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CHAPITRE XIV

Choses extraordinaires et merveilleuses dans la vie et surtout dans la jeunesse de Mère Catherine- Aurélie

Sommaire. — Tout un côté de la vie de l'héroïne jusqu'ici laissé dans l'ombre. — Soumission aux jugements de l'Église. — Pie XI à la béatification de Thérèsede-l'Enfant-Jésus. — Ce qui arriva surtout au temps de la jeunesse d'Aurélie et même après. — Témoignage de M. l'abbé Raymond. — Les vertus d'Aurélie

— Les faits merveilleux extérieurs. — L'opportunité de la fondation en 1861.

— La conclusion de M. Raymond s'appuie sur les faits merveilleux — Le mémoire d'outre-tombe de Mgr LaRocque. — La jeunesse de Catherine- Aurélie fut vertueuse. — Sa vie jusqu'à l'époque de la fondation fut pleine de faits merveilleux. — Conclusion solennelle du mémoire. — Témoignage de Mgr Gravel en 1902. — L'institut fut voulu de Dieu. — Les circonstances de la fondation. — L'incrédulité de Mgr Gravel confondue par Mgr Joseph. — Les " merveilles " sont la preuve de Dieu. — Autres témoignages. — Des choses extraordinaires depuis la fondation. — Phénomène de la petite croix sur la main. — Une apparition. — Témoignage d'une religieuse : ce qu'était vraiment la fondatrice. — Un portrait des plus fidèles. — A la mort de Mgr Joseph. — Tout est concluant. — Explication des faits merveilleux donnée par Mgr LaRocque lui-même. — Guérigons et conversions. — Prière pour la béatification autorisée en 1920. — Une belle page de Laure Conan.

)^L y a tout un côté de la vie de Mère Catherine- Aurélie que nous avons jusqu'ici à peu près complètement, et volontairement, laissé dans l'ombre, et c'est celui T,^ des choses extraordinaires et merveilleuses que des témoins nombreux, parmi lesquels plusieurs étaient des mieux placés pour bien voir et des plus qualifiés pour se prononcer avec autorité, ont racontées d'elle, et qui se seraient produites surtout au temps de sa jeunesse. Nous confessons en toute sincérité que ce n'est pas sans une sérieuse crainte révérentielle et sans un sentiment profond de notre incompétence et de notre indignité à traiter pareil sujet, que nous

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entreprenons d'en parler plus au long dans ce dernier chapitre, qui va constituer comme un regard d'ensemble jeté, de ce point de vue, sur toute la vie de notre héroïne. Nous le devons pourtant, car l'histoire a ses droits et ce serait les méconnaître singulièrement que d'ignorer, dans celle de la fondatrice du Précieux-Sang, ce qui en a été sans doute la force secrète, si étonnamment féconde, nous l'avons vu, ce qui en est et en restera toujours le plus bel ornement. Nous nous faisons confiance d'ailleurs, parce que nous savons que, à l'heure où nous écrivons, beaucoup de prières sont répandues dans les monastères du Précieux-Sang qui veulent venir en aide à notre modeste plume, et parce que, aussi, coïncidence heureuse, nous commençons d'écrire ce chapitre, en ce 29 avril 1923, la veille de la fête de sainte Catherine de Sienne et le jour même où le pape Pie XI procède à Rome à la béatification de Thérèsede-l'Enfant-Jésus, l'admirable petite carmélite de Lisieux.

Nous n'avons certes pas qualité pour affirmer que les vertus que nous avons vu briller chez Mère Catherine-Aurélie, et dont nous allons parler encore, ont été par elle pratiquées à un degré héroïque, ni, encore moins, pour proclamer miraculeuses les choses extraordinaires et merveilleuses dont il va être question dans les pages qui suivent. D'avance nous nous soumettons à tous les jugements de l'Église. Mais, les yeux fixés sur ces beaux modèles de vie sainte et pure que furent, en des temps différents, sainte Catherine et la bienheureuse petite Thérèse, nous protestons que nous croyons au surnaturel et à la vertu de Dieu, qui peut, quand il le veut, intervenir, exceptionnellement, dans le monde et soutenir le bras de ses serviteurs et de ses servantes. " L'opulente vertu de Dieu, disait Notre Saint-Père Pie XI, dans le discours qu'il prononçait le 23 février dernier au sujet de la bienheureuse Thérèse, et la richesse infinie de l'artiste divin se manifestent à nous dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre naturel. On dirait même que la connaissance de l'ordre naturel est pour nous

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comme une mitiation et une introduction à l'intelligence, bien autrement précieuse, de l'ordre surnaturel. Le même Dieu qui lance dans l'espace, réglées avec une harmonie merveilleuse, les masses imposantes des mondes, taille aussi, dans le secret de la roche, les facettes des cristaux qui ne disent pas moins éloquemment la perfection de sa sagesse. La même main, qui suscite les géants de la vie sur la terre et dans les océans, forme aussi les invisibles organismes des infiniments petits. Il en est ainsi dans l'ordre surnaturel. Pour nous en tenir aux derniers centenaires, le même Dieu qui suscita ces géants de la sainteté et de l'apostolat que furent saint Ignace et saint François-Xavier ... se révèle en ce moment à nous comme celui qui, avec un amour infini, a formé dans le secret, telle une miniature exquisement fine de sainteté parfaite, cette toute humble, toute petite et virginale enfant ..."

C'est volontairement, avons-nous dit, que nous avons à peu près complètement laissé dans l'ombre cet extraordinaire et ce merveilleux dont la vie de Mère Catherine-Aurélie a été en fait remplie. Il nous semblait, en effet, que, une fois ses œuvres connues, le lecteur serait mieux préparé à pénétrer dans le sanctuaire de l'âme de notre héroïne. Nous étions en plus convaincu que nous nous en expliquerions mieux nous-même dans une étude spéciale. C'est principalement à l'époque de sa jeunesse, avant la fondation de son institut, de 1850 à 1861, que ces faits se produisirent, qui devaient en somme lui faire connaître sa voie en même temps qu'ils l'y prépareraient, par la formation en elle, comme sous l'action immédiate de Dieu, des plus solides vertus. Mais nous verrons que, le reste de sa vie, s'ils furent moins fréquents, moins apparents aux yeux des gens, ces faits merveilleux se produisirent encore, et jusque dans sa dernière maladie. Nous ne prétendons pas à les juger, ni même à les commenter beaucoup. Nous croyons qu'il est davantage dans notre rôle d'historien de les raconter

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tout simplement, en évoquant les affirmations des principaux témoins qui les constatent et s'en portent garants.

Le premier de ces témoins, l'un des plus vénérables et des plus qualifiés assurément, que nous voulons assigner, c'est Mgr Raymond. Le 20 mars 1860, Catherine-Aurélie avait eu une vision, dont nous avons parlé en son temps. Elle avait vu Jésus couvert de plaies, qui lui demandait de lui ouvrir son cœur. C'était avant la mort de Mgr Prince (5 mai 1860). Devant les hésitations de son successeur Mgr LaRocque, M. Raymond écrivit un mémoire, ainsi que nous l'avons relaté au début du chapitre IV, qu'il intitula Motifs pour V établissement de Vinstitution en l'honneur du Précieux Sang. En première ligne, après avoir raconté cette apparition, dont, sur son ordre, sa pénitente lui avait fait le récit, il écrivait : " Si cette vision vient de Dieu, la communauté des vierges du Précieux-Sang doit être établie," et, minutieusement, il en exposait les raisons ou les motifs. Des sept motifs que le docte et pieux confesseur d'Aurélie énumère, nous retenons le quatrième, le sixième et le septième. Les citations sont longues, car M. Raymond ne savait guère être court. Mais on va voir quel jour elles projettent sur les vertus de la future fondatrice, sur les faits merveilleux de sa vie et sur l'opportunité de l'œuvre que M. Raymond voudrait lui voir établir.

Les vertus d'Aurélie (quatrième motif) : (17) " A raison des vertus de la personne. Sa piété, son oraison continuelle, son extrême horreur du péché, manifestée de la manière la plus sensible. Le temps prolongé à l'église, malgré de vives douleurs, etc. Sa charité envers le prochain qui lui fait rendre tous les services possibles. Son extrême douceur qui la rend chère à tous ceux qui sont en rapport particulier avec elle. Son humilité : elle n'a

(17) Nous reproduisons tel quel le texte de M. Raymond. Il semble que ce sont des notes jetées hâtivement sur le papier, dont il se proposait peut-être de faire une rédaction définitive qui eût été plus achevée.

