■*'*'.\.'

. . ■ madame -{dolente) î — Allumée donc la chandelle, mes pauvres filles ; vous vous crèverez les yeux,! ^ là-dessus!'-- • ,

la petite- cêlestine(55 précipitant). — Oui, je ■. le disais .bien,; Les jours ont accourcï. Le serein tombé joliment plus tpt. {Elle allumé une- haiiU chandelle qu'elle place sur la table. ) * •. madame {^.asseyant sôusV auvent delà cheminée^ derrière les servantes). —Si vous alliez" fermer la * porte-fenêtre de'la saîlé à- manger, Célèstiiie. " là petite ctx^sïim [étonnée). — , Pourquoi' donc ça,; Madame ? II. n'est. pas encore neuf heures*

madame {se parlant à elle-même). — Nous sommes . dés femmes, seules, après tout !

la grosse marthe {cessant d! éplucher). — Est-ce que vous avez quelque chose, 'Madame ? Vous êtes toute drôle....

2o . '■•:■ ■: MERCVRE JOE FRANCE . .

xa vieille angèle (tenant la. tête -et P examinant). — Est-ce que votre dîner ne passerait pas ? ;

madame {s* agitant sur sa chaise). •— ' Ah'I vous. ■■ me trouvez pâle ? Non I'Non ! je ;.n n ai rien... C'est probablement, la route, elle est si blanche, au milieu de ces terres noires, elle est si longue. .. je' l'aurai trop : regardée... je voudrais bien que notre maison ne fût pas au bord d^unë route.

la petite ' célestine. • — Pour ce - qui est de la rotitej .elle a' un joli ruban de qùeue, ; ça, c'est" lapure vérité. '{Jllle. s'assied.)

la vieille angèle {hochant latête\ ' — Et si les voleurs venaient Un soir,- oîi aurait le temps de lés ' ■ voir arriver, dal * ...

la grosse marthe {sentencieuse). — JLe,s voleurs, au jour d'aujourd'hui, ne viennent plus jjàr les grandes routes ; i' prennent les petits chemins de "traverse. . . ■ ^ ■■ . . . ■

la petite 'cêlestinê {riant, mais moins fort). : — . C'est-i 1 que.Madame s'inquiète des rôdeurs, qu'elle a la figure toute retournée ? . '

madame (sèchèinent) v —*fpvLs êtes une sotte l'Une femme de quarante anis 'n'a peur de- rien. Non ! J'ai eu froid, là, tout d'un coup, entre lés deux épaules... - . . ;: ;. '. t

. ' la vieille àhgèle. — Faut mettre de la sauge à bouillir et en boire . une bonne tasse avec du miel, -

madame (se levant).-^- Ça m'a-, pris tout subite-, ment, pendant que je regardais fa route,ià-bas r du • côté du gros noyer, et il m'a semblé.;.; .

.la petite célestine {curieusement) < — Quoi donc ' qu'i vous a semblé, Madame?.. 1 /. ' ;

■ MK&ÀME\lentement) . — C'estpourtant quelquefois ■ nécessaire d'avoir un hohime chez soi.

la crosse marthe ,(^^:- vivacité):.—. Là !- Je l'ai ' toujours dit que Madame devrait se remarier,... On ne peut pas vivre sans un homme,, à la fin des fins l" • - ■ . ' '■■..■.'■./.

. la vieille aîstgèle [làrthoyani) . — Oh ! si nos défunts n'étaient pas morts... ça irait mieux.