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jamais dit un mot de ces faveurs, elle a toujours reçu en s'humiliant les reproches qu'on a pu lui faire, elle a fui constamment ce qui pouvait la mettre en évidence. Son obéissance, soumise aux plus fortes épreuves . . . d'ailleurs le vœu spontané d'obéissance qu'elle a fait prouve de la manière la plus claire et sa vertu et sa sincérité, une hypocrite se serait bien gardé de s'imposer de telles entraves. Sa patience portée jusqu'à l'héroïsme dans les maladies si cruelles qu'elle souffre depuis dix ans ; elle n'a jamais demandé de cesser de souffrir et n'a jamais réclamé les soins du médecin. Sa mortification, égale à celle des saints, pour le jeûne, l'abstinence, les veilles, les macérations extraordinaires, dont plusieurs ont pu être constatées ; chez elle, elle s'est livrée continuellement au travail le plus pénible. Ses souffrances multipliées, continuelles» très aiguës, variées. Ses épreuves morales, désolations, troubles, depuis plusieurs années, sont un signe de l'opération divine à son égard. On lui a fait des reproches, elle a été l'objet de critiques acerbes. Tout cela devait être nécessairement. Si tout le monde n'eût eu que de l'admiration pour elle, si elle n'avait pas eu l'épreuve de la contradiction, ce serait un mauvais signe. La plus grande partie des faits qu'on a cités (contre elle) n'ont jamais été constatés, ou ils ont été très facilement expliqués. Après tout, les fautes reprochées sont peu nombreuses et légères en elles-mêmes. Elles se bornent à quelques indiscrétions de parole, la plupart explicables par la naïveté du caractère de la personne. Ces fautes seraient-elles réelles, elles ne sont point incompatibles avec un mérite sujEsant pour avoir des visions, révélations, etc. La personne n'est pas impeccable, elle peut se corriger de ce qui serait encore un peu imparfait chez elle. Elle a su tout ce qui se disait contre elle et elle en a été profondément humiliée par son évêque et son directeur. Dieu a pu permettre certaines fautes apparentes pour qu'elle fût humiliée. Mgr Prince, après avoir entendu les accusations et après avoir interrogé la personne sur les faits, est demeuré

convaincu de sa vertu et de sa vocation. Il est à remarquer que les préjugés qui existent contre elle ont été créés par des personnes qui ne la connaissent pas par des rapports immédiats avec elle, qui ont un parti-pris de combattre tout ce qui est dit en sa faveur, qui la dénigrent auprès de tous avec un grand manque de charité et dont l'ensemble des procédés à son égard est loin de montrer le zèle pour la gloire de Dieu comme pur motif de leur opposition. Elle est au contraire bien vue des personnes pieuses ; généralement tous ceux qui sont en rapport avec elle en sont édifiés ; elle a un renom de sainteté dans tout le pays. Au reste, Aurélie a été tellement examinée depuis dix ans que s'il y avait en elle quelque chose de gravement coupable, cela aurait été connu. Ses écrits, si nombreux, sont admirables par l'expression des plus pieux sentiments et quelquefois la forme (en) paraît inspirée ; ils excitent l'admiration et portent la piété dans les cœurs ; rendant compte d'opérations surnaturelles, ils ne renferment rien d'erroné et s'accordent avec le langage des saints, quoiqu'elle n'ait jamais rien lu de mystique."

Personne, répétons-le, ne connaissait mieux Aurélie, à cette époque, que M. Raymond. Il a noté ailleurs qu'il avait éloigné d'elle tous les livres traitant de mystique. Il écrivait le mémoire que nous reproduisons pour son évêque. Son caractère et sa vertu personnelle si éminente ne permettent pas de douter le moindrement de sa sincérité. Or, l'on vient de voir quel témoignage il rend aux vertus de sa pénitente. Bientôt, après avoir fait remarquer (c'est son cinquième motif) qu'Aurélie a été favorisée de plusieurs autres visions semblables à celle du 20 mars 1860, il en vient à parler, longuement toujours, des " faits merveilleux ". Ne perdons pas de vue qui parle, ni à qui il parle.

Les faits merveilleux (sixième motif) : '* A raison des faits merveilleux extérieurs bien constatés. Ses forces pour un travail pénible et ses sorties dans les saisons les plus rigoureuses, malgré

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ses soufiFrances habituelles, son abstinence et ses veilles ; des guérisons instantanées par suite d'une prière ou d'un acte d'obéissance ; des translations à l'église prouvées par diverses circonstances ; l'immobilité et impassibilité dans les extases ; le sang coulant tous les vendredis de sa tête, de ses mains, de ses pieds, et, presque tous les jours, de son cœur ; l'odeur suave s'exhalant tout à coup de sa bouche ; le feu de sa poitrine embrasant les objets ; le changement de couleur de ses vêtements ; et surtout, l'obéissance immédiate à des commandements purements intérieurs . . . Plusieurs de ces effets ont eu lieu après la prière de l'évêque ou du directeur. Ces merveilles se produisent le plus souvent après la communion et dans les jours consacrés à la passion (de Jésus) ou à la sainte Vierge . . . Évidemment, il y a là du surnaturel. Cela doit venir de Dieu ou du démon. Sans doute, le démon trompe assez souvent (les hommes), mais jamais si longtemps, d'une manière si suivie ; lorsqu'on suit de près les choses, on reconnaît facilement l'intervention diabolique ; les docteurs mystiques, et spécialement sainte Thérèse, ne reconnaissent pas au démon le pouvoir de produire une illusion si constante et si semblable à la vérité. D'ailleurs, ce ne serait pas elle seule qui serait dans l'illusion. Ce serait tous ceux qui ont été témoins des faits merveilleux extérieurs, entre autres plusieurs évêques, tous ceux qui ont cherché à connaître la vérité pour la plus grande gloire de Dieu ... Ils ont demandé d'être éclairés, ils ont prié beaucoup, et les merveilles se sont produites à leurs yeux, quelquefois après une prière toute spéciale. Pourquoi seraient-ils, eux aussi, ainsi trompés par le démon ? Ces phénomènes n'étaient-ils pas la preuve que Dieu donnait aux évêques de la réalité des visions, le signe de l'opération divine, une déclaration du ciel que l'on pouvait croire aux révélations de la personne ? Au reste, les évêques se sont formellement prononcés en sa faveur. Mgr Prince, déjà convaincu par la guérison miraculeuse de la fête de la Conception, a été déterminé par la vision

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de la fête du Précieux-Sang (c'était celle du 20 mars 1860) à établir l'institut en question. Il y avait reconnu une manifestation de la volonté divine. Il avait pris connaissance de toutes les accusations portées contre la personne et il n'a pas cru devoir en tenir compte.'*

Par l'exposé de ce motif, l'on voit qu'Aurélie était discutée sans doute. Mais, du même coup, quel témoignage précis et catégorique rend M. Raymond à la réalité ou à la vérité des faits merveilleux dont on parlait tant ! Nous dirons tantôt, plus clairement encore, en quoi ils consistaient. Nous croyons devoir reproduire avant, dans son texte toujours, l'exposé du septième et dernier motif que faisait M. Raymond à Mgr LaRocque sur l'opportunité de la fondation alors projetée de l'institut du Précieux-Sang. Le témoignage, on le verra, rendu aux faits merveilleux, dont nous traitons spécialement ici, se précise et se fortifie encore.

L'opportunité de la fondation (septième motif) : " La dévotion principale de l'Église à cette époque est la dévotion au Précieux Sang et à Marie Immaculée. La communauté serait en parfaite harmonie avec les vœux de l'Église. L'oubli de Dieu et l'impureté sont les vices dominants du siècle. La communauté a pour but de faire réparation. On sent, dans le pays, le besoin d'une communauté contemplative et réparatrice. La nouvelle de l'institution projetée a été accueillie par le public avec intérêt, et de toute part on demande si elle va s'établir bientôt. L'opposition est locale et due à des causes faciles à connaître. Une telle œuvre, de soi si utile, devait nécessairement rencontrer des obstacles sur le lieu même. C'est le sort de toutes les institutions de ce genre. Toutes les communautés de ce pays ont été fondées par suite de révélations. Il en devait être ainsi de celle qui est projetée. La confrérie du Précieux-Sang, qui compte plusieurs milliers de membres, qui a une si grande vogue dans le pays, la dévotion du sang divin en général, si répandue partout, n'est-ce pas une préparation ménagée par la Providence à la communauté future .'' D'ailleurs, à qui est due la

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propagation de cette dévotion qui embaume toutes les communautés, ramène partout le culte de la passion (de Jésus) ? A Aurélie, le fait est incontestable. Eh ! c'est là la preuve de sa mission . . . La robe blanche donnée à la fête de la Conception, la robe rouge, le jour de la fête du Précieux Sang (allusions à deux visions précédentes), n'indiquent-elles pas la couleur des vêtements des futures religieuses ? Avec la vocation d'Aurélie coïncident d'autres vocations à la vie contemplative et même à la communauté projetée. On entrevoit des sujets que Dieu prépare ..."

Ainsi donc, le sage M. Raymond, en pressant Mgr LaRocque de se décider à faire la fondation, qui eut lieu effectivement le 14 septembre 1861, s'appuyait pour une bonne part sur la réalité de ces faits merveilleux, au sujet desquels, en historien sincère, nous avons tenu à nous expliquer dans ce chapitre. Cela nous paraît d'une grande importance. Voici d'ailleurs quelle conclusion il tirait des motifs (sept dont nous donnons les trois principaux) qu'il avait alignés. Elle n'est pas brève, cette conclusion, elle non plus. Mais elle est trop pleine de sens pour que nous ne la rapportions pas en son entier.

" Tout cet ensemble de faits, concluait le pieux directeur, cette suite de merveilles, (avec) la diffusion de la dévotion au Précieux Sang, tout cela forme un tout bien coordonné, indiquant clairement la volonté de Dieu. On peut sans doute demander quelque signe nouveau. Mais, si on n'en obtenait pas, ne peut-on pas trouver qu'il y en a de suffisants ? Dieu n'aurait-il pas permis que les évêques appelés aient vu de leurs yeux les plus merveilleux phénomènes pour les déterminer à agir quand il serait temps ? Un éclatant miracle doit-il être exigé ? Après tout, quel signe plus frappant que ce vêtement blanc qui apparaît depuis si longtemps ? Ne plus croire à la réalité de la révélation après tout ce qui s'est passé, c'est croire à une intervention du démon, se jouant habituellement du sang de Jésus, de la pureté de Marie, de tout

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ce qu'il y a de plus sacré, malgré toutes les prières de ceux qui avaient droit de demander sur ce sujet la claire manifestation de la volonté de Dieu. Eh ! bien, c'est impossible de se laisser aller à cette appréhension, lorsqu'on médite sur la confiance que l'on doit avoir au sang de Jésus et à la bonté de Marie. Le sang de Jésus met en fuite le démon, il ne lui est pas donné comme instrument pour tromper les pontifes de Dieu ne cherchant à connaître la vérité que pour sa plus grande gloire. Ne rien faire serait s'exposer à priver Dieu d'un hommage qu'il demande, arrêter une source de grâces abondantes pour le diocèse et pour le pays en général, enlever une digue au torrent du vice impur, retarder la sanctification d'âmes appelées à une grande perfection. Attendre c'est s'exposer à perdre des vocations qui se présentent. Tous demandent une décision. C'est le moment de la donner. Il peut se présenter quelques objections. Dans notre condition humaine, quelque obscurité se mêle toujours aux clartés les plus vives. Mais, disait à cette occasion même l'évêque de Montréal (Mgr Bourget), il faut avoir confiance en Dieu, vouloir sa gloire et agir avec courage. Les contradictions sont une raison contre et non pour. Il faut nécessairement une certaine lutte. Au reste, une décision formelle ferait disparaître probablement les plus grandes difficultés. Quant aux obstacles matériels, il n'y a pour une décision à prendre en ellemême nullement à en tenir compte. Si Dieu veut l'œuvre, rien d'essentiel ne lui manquera. Sainte Thérèse disait que, quand il s'agit d'une fondation, il faut examiner uniquement si Dieu la veut, sans faire attention aux moyens matériels d'exécution, et, quand la volonté de Dieu semble manifeste, se mettre à l'œuvre avec une entière confiance en la Providence ..."

Ces faits merveilleux sur lesquels s'appuyait M. Raymond, ils étaient de diverses sortes. Nous avons vu, aux chapitres III et IV, qu'Aurélie avait des ravissements et des extases. Elle en rendait compte à son directeur, et à lui seul, par obéissance.

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Elle disait que son imagination pouvait la tromper, qu'elle craignait de se faire illusion. Mais elle croyait avoir vu Notre- Seigneur, la sainte Vierge, saint Dominique. Son abstinence de nourriture, sa privation de sommeil étaient pour le moins extraordinaires. Des parfums singuliers s'exhalaient de sa personne, de sa bouche surtout, le plus souvent après ses communions. A ce moment de sa communion, parfois la sainte hostie paraissait s'échapper de la main du prêtre pour aller d'elle-même se placer sur sa langue, ou bien, plus souvent, et c'est là un phénomène que des centaines de gens ont vu, cette hostie sainte, approchée de ses lèvres, disparaissait aussitôt, tandis que sa bouche se remplissait d'un sang vermeil. Aux yeux de nombre de personnes, son vêtement tout noir paraissait tantôt blanc, tantôt rouge. Elle se trouvait soudain transportée de sa chambre de la maison paternelle dans l'église du Rosaire, à un demi-mille. Qu'on le remarque bien, nous ne jugeons pas, nous n'apprécions pas. Nous racontons simplement ce qui s'est dit, ce qui s'est écrit. Nous pourrions citer de nombreux témoignages. Contentons-nous de deux, qui ont sûrement une force probante particulière.

Le fondateur de l'institut du Précieux-Sang, Mgr Joseph LaRocque, est mort le 18 novembre 1887. Dès le 15 septembre 1884, il avait écrit, dans un mémoire d'outre-tombe, un récit vraiment impressionnant de tous ces faits extraordinaires et merveilleux. Il l'avait ensuite remis ou adressé à Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa. Celui-ci, à la mort de Mgr Joseph, avait placé ce document dans une enveloppe, scellée de son sceau à cinq endroits différents, sur laquelle il avait écrit de sa main : " Pour être remis, sans être ouvert, après la mort du soussigné, à la révérende Mère du Saint-Cœur-de-Marie, supérieure du monastère du Précieux-Sang à Ottawa, ou, si' elle était défunte, à la révérende Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, supérieure du monastère du Précieux-Sang à Toronto. — Ottawa, 24 novembre 1887,

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J.-Thomas, archevêque d'Ottawa." Nous avons tenu dans nos mains, en février 1923, ce document précieux et vénérable. Nous' l'avons lu et relu avec une émotion particulière. Il y a là tout ensemble une solennité et un accent de sincérité qui ne peuvent pas ne pas émouvoir, persuader et convaincre. Ce document, en voici la teneur.

" Mes mémoires d'outre-tombe sur la Mère co-fondatrice de l'institut du Précieux-Sang. — Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il. Le jour quinzième de septembre 1884, octave de la nativité de la très sainte Vierge Marie, et le lendemain du vingt-troisième anniversaire de la fondation de l'institut du Précieux-Sang, l'oeil fixé sur Dieu qui me jugera bientôt peut-être sur le présent écrit, je consigne ici quelques-uns des principaux faits par lesquels le Seigneur, comme je le crois dans toute la sincérité de mon âme, a bien voulu signaler à mon attention mademoiselle Aurélie Caouette et (nous) donner, à M. l'abbé Raymond et à moi, pleine confiance qu'il appelait cette âme privilégiée à fonder, avec notre commun concours, une " communauté contemplative destinée à adorer tout spécialement le très Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ". Qu'on remarque bien la solennité de ce préambule et que l'on n'oublie pas que c'est un évêque, un saint évêque, le fondateur même de l'institut, qui parle, et qui parle de la co-fondatrice. De toute évidence, son témoignage, en de telles circonstances, en face des jugements de Dieu qu'il évoque, a une valeur et une portée exceptionnelles. Or, ce témoignage dit deux choses : 1 ° que la jeunesse de Catherine- Aurélie a été vraiment celle d'une jeune fille vertueuse; 2 ° que sa vie jusqu'à l'heure de la fondation a été pleine de faits extraordinaires et merveilleux. Nous le reproduisons en son entier dans les deux pragraphes qui suivent.

" Dans ce mémoire, je consigne d'abord les faits dont la connaissance m'est parvenue par les témoignages irrécusables de

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plusieurs personnes de haute et respectable autorité : les maîtresses qui ont présidé à l'instruction de mademoiselle Caouette et son directeur, M. l'abbé Raymond, aujourd'hui Mgr Raymond, vicaire général et prélat romain. D'après ces témoignages, entre autres (choses), mademoiselle Aurélie Caouette s'est distinguée dès sa première jeunesse, au couvent de la Congrégation (Notre-Dame) de Saint-Hyacinthe et au sein de sa famille, par les plus belles vertus de son âge : docilité, respect profond, tendre affection pour ses chers parents, pureté et innocence de vie remarquables, insigne dévotion envers le saint Sacrement manifestée par de fréquentes communions, qu'accompagnait souvent la douce effusion de ses larmes et dont les tout célestes effets rayonnaient sur sa virginale figure. — Elle parlait avec charme de la sainte Eucharistie, et, toute jeune encore, elle exprimait dans des écrits simples, mais en même temps empreints d'onction, des sentiments qui faisaient comprendre combien la communion enivrait son âme de pures et délectables jouissances. — Sortie du couvent, elle alla progressant dans une haute piété et innocence de vie au sein de sa famille, dont elle fit toujours l'édification et la joie et de la part de laquelle elle fut même l'objet d'un attachement auquel l'admiration se mêlait à la plus vive tendresse. Adonnée à des exercices spirituels qu'elle prolongeait même la nuit, elle s'acquittait néanmoins, avec une rare activité et une religieuse humilité, des nombreux travaux qu'exigeait d'elle le service domestique de sa famille, prenant pour sa part ce qu'il y avait de plus bas et de plus pénible dans le travail. — Plusieurs années avant la fondation de l'institut du Précieux-Sang, elle renonça à la satisfaction en général si chère à une jeune fille de faire usage de belles toilettes comme ses parents étaient en mesure et désireux de lui en voir porter. On la vit, dans ce laps de temps, paraître en public coiffée avec simplicité et sans conformité aucune aux modes en usage. Tout son vêtement consistait en une robe noire, d'étoffe fort