-JANVIER 1893,;;. -■.■■■'■/.ai-

\ ■ va Petite ' cÉLBsrwz{a^remef:t)l~ Pour sûr 1 Nous serions plus à notre; aise ici, et Madame devrait ■; -.. bien se.fofccér uni peu, quand . ce serait que pour

nous autres î - ' .' '" ; " : - ' •■;"■ ■) .- :. ; "'/.., - ? ^

J ' madame' (r<?îr^n^.— Ou, tin chien... Un chiçn qui ■■

' aboierait l'a' nuit../ . ■ .'.. - ' ] £ / ' ■ ' ^ ■ .

la GïtossE marthe ^bougonnant). -4 Puisque Ma, dame dit .que- ça mange plus que ça ne vaut ! ■ : .^at>'a^ {tressaillant}. — Non., non,p;âs,dexhi^v il n'aurait qu'à aboyer. la nuit... ce serait horrible, l (Site ■■arpente la ctiùïne : .) \Enfin, là,, toutes quatre, que fèrions-nôiis". contré un rôdeur?- .■ la^è^ecélêstiot.— r paraît que chez lesClaudiri ; y a un 'mauvais garçon qui est entré par le greipier, il est descendu la nuit quand; un chacun dormait, il a trouvé une porté ouverte èi> s'a, erisâuvé. ... ; ■■ , madame.-^- Sans faire dàmal;?/

:'■.- -LA .PETITE dÊLESTINE,' -r- ; Non !. ( .- ;,./;

.■' madame-. \-^. Sans faire de.- bruit ? "■ •;-■..■■ -, . ■....•là. petite cÉLESTmE,-- Non pïus}.J II avait pris ses- ■ souliers, à ses înains; : . .

mab amb {très nerveuse) .—-Alors ! personne 11e Ta :

Vu ni entendu ? - ',.;/'/ \ rx -■=•

. . lApetite çélestine (avec conviction). — Personne* - «■* ■ .■ (Moment, de silenëe.)'

XA viEnxE akgêle(^^ ion srar^i. — Dans mon ^emps, j'ai rencontré aussi un mauvais garçon. . j 'allais, tirer de l' eau à un puits, tout au bout du ; ; " ■ : v village. Voilà qu'en tirant /je sens- que c'était lourd- lourd.,, y .avait un homme dans lé seau, Il s'était caché là pour mé faire peur.*" et quand je i T a.i eumqnté/.i 1 m r a dit... . ^;

jteJ>j^(FjnterroMpant)'.^Ec^ ■

■■ des. bêtises. Vous êtes trois et il y a trois pQrtés à.

fermer chéz> noùs.Çourez' chacune en fermer i^ne-;. / \ . Tant pis' s'il- n'est pas neuf heures. ..;. Notts n'at^ ■V: tendons rien ce. soir,.. (Mie se promette fébrïle~\ :menQ La porté-fenêtre de la /salle à manger est

. remise en état.... La porte 4 U ^P I ^ r ^ or a ^ n ?.. grosse barre à., cadenas..*. Et puis; en haut^ cellede la galerie est pleine de verrous...» Un rôdeur

ne pourrait -démolir toutes ces portés., {Elle se tourne vers les. servantes. ) Voyons, allez vite,./ '

la grosse marthe {de mauvaise Jiumëur).— Merci /bien, je vas pas seule. Faut qu'on 'me tienne le battant pendant que je mets les, barres.

(Toutes les trois jettent leurs fèves sur la table.)

la petite cÈLBsriiŒ{frissonnant} . — C'est tout de même vrai qu Y commence à faire froid;

.mj^ame.— Vous êtes joliment poltronnel Allez-y donc ensemble, mais faites vite et n'oubliez pas de regarder du coté du gros noyer. Je vous attends ici. . . ■

(Elles sortent après avoir allumé une lanterne.} la grosse mârthe (katissan^tle ton pour entrer

dans la salle à manger). — Non I ce du'il fait noir

dans cette sale baraque de maison 1 ' ; !

la vieille angèle (élevant là lanterne $une main

tremblante). —¥ zut bien, regarder. Mais, moi, je

sors pas.

la petite célestine {.se penchant en dehors de la porte-fenètre). t- Eh beh, quoi ? Le gros noyer, il est toujours à sa place.. .

la grosse marthe {fermant vivement lies volets)* ^— C'est "bon ! Cause pas si fort. Les : arbres sont des sournois.