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commune, descendant de la tête aux pieds, avec une collerette de même étoffe, qui la recouvrait depuis la partie supérieure du cou jusqu'au bas de la poitrine. Un long manteau de même couleur recouvrait le cou et descendait de dessous le menton au-dessus des pieds. Ce genre d'habillement offrait un contraste frappant avec les habits en usage dans le monde et maintenait humblement celle qui le portait dans l'entière abstention de tout semblant de modes mondaines. Sous ce simple costume, mademoiselle Caouette allait tous les jours à l'église, soit pour communier, soit pour y faire malgré le grand froid de l'hiver des visites très prolongées au saint Sacrement et à l'Immaculée Vierge. Le saint tabernacle et la blanche statue de Marie sans tache la tenaient comme ravie durant des heures. — A cette époque, son horreur à la simple pensée ou image du péché faisait prendre à son visage une expression où se peignaient la haine et la répulsion de son âme. Ses traits se crispaient sensiblement aussi à la contemplation du crucifix, parce qu'il lui rappelait les amoureuses souffrances de Notre- Seigneur durant le supplice du calvaire... J'ajouterai un mot de ce qui a été rapporté de ses jeûnes excessifs et prolongés. La réalité des rapports sur ce point me paraît incontestable au point que c'est ma ferme conviction que ces jeûnes ont longtemps et souvent dépassé les forces ordinaires de la nature."

" Je passe maintenant à dire et à attester ce que j'ai vu de mes yeux. — Pluieurs années avant la fondation de l'institut du Précieux-Sang, d'étranges et mystérieuses manifestations commencèrent à paraître ostensiblement aux sens et avec une évidence croissante. — Ainsi, un petit crucifix, qu'elle portait habituellement fixé à sa ceinture, s'échauffait très souvent à un si haut degré, lorsqu'elle le tenait dans sa main vis-à-vis son cœur, qu'il est à ma parfaite connaissance et expérience personnelle que l'effigie en métal brûlait la peau de la main de ceux qui le prenaient ou qu'il laissait une forte empreinte par l'effet de sa chaleur sur la cire

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avec laquelle on le mettait en contact. J'ai fait moi-même personnellement l'expérience du fait. — J'ai senti parfois un parfum délectable qui s'échappait de sa personne. Une fois, entre autres, que je venais de converser avec elle après sa communion, elle embauma l'appartement (la pièce), au moment où elle s'éloignait j^de moi, sous mes yeux. Lui ayant demandé un peu plus tard si elle avait reçu quelques faveurs dans cette communion, elle me répondit que Marie l'avait aspergée d'une petite fiole qu'elle tenait à la^ main. C'était, m'a-t-il semblé avec raison, l'explication de l'embaumement de l'appartement dont je viens de parler. — Plus tard, durant mon séjour à Saint-Hyacinthe, pendant plus de deux ans avant la fondation de l'institut, et depuis, j'ai été témoin souvent que le sang suintait plus ou moins abondamment de son front, surtout lorsqu'elle se présentait à la table sainte. Ce phénomène était devenu pour moi si ordinaire que je n'en faisais presque aucun cas. Un habile et religieux médecin en fut témoin, un jour qu'il voulut m'accompagner au couvent où je donnais la communion à la demoiselle en question. Interrogé par moi sur l'explication du fait, il répondit bien positivement que vu les circonstances qui l'accompagnaient il n'en avait aucune explication naturelle dans la science médicale. Ce phénomène s'est manifesté non seulement longtemps avant la fondation de l'institut du Précieux-Sang, mais longtemps depuis. Il a été constaté par nombre d'ecclésiastiques et de laïcs. Et j'atteste, d'après ma connaissance et expérience personnelle du fait, que celui-ci se manifestait toujours au moment où elle s'adonnait aux sentiments et aux actes de ses plus pieux et fervents exercices religieux. — J'ai vu aussi, durant une vingtaine d'années avant et après la fondation de la communauté, et nombre de prêtres ont vu comme moi, sa langue se couvrir abondamment d'un sang liquide et vermeil dans l'acte même de la communion et redevenir aussitôt après dans son état naturel. C'est un fait que j'ai personnellement constaté. — Une

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autre manifestation des plus étonnantes à mes yeux, c'est celle d'un jaillissement sensible de sang, qui paraissait sortir du cœur, se faisait jour à travers son côté et mouillait ses vêtements vis-àvis cette région de son corps. Voici la surprenante circonstance avec laquelle le fait s'est produit un jour sous mes yeux. Voulant reconnaître personnellement si ce qu'on m'avait rapporté était bien exact et digne de foi, j'invitai la jeune fille à une entrevue pieuse pour un vendredi à 3 h. de l'après-midi. Mon entrevue n'eut (pas) d'autre but que d'exciter vivement les sentiments pieux de mademoiselle Caouette par mes paroles sur la passion (de Jésus). Ma tentative eut un plein succès. Soudainement, à mon grand étonnement, le sang jaillit avec tant de violence de la région de son cœur que, après avoir traversé le vêtement de dessous, puis la robe, il sortit si vigoureusement à travers la collerette qu'il se forma trois gouttes bien rondes que je recueillis dans mon mouchoir. Or, cette collerette, on le comprend, laissait quelque espace entre elle et la robe. Je rendis compte en temps opportun du résultat de mon expérience à plusieurs médecins. Ces hommes versés dans la science médicale me déclarèrent qu'ils ne pouvaient l'expliquer naturellement : premièrement, parce que mademoiselle Caouette n'avait aucune plaie saignante à son côté, et secondement, parce que, eût-elle eu une plaie, le sang ne pouvait tacher que la chemise ou la robe, ou tout au plus, mouiller aussi la collerette, mais non la traverser avec violence au point de se réunir ensuite en gouttes arrondies. Cela est de toute impossibilité, naturellement parlant, c'est indéniable. — Je laisse de côté ces suintements et émissions de sang tant de fois réitérés, au côté, au front» à la partie postérieure de la tête, et, une fois, sous mes yeux, autour de l'anneau de profession religieuse qu'elle portait au doigt, et j'en viens au changement de la couleur noire de sa robe en une éclatante blancheur. — Cette transformation avait lieu, le plus ordinairement, au moment de sa communion pour ne disparaître

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qu'assez longtemps après. Cette manifestation avait aussi lieu en d'autres temps, et même encore, bien que rarement, quand elle allait de chez elle au très saint Sacrement. Je certifie en face du ciel et de la terre que j'ai vu cette transformation de la couleur du noir au blanc le plus éclatant au moins quarante fois et deux fois seulement en rouge brillant comme du beau velours de soie. Ce fait a cessé, pour moi du moins, depuis l'adoption du costume rouge et blanc que portent les Sœurs du Précieux-Sang."

" Je termine ce petit mémoire, écrit enfin Mgr Joseph LaRocque, auquel je pourrais ajouter bien d'autres signalements, que j'ai cru m'être donnés d'en haut afin de m'enhardir dans l'ardue détermination d'entreprendre la création d'une communauté contemplative à Saint-Hyacinthe. Je ne me suis jamais prononcé, même intérieurement, sur la nature des faits que je viens de narrer. Mais j'avoue qu'ils m'ont efficacement rassuré au sujet de cent cancans qui volaient de bouche en bouche et dont la fausseté et l'absurdité m'étaient fermement garanties par ce que je savais de science certaine et de la plus évidente expérience personnelle. Aussi, je crois pouvoir répéter en toute sûreté de conscience que le doigt de Dieu s'est montré dans l'œuvre de l'institut du Précieux- Sang. — (signé) Jos., év. de Germanicopolis, ancien évêque de Saint-Hyacinthe."

L'importance de ce document, si vénérable, n'échappera à personne. Dix-huit ans plus tard, en 1902, un autre évêque, Mgr Gravel, dans une allocution aux Sœurs de son monastère de Nicolet, prononcée le 14 septembre, à l'occasion de l'anniversaire de la fondation de Saint-Hyacinthe, ajoutait le poids de son témoignage à tout ce que nous venons de lire. Le temps alors avait fait son œuvre. Mère Catherine-Aurélie touchait à ses dernières années. Quarante ans avaient passé. Ceux qui en 1860 et 1861 doutaient de la vocation de la pénitente de M. Raymond et de l'opportunité de la fondation de l'institut, et qui n'étaient plus là, auraient-

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ils, en 1902, maintenu leur opposition ? Voici, en tout cas, ce que nous lisons sous la plume de l'annaliste du monastère de " Saint- Joseph " de Nicolet, à la date du 14 septembre 1902,

" En ce quarante-et-unième anniversaire de la fondation de notre béni institut. Sa Grandeur Mgr Gravel est venu célébrer la messe de communauté. Notre vénéré Père était ce matin tout pénétré de la mystérieuse action de Dieu sur les fondateurs de notre communauté, que lui, Mgr Gravel, a vu naître et grandir favorisée des bontés du Seigneur. Son entretien débuta tout naturellement par l'évocation des commencements de l'institut du Précieux-Sang. Nous voulons essayer de reproduire aussi exactement que possible cette causerie, d'un caractère particulièrement intime et solennel. Monseigneur s'exprima à peu près dans les termes que voici :

" En ce jour du quarante-et-unième anniversaire de la fondation de votre institut, je tiens à vous dire ceci. Votre communauté n'est pas une œuvre du hasard, mais une œuvre inspirée, voulue par Dieu à raison de son opportunité à cette époque-là. Dieu proportionne les dévotions aux besoins de l'Église. Or, la religion était alors en butte aux mépris, aux attaques d'une doctrine erronée, professée et enseignée ouvertement, dans notre pays, par une secte qui avait son siège à Montréal : V Institut canadien. Les mauvais journaux circulaient dans nos contrées, ridiculisant, méprisant nos croyances les plus sacrées, les objets les plus chers de notre religion. J'étais ecclésiastique en ce temps-là et je pouvais suivre le mouvement antireligieux et les moyens auxquels recouraient l'épiscopat et le clergé pour remédier au mal envahissant. Les mandements publiés par les principaux évêques de la province en ce temps-là et qui existent encore attestent ce que je dis. C'est aussi à cette époque que Chiniquy, devenu apostat, commençait à prêcher ses erreurs, à publier des brochures, qui ne faisaient pas, heureusement, tout le tort (qu'il aurait) voulu, parce que la

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grande partie de nos gens ne se souciaient pas d'ouvrir et de lire ces pages malsaines. — Eh ! bien, c'est alors que, entre toutes les mesures prises pour contrôler le mal qui allait corrompre le pays, la fondation du Précieux-Sang fut inspirée par Dieu et (que) l'institut commença son œuvre de prière et d'expiation dans la ville de Saint-Hyacinthe. Et aujourd'hui, rien n'existe plus de tout cela. Tout a disparu, c'est fini. Tout au plus reste-il quelques vieux livres jaunis au fond des armoires, que l'on ne songe même pas à ouvrir ! — C'était d'une communauté contemplative que le pays avait besoin. Il y avait bien d'autres communautés, même cloîtrées, telles que les Ursulines (pour l'enseignement), les Hospitalières de Saint-Joseph et autres. Mais, il n'y avait point d'établissements exclusivement voués à la vie contemplative, à la pénitence. L'Église, au pays, en souffrait. Le plan d'une communauté de ce genre fut donc projeté, réalisé. Elle serait dédiée, non pas à un mystère quelconque, mais au grand mystère, qui reste la plus sublime expiation et la plus noble comme la plus suffisante des réparations, le mystère de la rédemption, le Précieux Sang.

" Ce qu'il eut à subir de persécutions, le nouvel institut, je le sais, pour avoir vécu sur les lieux mêmes à ses premiers jours, et je reste le seul peut-être capable de vous parler aujourd'hui de ces choses, dont certainement vous n'avez pas toutes une juste idée . . . Le démon essaya tout pour entraver l'œuvre de Dieu. La mission de ces quatre jeunes filles réunies pour fonder l'établissement fut critiquée, blâmée . . . Satan souleva contre elles la plupart des gens, même parmi le clergé et jusqu'aux évêques, dont quelques-uns étaient hostiles à l'œuvre naissante. M. l'abbé Désaulniers (du séminaire de Saint -Hyacinthe), prêtre au jugement droit et éclairé, réputé pour un homme sensé, lui si enthousiaste à l'égard de toutes les œuvres de la religion, était fort opposé au nouvel institut et parlait à tort et à travers contre lui, disant que les fondateurs n'étaient que des fous . . . Mgr Joseph LaRocque

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(se vit) obligé d'user de son autorité d'évêque pour défendre au clergé de Saint-Hyacinthe assemblé pour la retraite ecclésiastique de s'entretenir de l'institut du Précieux-Sang, tant les choses allaient loin dans ces discussions où s'engageaient partisans et opposants . . . Toutes ces humiliations au début de votre établissement prouvent assez qu'il était l'œuvre de Dieu, puisque satan tentait de le renverser. Et c'est pourquoi Dieu a voulu manifester clairement sa volonté sur la nouvelle fondation par des merveilles qui ont cessé depuis, mais dans lesquelles j'ai foi autant que j'ai foi dans la parole de cet homme de Dieu qu'était Mgr Joseph, depuis le jour où il jura devant moi la vérité de ces faits. Les plus jeunes qui m'écoutent ne savent pas l'histoire de mon incrédulité..."

A ce moment, remarque l'annaliste, au milieu du profond silence qui régnait dans la salle où Mgr Gravel parlait, on entendit» répondant à la question de l'évêque, cette parole de l'une des auditrices : " Non, Monseigneur !" — "Eh ! bien, poursuivit Mgr de Nicolet, je leur dirai tout d'abord que, demeurant à cette époque à Saint-Hyacinthe, où j'étais vicaire, j'entendais souvent dire que Dieu opérait des merveilles en faveur de la jeune fondatrice du Précieux-Sang, mademoiselle Aurélie Caouette. Bien des bruits circulaient. On disait qu'elle souffrait les douleurs du couronnement d'épines, que sa langue se rougissait de sang (au moment de ses communions), qu'une sueur sanguinolente couvrait son corps à certains temps, que cela revenait à heure fixe la veille du vendredi, qu'il fallait alors la mettre au bain, que d'autres fois son crucifix devenait brûlant, etc., etc . . . Or, pour ma part, je ne voulais rien croire à ces cent récits, hormis le fait du sang sur la langue que je croyais pour l'avoir vu de mes yeux. — Un jour, je me trouvais seul avec Mgr Joseph. Nous causions de l'institut, qu'il aimait tant ... Je lui dis ingénuement que, pour moi, je ne croyais rien à toutes ces choses extraordinaires qu'on débitait.

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Ce sont là, dis-je, des histoires en l'air. On dit des choses absurdes, ridicules, propres à exciter la risée du public, à faire traiter la fondatrice d'imaginaire . . . Pour moi, je ne crois rien à ces discours. Alors, Mgr Joseph, prenant un visage sévère, d'une expression exceptionnellement grave, se redresse dans son fauteuil, et, avec un accent solennel que je n'oublierai jamais : " Ainsi, me dit-il, vous traitez tous ces faits d'histoires en l'air ?" — " Oui ", répondis-je. — " Eh ' bien, moi, reprit Mgr Joseph, devant Dieu qui m'entend et avec ma parole d'évêque, moi je vous jure que telles et telles choses que vous ne croyez pas et ne voulez pas croire sont vraies et prouvées ! Je les ai vues de mes yeux, non pas une fois, mais des centaines de fois." — Ah ! Je vous assure que je restai bouche close. Je n'osais plus bouger !

" Or, ces merveilles-là, ajoutait encore Mgr Gravel, ont existé pour appuyer l'œuvre de Dieu à ses débuts, quand l'ennemi (de ce qui est bien) remuait tout pour l'anéantir. Elles ont cessé, mais elles n'en sont pas moins réelles. Personne (maintenant) qui puisse vous donner un récit des faits qui ont précédé et accompagné la fondation de votre institut ! Pas de livres qui vous parlent des nécessités qui étaient au cœur de l'Église dans notre pays lors de son établissement ! Mais moi, je suis là, comme un livre et mieux qu'un livre, témoin oculaire de ce que je vous raconte. J'ai vu et entendu ce que je vous rapporte aujourd'hui. Votre histoire, quand on y travaillera, aura pour point d'appui les besoins de la religion dans ce temps-là. Vous verrez, dans les mandements dictés par la sollicitude pastorale, les désordes qui alarmaient la foi en notre pays. Et c'est (ce sera) voir tout de suite votre communauté née pour la prière et pour l'expiation. Vous ne serez utiles à la société et à l'Église qu'en autant que vous resterez dans les vues et dans la pensée première de vos fondateurs. Gardez l'esprit primitif. N'en déviez jamais ... Le Saint-Siège peut, en présence des besoins nouveaux des temps, intervenir et donner à votre genre de vie une direction autre que la première.

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Mais, d'ordinaire, ce n'est ni au particulier, ni à l'institut luimême, (qu'il appartient) de s'écarter de l'esprit primitif. Il y a toujours danger pour lui de le faire. . .**

A ces témoignages, singulièrement émouvants, nous pourrions en ajouter d'autres. Au lendemain du cinquantenaire de l'institut en 1911, la supérieure de Saint-Hyacinthe du temps. Mère Aiméede-Marie, de regrettée mémoire, avait demandé à toutes les Sœurs du Précieux-Sang et aux amis de l'œuvre, qui avaient connu la vénérée fondatrice, d'écrire ce qu'elles ou ce qu'ils savaient d'elle, en vue de faciliter le travail de l'historien de l'avenir. Nous avons là des centaines de cahiers et de lettres sous la main. Nous n'y insisterons pas. Ce serait, encore une fois, nous condamner à d'interminables redites. Très variés dans la forme, tous ces écrits, surtout pour ce qui concerne la période dont il est question dans ces témoignages que nous avons reproduits, de Mgr Raymond, de Mgr Joseph LaRocque et de Mgr Gravel, racontent substantiellement les mêmes faits extraordinaires et merveilleux.