. ( Elles reviennent en. hâte dans la cuisine et se bousculent pour rentrer toutes trois de front.) ■ ;

la petite célestine {fiévreuse), — J'ai regardé, Madame, je suis sortie, j'ai rien vu... P peut venir, c'est bouclé, : \ -

madame (agacée) . — Qui donc ça , Il ?

la vieille ÀNGÈLE. — Mais le rôdeur que Madame disait I '-.'.■ '■.."..-'"."''.

madame [s 1 'exaspérant). -— - Et là porte du corridor ? et la porte de la galerie ?

la grosse marthe. — On y va ! On y va ! Laisseznous souffler. (Elle s'essuie le front avec son tablier.)

^ madame (s* adressant à Célestine).— Enfin, tu nW rieri vu, toi.?

: la. petite cêlestine (haletante).; — Non.;* c'est-àdire, si, j'ai vu le gros- noyer. ^ . : . , . , madame {anxieuse), .— Et puis?

■ la Petite . célesxine.. — : Et puis., . Je crois tout : de . même que y sa vu comme quelque chose qui se

■ cachait. ..-. . "' v "' . / ■''-■ "■" . --y' '. ' : 'Y ■. ■

madame {triomphante). — Là, entèndez-:VOUS !

Comme quelque chose qui se /cacherait !.... Moi aussi, j'ai cru ;voir çà. : ; Sûrement, le rôdeur qui - . voudrait ; entrer chez nous ne commencerait pas : par se montrer,... . ; /

. . les trois servantes-/ ensemble). -^- Sûrement. 1

■ madame {avec autorité) ;-—. Allons, déçêchez-vpus I Les deux autres Ml ne. faut pas lui laisser le temps

. de pénétrer pour qu'après ça nous renfermions

ici. . - •/ "..,.• .; .■ ^ ; ■ „ ".

.{Les trois servantes se précipitent du coté oppose

à la salle ;à manger âaiis un immense corridor y et

tout d'un coup La petite gélestine pousse [-un cri' ■

■ aigu.) ■ ..'■■ :•',.' .-..;... m \ '" ;'

. la vieille angèle, — .'Eh'ben,- quoi donc ? Sainte

Vierge! G'est-f notre dernier /jour.? . = Y"

. la grosse marthe (relevant Gélestine qui est iom-

Me). .'— Taspas "fini défaire ta dinde, toi? )EUeïa

- bourre.) . - ■ '

la petite céLESTtNÊ(^?/^).r-r } v àï marché sur un -. . crapaud...; oui.;; j'ai- bien senti...* c'était mou l... ■.. {Elle pleure.) x *:

. là, vieille angêiûb (cherchant avec la lanterne. — fC'est.pas un crapaud, c'est une cosse de fève.,..,;/ ^En voilà dés histoires pas naturelles* tout de même !... {Elle bougonne:). ./

( Toutes trois ' se lancent -sur la porù . la petite gélestine attrape Ta; barre à . tâtons. ; marthe pousse ■ , le battant ; la' vieille Àhgèle, très troublée^ élève la lanterne du -mauvais côté. On rCy voit plusS). la grosse marthe. •— Qu'est-ce qui pousse par

■■" dehors?! / ■ ■ ./"■ '.. . " N

• .' la petite célestoœ. : Ah ! Mon Dieu, moi, je sens ,' un' bras quime relève mes jugons en-dessous.

la grosse Marthe (h u rlajtt). —Madame, Ma dame I

pnpousîe.la porte !.(A ia vieille' angêle.) — Mais éclairez-noua donc, vieille chouette ! .

(la vieille angèle retourne sa lanterne, et alors la petite céLESTiNE s'aperçoit qu'elle a mis labarre entre les deux battants, ce qui les empêche de se ré] oindre. Ellela retire sans cser rien expliquer.)

la grosse marthe (d'un élan vigoureux) —V oili ça y est!... il s'a ensauvéi... {Elle cadenasseront sur, il y avait quelqu'un... * . , . . .

[Toutes trois reviennent et s'engouffrent dans là cuisine puis, retombent sur leur chair en blêmissant .) .

madame {défaillante). -*- Pourquoi criez-vous> C est épouvantable de vous entendre crier comme - ça dans ce corridor ! J'irai avec vous jusqu'à . la porte de la galerie. Je ne veux plus vous laisser - seules, maintenant.

lapethe célestine X$ongeùsè). — C'est peut-être vrai qu'on poussait la. porte..... ■

la grosse marthe. — Si c'est vrai... bon sens..:. J ensuis fourbue !.. t • '.'■;'

la vieille angèle {grelottant). — En voilà, une soirée de malheur l... Et n'y a plus d'huile dans notre lanterne... ■•.-...'•'

madame {résolument, slempare de >la -chandelle), — Suivez-moi! Ne perdons .pas de temps. Il doit : chercher une autre porte, s'il n'est pas déjà entré! . .

{Les quatre femmes se dirigent de nouveau vers te- corridor, quelles traversent' pour prendre à. gmche un escalier vermoulu .la vieille akgêle a tiré . son chapelet, célestine pleure, se frottant le <renou bn haut madame se penche sur la.rampe, elle tend l oreille.) .

•la petite célestine {d'Une voix hoquetante) — - On dirait qu'on monte..;. " J '

la grosse makthe. — C'est l'écho ; de. la voûte. U est rien I ';.■''

. la vieille angèle (d^r^*«*).- Oui, ônmohte t moi qui. suis un peu sourde; je l'entends, sûr comme^ parole d'évangile | Sainte Vierge l... On mpnte a pas de loup !.... Faudrait s'en aller dlci

tout à fait; Voyez-vous,. M&dàme, on ne. peut-être en assurance què : st>us le ciel. . '', ; ,"*■ madame [levant "le ■flambeau), ■ - — Nous n'avons bas besoin de redescendre, d*a&leurs. Allons sur la galerie, et,- puisqu'elle à ses deux escaliers à ses deux Bouts, nous verrons bien...; , f Elles .traversent encore un corridor, puis se iroù-

'vent devant, une porte grande ouverte Asur une large galerie de; bois. Il fait frais, la campagne est . paisible, mais il n y y u,.pas. de lune.;) ■ ■■ . ■ - , -

./ • ■ madake,— -En fermant , cette .porte* rioiis ne pourrons. plus lui échapper, s ? il /est dedans \ {Elïeéco'u--

He et regarde encore derrière elle. ) Voyons, -ines pauvres,.du courage ! Tâchez d'entendre quelque chose; ç.ettes qtii ont l'oreille fine ! . ■ .

'la Grosse marthe {â voix basse). \ — J'ai entendu . quelqu'un respirer ! ;.

;*\ la: vieille angèle, -- Moi aussi l ., .'"■^;

la petite célestine:' ^ Moi aussi! /;'.'•* - ■ : ' ■•". Brusquement les irois : servantes Relancent sur la- galerie, la --grosse marthe et.zk, petite céléstine;

, dévalent [en tourbillon par un escalier' pendant que , ' -là vieille angèle, par Vautre boiït, descend aussi

' .mie quelle lui permettent ses jambes cagneuses.

■ • "madame démettre un instant consternée, une: sueur . froide IM coule dès ;' tempes. Enfin, ji -J > tenant "phts,

■ elle plante : sa .chandelle sur le seuil, se précipite à ;là suite' de l.*; -vieille àngêle. Et toutes ces femmes, les bras .en Tair/ les jupes bouffantes, se sauvent .

.. a%i hasard dans' la 'campagne obscure,, tandis que,

. ressemblant à un cierge funéraire > la chandelle - continue a. brider sur -le ' seuil r béant de cette mai-

■.- son abandonnée.) • - '•' \.

' - ;f '. '■„' Rachilde; ..'■ ."■.

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