Il est un point cependant sur lequel nous estimons de notre devoir d'historien sincère, consciencieux et fidèle, d'appuyer encore, pour rendre hommage à la vérité. Une fois l'institut établi, ces manifestations extraordinaires ne se sont plus produites comme par le passé, au moins en très grande partie. Il faut ajouter cependant qu'elles n'ont pas toutes cessé complètement, ou encore qu'il y en eut d'autres. Nous en trouvons des signes évidents à plusieurs reprises, sous la plume des annalistes de la maisonmère ou des diverses maisons-filles. Nous ne voulons, à ce sujet, rien juger, ni préjuger. Nous n'avons, pour cela, ni autorité, ni compétence. Nous racontons tout simplement et uniquement.

A la date du 2 mai 1874, par exemple, l'annaliste de Saint- Hyacinthe écrit : " Notre chère victime de Mère a passé une nuit terrible. Par moments, elle paraissait dans une véritable agonie. D'après les paroles quiMui échappaient, on comprenait que

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l*époux crucifié la faisait participer surtout à sa haine extrême du péché et à l'horreur qu'il lui cause. On ne comprend pas tou» jours, disait-elle, tout ce que coûte à Notre-Seigneur une imperfection volontaire ..." Dans sa dernière maladie surtout, on aperçut des signes de son union, qu'on savait d'ailleurs depuis longtemps intime et constante, avec Jésus souffrant. Le 7 avril 1905, en la fête du Précieux-Sang du carême, nous lisons dans les mêmes Annales de Saint-Hyacinthe : " Un phénomène étrange se produit chez notre Mère. Depuis les premières vêpres de la fête, plusieurs d'entre nous avons vu, par intervalles, sur sa main gauche, une petite croix d'environ un pouce de long, arrondie aux extrémités, de couleur un peu plus brune que la peau. Chacune veut voir cette croix, et, à tour de rôle, les Sœurs se succèdent auprès de la vénérée malade, lui disent un mot, ou même ne font que lui baiser la main, et constatent, en effet, que la petite croix y apparaît réellement. Notre chère Mère ne semble rien remarquer de la croix, s'efforce de nous sourire et persiste dans son mutisme." Le 21 du même mois, en ce jour du vendredi-saint où l'on craignait tant de la voir mourir, ainsi que nous l'avons raconté au chapitre précédent, l'annaliste, revenant sur tout ce qui s'était passé depuis le mois de janvier, après avoir noté que la vénérée fondatrice répétait souvent qu'elle allait mourir dans le cours de l'année, raconte le fait extraordinaire que voici : " Une nuit que notre vénérée Mère avait beaucoup souffert. Sœur Marie-du-Calvaire (son infirmière) aperçut devant elle une dame toute lumineuse et très belle, vêtue de blanc et portant une ceinture bleue qui lui descendait jusqu'aux genoux. Cette dame lui dit : " Ma Sœur, votre Mère va mourir." — " Comment cela ? " demanda Sœur Marie-du-Calvaire toute stupéfaite. La belle dame n'ajouta rien. Elle fit quelques pas et disparut. Sœur Marie-du-Calvaire crut que c'était la sainte Vierge. C'était dans la nuit du 11 au 12 février. Notre Mère n'a jamais rien su de la chose."

Y eut-il là, delà part des Sœurs qui se succédaient à son chevet, le 7 avril, ou de la part de son infirmière, dans cette nuit du 11 février, quelque pieuse illusion ? Nous ne pouvons pas, en tout cas, ne pas croire à leur sincérité. Pareillement, nous croyons à celle d'une religieuse, décédée en décembre 1922, qui fut longtemps secrétaire de l'institut, et qui fut aussi supérieure du monastère de Saint-Hyacinthe, qui nous écrivait le 5 août 1922 : " Pour les choses extraordinaires, je suis, d'ordinaire, plutôt pessimiste et incrédule. Mais, pour moi, l'avantage de notre bénie Mère c'est qu'elle ne parlait jamais de ces grâces que Dieu lui avait faites jadis, et c'est (aussi) qu'elle était d'une simplicité d'enfant dans la pratique de la vertu, surtout de l'humilité et des humiliations. Puis, quand je pense à ma vocation, prédite alors que j'avais à peine 13 ans, et que je me rappelle que, l'année d'avant mon entrée, notre vénérée Mère, me montrant à deux Sœurs, au moment où je passais devant le monastère, rieuse et folâtre, avec mes compagnes de pensionnat, leur dit : " Vous voyez celle-là qui est si enjouée «t qui amuse tant les autres ? Eh ! bien, ce sera une des nôtres," je ne doute plus de rien ! " — La même religieuse apprenant que le trop modeste historien que nous sommes, en lisant les notes de Mgr Raymond et de Mgr LaRocque, que nous avons exposées au début de ce chapitre, s'était trouvé assez désemparé, nous écrivait un peu avant, c'est-à-dire le 6 juillet : " J'ai su que vous aviez été un moment désorienté et troublé par les notes que vous avez eues en mains . . . Notre bénie Mère n'était là-dedans que pour une partie de sa vie et de son âme . . . Mgr LaRocque devinait quel rôle d'ange notre vénérée fondatrice serait appelée à jouer dans les sphères de la haute spiritualité, il la formait pour cette mission qui lui serait dévolue un jour ou l'autre dans ces questions et ces directions d'ascétisme. Elle y a excellé, en effet, mais avec une simplicité dont vous n'avez pas d'idée. Elle descendait vite de ces hauteurs et se mêlait à ses filles pour les travaux d'entretien

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du monastère. A la voir manier le balai, ou suant à grosses gouttes au-dessus d'une cuve de lessive, on aurait pu dire qu'elle ne savait pas faire autre chose ! . . . Ne la faites pas passer sa vie sur le Thabor, pas même aux pieds du tabernacle ! Non, vous ne la rendriez pas telle qu'elle était. Faites-en une victime sur le calvaire, par les épreuves et les maladies de la fin, et aussi une victime de pénitence, par le travail et l'abnégation d'un dévouement constant. Ce n'est qu'en combinant ces deux côtés différents de sa vie que vous nous donnerez la vraie Mère Catherine-Auréliedu-Précieux-Sang."

Nous n'hésitons pas à écrire ici que ces paroles, tombées d'une plume qui nous était chère depuis trente ans passés, nous ont puissamment aidé dans notre tâche. C'est pourquoi aussi, de tous les témoignages d'admiration qui ont été rendus à la Mère fondatrice par ses filles après sa mort, nous n'avons retenu que celui qui nous a paru le plus simple et le plus naturel et que nous allons maintenant rapporter. Nous croyons que, comme résultat d'ensemble, il esquisse un portrait des plus fidèles de l'héroïne dont nous avons essayé de retracer la vie. C'est encore une religieuse qui écrit. Pas plus que l'autre, nous ne voulons la nommer. Mais nous pouvons attester que, elle aussi, elle était particulièrement qualifiée pour témoigner. Les notes que nous avons d'elle, sous sa signature, datent du 10 novembre 1905, c'està-dire d'environ quatre mois après la mort de celle qu'elles louent en termes si justes :

" Au cours des vingt-trois années que j'ai passées sous le gouvernement de notre Mère fondatrice, ce que j'ai le plus admiré chez elle, c'est la patience, la bonté, la bienveillante charité avec lesquelles elle accueillait toujours à sa chambre de direction les Sœurs qui, sans interruption, y entraient. Toujours, elle avait un bon sourire, une parole encourageante, une gaieté douce et grave tout à la fois qui,'4par sa persévérante continuité était

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bien, sans contredit, le meilleur démenti donné aux préjugés de ceux qui croient que le propre de la vertu est d'allonger et de brider les figures. Sans cesse appelée au parloir par des affligés sans nombre appartenant à toutes les classes de la société, prêtres, religieuses, séculiers, gens du peuple ou notables placés au plus baut degré de l'échelle sociale ; tous les jours ayant à surveiller, et même à dicter, une correspondance volumineuse venant et allant d'un bout à l'autre de notre continent ; sans cesse ayant à donner aux Sœurs de nos différentes maisons des avis, des encouragements, des directions que celles-ci ne cessaient de réclamer, et cela afin qu'il leur fût possible, de loin comme de près, de vivre sous l'influence immédiate de son action; de plus, étant souvent aux prises avec des brisements de cœur que nous laissons à l'avenir de révéler, si Notre-Seigneur le veut . . . toujours, notre Mère, à la trempe si exceptionnellement forte et suave, accueillait avec ce bon sourire ... Et il ne faudrait pas croire que cet accueil engageant et cette patience inaltérable étaient chez elle l'effet d'une nature exempte de vivacité. Pour celles qui l'ont connue à fond, c'était plutôt l'effet d'un caractère vif et bouillant, combattu et maîtrisé jusqu'à l'héroïsme. Le sourire dont je parle, c'était le sourire de la grâce ... ! Je me hâte d'ajouter que, si notre Mère était ainsi douce et patiente, elle savait également être ferme quand il le fallait. Bien que la sévérité n'ait jamais été la note dominante de sa nature, elle savait faire vibrer cette note, et fortement, quand son devoir le commandait. Mais, même alors, elle était encore miséricordieusement bonne. Elle avait ce tact si rare de savoir reprendre fermement sans briser le cœur et sans abattre le courage. Elle laissait volontiers à d'autres le soin (ou la tâche) de représenter la justice par des coups qui faisaient parfois saigner son cœur. Pour elle, elle préféra toujours évoquer dans nos âmes lesouvenir des bontés de celui qui n'acheva jamais le roseau à demi brisé et qui n'éteignit jamais la mèche encore fumante. Un jour

CHOSES EXTRAORDINAIBBS BT MEBVmLLBUSES

qu'elle craignait d'avoir fait de la peine à une Sœur, elle lui en demanda pardon et mit tout en œuvre pour lui faire oublier ce qu'elle croyait n'avoir pas été de sa part bonté de mère. Une autre fois qu'une Sœur agenouillée à ses pieds avouait certaine infidélité à l'observance prescrite par nos saintes règles, elle lui dit : " Pourquoi, mon enfant, n'êtes- vous pas venue plus tôt ? . . . Aviez-vous peur de moi ? Vous le savez bien, je ne vous aurais pas reprise avec amertume, mais plutôt suavement, comme je m'efforce de le faire d'habitude "... Cette chère Mère voulait sans cesse nous procurer le mérite de l'obéissance religieuse au dépens même du repos qui lui était parfois si nécessaire. Sa gardemalade ayant renvoyé un jour une Sœur qui s'était présentée à sa chambre pour y demander une permission, parce que notre Mère paraissait en grand besoin de repos, elle en fut reprise doucement : " Ne dites jamais aux Sœurs qui veulent me voir que je suis fatiguée, prononça notre Mère, ne les renvoyez jamais, car, ne pouvant me rencontrer, elles agiront sans permission et perdront ainsi le mérite de tout acte qui porte le cachet de l'obéissance religieuse ..." — " Elle pleurait facilement avec celles qui avaient à pleurer, continue plus loin la même narratrice. Dans une circonstance où le cœur d'une de ses filles avait été terriblement brisé, je la trouvai, cette Mère compatissante, blottie dans un petit coin reculé du monastère. Elle faisait pitié à voir. Je m'efforçai de la consoler . . . Quand vint l'heure de la nuit, elle me dit avec un accent que je n'oublierai jamais : " Vous avez été mon ange consolateur ! Merci ! Un jour, je vous le rendrai ! " A quelques années de là, je fus moi aussi conviée au festin de la croix. Et notre Mère voulut bien se souvenir. Ce qu'elle m'a été dans mes jours d'épreuves ne saurait se raconter. Ce ne furent pas seulement des avis et des encouragements qu'elle me donna, ce furent de vrais sanglots, ces larmes du cœur qu'elle répandait avec tous ceux que le malheur touchait de son aile. Cette chère

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Mère, elle plongeait quelquefois ses regards dans l'avenir, et y voyait les croix qui allaient venir et s'abattre sur l'une ou l'autre d'entre nous. Ainsi, un jour qu'elle était de passage dans l'un de nos monastères et qu'elle faisait la visite des cellules, elle dit en entrant dans l'une : " La croix n'est pas encore venue ici, mais elle va s'y implanter profondément." On remarqua peu ces paroles sur le moment, mais elles furent plus tard vérifiées à la lettre ..." — " Dans ses dernières années, écrit encore la même religieuse, notre Mère nous faisait souvent penser à saint Jean, en nous répétant le mot de l'apôtre au cœur pur aux fidèles d'Ephèse : ** Aimez-vous, nous disait-elle dans toutes les circonstances où la communauté se trouvait réunie, soyez bonnes, officieuses, entre vous autres, rendez de bonne grâce les services qu'on vous demande ..." Au chapitre des coulpes, à sa chambre, partout et toujours, ces paroles tombaient de ses lèvres et produisaient des fruits de bonne entente, de paix et de fraternel accord, qui se continuent aujourd'hui et qui font de notre monastère, non pas un ciel sans nuages, puisqu'il est de la terre, mais un petit ciel du moins, qui, même au milieu des embarras de la vie commune, nous donne le centuple promis à ceux qui quittent tout pour suivre Notre-Seigneur."

Quel beau témoignage, en vérité, et pourquoi l'affaiblirions-nous par des commentaires qui ne le vaudraient pas ! Mais, à tout cela, la Sœur dont nous reproduisons ces pages de vie, qu'on sent si sincères et si naturelles, en ajoutent quelques-unes qui ont trait aux relations si dignes du fondateur et de la fondatrice, que nous tenons à citer encore. " C'était, raconte-t-elle, quelques jours avant la mort de Mgr Joseph. Ce cher père de nos âmes était donc parvenu au terme de la longue maladie qui devait l'enlever à notre affection. Notre Mère était à ses pieds pour recevoir ses dernières recommandations et ses adieux. Par des desseins de Dieu que nous ne comprendrons bien que dans l'éternité, notre Mère traversait

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alors ce que nous pouvons bien appeler les eaux des grandes tribulations. Mgr Joseph, que Notre-Seigneur avait associé à son œuvre toute de croix et de sang, lui dit : " Je vous laisse (en mourant), non pas sur le Thabor, mais au calvaire. Votre place, maintenant, et plus que jamais, sera au pied de la croix. Vous y vivrez et vous y mourrez ! " Alors notre Mère, à cette heure où elle allait se sentir si seule, puisqu'elle aurait perdu l'ange visible que le ciel lui avait donné pour élaborer son œuvre . . . répondit : ** Monseigneur, quand je vous fis mes premières confidences touchant l'œuvre que je voulais fonder, alors que je demandais pour moi et pour celles qui se joindraient à moi une vie de prière et de sacrifices, les veilles nocturnes au pied du tabernacle, les immolations secrètes qui expient les crimes des pécheurs, alors que je voulais dire pour mes filles et pour moi au moment de la profession religieuse : "je désire monter au calvaire et m'associer aux souffrances du divin Rédempteur," alors enfin que je sollicitais pour la troupe de vierges qui voudraient me suivre le costume blanc et rouge qui paraissait une extravagance . . . invariablement, vous me faisiez. Monseigneur, la même réponse : ** Que voilà bien de l'enthousiasme déjeune fille !" — " Monseigneur, j'ai vieilli, l'âge des enthousiasmes est passé. J'a bu le calice des noirs chagrins jusqu'à la lie, vous le savez bien. Quand même, avec plus de force et plus de volonté que jamais, je vous redis les paroles d'autrefois. Oui, je désire toujours monter au calvaire et m'associer aux souffrances du divin Rédempteur." Alors, Mgr Joseph se prit à pleurer et il dit : " Ah ! mon enfant, je vous reconnais bien ! Je meurs tranquille touchant l'œuvre du Précieux-Sang ! "

Ces témoignages de filles aimantes, pour qui les hautes vertus de leur Mère fondatrice ne faisaient aucun doute, sont évidemment intéressés en un sens. Mais ils ont tous un cachet de sincérité respectueuse qui ne laisse pas que d'émouvoir. Nous pourrions

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d'ailleurs les multiplier. Que ceux que nous avons rapportés suflBsent cependant. Ils nous paraissent largement concluants. Dans cette vie de Mère Catherine-Aurélie, si remplie d'œuvres de toutes sortes, il y eut donc aussi, surtout dans ses premières années, des choses extraordinaires et merveilleuses. Nous ne chercherons pas à les expliquer. Ou plutôt nous donnerons à nos lecteurs l'explication la plus autorisée qui soit, et c'est celle de Mgr Joseph LaRocque, le vénéré fondateur lui-même. Avec ce mémoire d'outre-tombe, qu'il écrivait le 15 septembre 1884, et que nous avons reproduit au début de ce dernier chapitre, dans le même pli qui fut adressé à Mgr Duhamel, et que possèdent toujours les Sœurs du monastère d'Ottawa, se trouvait une lettre, écrite de la main de Mgr Joseph et adressée à Mère Catherine- Aurélie. C'était sans doute une copie, faite par lui-même, de celle qu'il avait envoyée à la fondatrice. L'évêque fondateur y donne l'explication dont nous parlons. Cette lettre est datée de juillet 1884. Après un préambule assez long, où il rappelle les circonstances de l'enfance et de la jeunesse de la fondatrice, Mgr La- Rocque écrit :

" Oui, c'est Dieu qui vous a signalée à moi par une évidente intervention et qui vous a préparée, même par des grâces extérieures, à devenir ma compagne de fondation. Ce que je vais dire ne tend nullement à vous exalter dans votre propre estime, pas plus que la salutation si flatteuse de l'archange à Marie n'enorgueillit l'humble vierge, mais au contraire la fit s'abaisser jusqu'à dire : " Je suis la servante du Seigneur "... Si le Seigneur vous a signalée à moi et à d'autres, si ces signalements ont été de nature à m'enhardir, ainsi que d'autres, pour entreprendre une œuvre diflficile, nous n'avons qu'à le remercier de sa condescendance, et vous, chère Mère, qu'à vous enfoncer dans les profondeurs de votre néant et à admirer comment le céleste artisan sait faire servir l'argile à la confection de vases destinés à de bien hauts

CHOSES EXTRAORDINAIRES ET MERVEILLEUSES

usages. Quand le ciel voulut faire naître la merveille de la Salette, il se servit d'un petit garçon et d'une petite fille. Quand il voulut les merveilles encore plus extraordinaires de Notre-Dame de Lourdes, il se servit encore d'une toute jeune enfant. Avec ces petits instruments le Tout-Puissant a déployé la puissance de son bras — fecit poientiam in brachio suo. Par une conduite analogue, ma chère Mère, il a voulu se servir de votre petitesse pour amener l'œuvre du Précieux-Sang à ses commencements et à son progrès. Pour cela, il a versé ses grâces sur votre plus tendre enfance, puis sur vos années de jeune fille. La très sainte Eucharistie vous a offert à boire mille et mille fois le vin qui fait germer les vierges. Cherchez dans vos souvenirs. Ils vous suffisent et il serait superflu d'y rien ajouter. Dieu vous a prise sous sa garde et vous a disposée à être son instrument. Quelles grâces vous ont inondée, même sans que vous le sussiez ! Et quand le temps fut venu, il les fit briller sur vous-même sensiblement et extérieurement. Ce n'était pas pour vous que ces éclatantes manifestations vous ont enveloppée, puisque vous les ignoriez peut-être. Mais le Seigneur qui gouverne le monde y avait son but. En m'en rendant si souvent témoin moimême, combien il m'a éclairé, fortifié, purifié et rendu plus apte à l'œuvre qu'il lui a plu de me confier ! Il a transformé maintes et maintes fois sous mes yeux votre robe noire en une robe d'une céleste blancheur. Il l'a aussi transformée en un vêtement de brillante pourpre. Il m'a fait voir votre sang jaillissant impétueusement de votre cœur au dehors de votre corps. Que de fois il m'a fait voir aussi votre sang suintant de votre front ! . . . Ma main a été plusieurs fois brûlée par la croix que vous aviez réchauffée sur votre cœur ... Et que d'autres choses encore le Seigneur a faites (en vous et sur vous), pour (me) signaler ses miséricordieuses vues ! Vous étiez entre ses mains comme les deux enfants de la Salette ou encore comme la petite Bernadette de Lourdes. Et puis le bon Dieu, en se servant de vous, vous a plongée dans un

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océan de grâces, afin de vous sanctifier pour la gloire éternelle. Oh ! ma chère Mère, reconnaissance, abaissements, anéantissement de vous-même, en admirant et en exhaltant les moyens dont il a plu au Seigneur de se servir pour préparer, commencer et faire réussir notre ou plutôt sa chère œuvre ..." En quelques mots Tévêque exhortait la vénérée Mère à bien accepter les tribulations qu'elle traversait depuis 1882, et il signait cette lettre de juillet 1884, qu'il voulut conserver à l'histoire, en même temps que son émouvant mémoire d'outre-tombe, ainsi que nous l'avons dit : " Joseph, év. de Germanicopolis."

Les choses extraordinaires et merveilleuses, dont nous traitons dans ce chapitre, se trouvent ainsi expliquées.

Y en eut-il d'autres encore autour de sa tombe, depuis sa mort, et même auparavant ? Des guérisons et surtout des conversions se sont-elles opérées par son intercession ? Nous ne le rechercherons pas dans ce livre. Cela nous dépasse infiniment. Nous nous contenterons de noter que des relations toutes simples et fort expressives nous ont été, à ce sujet, communiquées. Quand l'heure sera venue, l'Église appréciera.

Le 14 septembre 1920, Mgr Cloutier, évêque des Trois-Rivières, permettait d'imprimer la prière suivante pour demander la béatification de Mère Catherine-Aurélie : " Sang précieux, vie et amour du cœur de Jésus, d'où vous avez jailli comme la suprême expression de sa tendresse pour l'humanité, sang versé dans la souffrance et l'ignominie avec une charité inexprimable, qui coulez dans des milliers de cœurs pour la purification et la sanctification des âmes, sang béni du Christ, je vous aime, je vous loue et je vous adore avec les plus profonds sentiments de gratitude ! . . . Au nom de ce sang précieux, mille fois adorable, je vous en supplie, 6 Jésus, daignez écouter la prière que je vous adresse dans toute l'ardeur de mes désirs pour la béatification de votre humble servante Catherine-Aurélie-du-Précieux-Sang, dont l'existence

CHOSES EXTRAORDINAIRES ET MERVEILLEUSES

tout entière fut un hymne de louange et d'amour, un hommage de réparation à votre sang sacré, prix auguste de notre rédemption. Travailler par la prière et la pénitence à la conversion d'un monde plus coupable que jamais, obtenir grâce et pardon aux pauvres pécheurs en les lavant dans le bain régénérateur de votre sang divin, allumer dans tous les cœurs la sainte flamme de l'amour dont elle était elle-même toute consumée . . . telle fut l'unique ambition de ce cœur virginal dévoré du zèle de la gloire de votre précieux sang et du salut des âmes ! . . . O très doux Rédempteur, glorifiez donc l'amante de votre sang, votre fidèle adoratrice, par le jugement solennel de l'Église qui mettra à son front l'auréole des bienheureux ! . . . Manifestez au monde la vertu héroïque de cette âme cachée, sœur des anges et digne émule des saints, pour l'extension du culte de votre très précieux sang et le triomphe de votre humble servante. — Ainsi-soit-il ! "

Ce jugement de l'Église, qu'il soit permis à l'humble historien de Mère Catherine-Aurélie de dire, au moment où il va déposer sa plume, qu'il l'attend avec confiance autant qu'avec respect.

Dans ce roman canadien si plein de sentiments délicats et charmants qui s'appelle Angéline de Montbrun, notre Laure Conan a écrit une jolie page sur le bonheur d'approcher une sainte. Nous croyons savoir que la distinguée femme de lettres avait, en l'écrivant, les yeux du cœur fixés sur la vénérée fondatrice du Précieux-Sang, dont elle fut l'amie très affectionnée. Cette page, nous la citons ici pour finir, assuré que nous sommes qu'ils nous serait difficile de mieux clore ce chapitre et ce livre.

" C'est un grand bonheur d'approcher une sainte. Entre la vertu ordinaire et la sainteté il y a un abîme. Devant elle, je l'ai senti et j'oubliai de m'étonner de cette confiance très humble et de cette tendresse sacrée qui lui ouvrait mon âme. — Où les anges prennent-ils cette adorable indulgence et cette ineffable compassion pour des faiblesses qu'ils ne sauraient comprendre ? Ma

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propre mère n'eut pas été si tendre. Je le sentais, et, appuyée sur la grille qui nous séparait, je fondis en larmes. Elle aussi pleurait avec une pitié céleste. Mais sa figure restait sereine. — Cette paix divine, je la sentais m'envelopper et me pénétrer pendant que je lui parlais. O radieux visage des saints ! Harmonieux regards qui plongez si avant dans l'éternité et dans cet autre abîme qui s'appelle notre cœur ! Qui vous a vus ne vous oubliera jamais ! — Mais, devant elle, je n'éprouvais ni gêne, ni embarras. Au contraire son regard si calme et si pur répandait dans mon cœur je ne sais quelle délicieuse sérénité. — O .belles âmes des saints ! O cœurs livrés à la misère aussi bien qu'à l'amour ! O douces et fortes mains qui pressez si ardemment la croix et qui vous étreignez dans nos ombres ! — Oui, je suis heureuse d'avoir été là. J'en ai emporté une force, une lumière, un parfum (que je ne saurais définir), et j'espère avoir compris le but de la vie dans cette chère église (du Précieux-Sang). Devant la croix sanglante qui domine le tabernacle, j'ai accepté ma vie telle qu'elle est et j'ai promis d'accomplir le grand commandement de l'amour. — O cher asile de la prière et de la paix ! "

En vérité, en vérité, on ne pouvait mieux peindre la portrait moral de celle dont nous venons d'écrire la vie. La plume de Laure Conan s'est montrée vraiment à la hauteur et digne de Mère Catherine- Aurélie.

SOMMAIRES DES CHAPITRES AVEC INDICATION, ENTRE PARENTHÈSKS, DES PAGES Otr LES DIVERS SUJETS SONT TRAITÉS

PRÉFACE

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