‹ Mère Catherine AurélieChapitre 21 sur 31 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dernière maladie et mort de la fondatrice, divers éloges (janvier- juillet 1905)

Sommaire. — Longue agonie. — La fondation de Joliette est décidée. — Crise du 15 mars, arrivée des Sœurs des maisons-filles. — Derniers sacrements. — Sympathies. — Les Sœurs de la Havane. — Le vendredi-saint 1905. — Mgr Bégin annonce la fondation de Lévis. — Crise du 13 mai. — Nouvelles crises à la fin de juin. — Maladie de l'évêque. — Mort de Mère Catherine- Aurélie. — Mort de Mgr Maxime Deceiles. — Exposition des restes mortels. — Condoléances. — Mgr l'archevêque Bruchési. — Lettre posthume de Mgr Décolles communiquée par Mgr Bernard. — Mise en cercueil. — Funérailles. — L'acte de sépulture. — Les Sœurs venues rendre les derniers hommages retournent à leurs monastères respectifs. — Visite de Mgr Bernard. — Note au sujet du nouvel évêque de Saint-Hyacinthe. — Allusion de Mgr Brunault à la fondatrice au cours de l'éloge funèbre de Mgr Deceiles. — Articles de journaux. — La Semaine religieuse de Montréal. — L'Ave Maria de Notre- Dame (Indianapolis). — Le Rosaire des Dominicains. — Discours de Mgr Brunaidt aux noces d'or de l'institut (1911).

.A mort de Mère Catherine-Aurélie-du-Précieux-Sang, qui arriva le 6 juillet 1905, fut comme précédée d'une longue et douloureuse agonie. Depuis cette date du 14 septembre 1904, où nous l'avons une fois de plus entendue, en terminant le chapitre qui précède, parler des jouissances intimes qu'on goûte aux pieds de la croix et proclamer que le rêve de sa vie, qui avait été de glorifier le sang de Jésus et de sauver les âmes, était réalisé par l'esprit d'apostolat dont elle voyait ses filles animées, jusqu'aux premiers jours de janvier de cette année 1905, au cours de laquelle elle devait mourir, les Annales du monastère de Saint-Hyacinthe n'enregistrent à peu près aucun fait saillant. La vie de la communauté se continuait, semble-t-il, régulière et semblable à elle-

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même. C'était, phénomène souvent sensible dans la nature pour la vie des hommes aussi bien que pour la vie des choses, comme un grand calme qui annonçait la venue de graves événements.

Dès les premiers jours de janvier 1905, la vénérée fondatrice parut extraordinairement frappée de l'idée de sa mort prochaine. Elle n'était cependant pas beaucoup plus faible que d'habitude, mais elle disait souvent à la religieuse qui l'assistait de ses soins personnels depuis longtemps. Sœur Marie-du-Calvaire : " Je vais mourir bientôt." — " Mais êtes-vous plus malade qu'à l'ordinaire ? " demandait la Sœur. " Non, mais je sais que je vais mourir cette année." Et la dévouée Marie-du-Calvaire avait beau insister pour rassurer la vénérée Mère ou pour en savoir davantage, elle n'obtenait que ces mots, dits tout doucement, sans affectation, mais avec assurance : " Je vais mourir."

La retraite de février fut prêchée, cette année-là, par l'éloquent Père Hage, alors prieur et plus tard provincial des Dominicains. Sa belle parole, où l'onction le disputait à l'ardeur entraînante, fit sur toutes les Sœurs une profonde impression. La fondatrice, en particulier, la goûta avec suavité.

Le 11 mars, un samedi, une lettre du premier évêque de Joliette, Mgr Archambeault, vint apporter une grande joie au cœur de la vénérée malade. A la suite de pourparlers qui duraient depuis quelque temps, une fondation du Précieux-Sang allait se faire dans la jolie petite ville, née par l'initiative de Barthélémy Joliette en 1823, et dont les Clercs de Saint-Viateur, appelés là en 1847 par Mgr Bourget, ont assuré la prospérité. Mgr Archambeault l'annonçait officiellement. " Notre vénérée Mère fondatrice, écrit l'annaliste, qui est plus souffrante en ces derniers jours, s'offrait sans doute de toute l'ardeur de son âme à Jésus crucifié pour la réussite de ce projet ... La lecture de la lettre de Mgr de Joliette s'est faite à la salle de communauté, et c'est à genoux, sur la demande de notre Mère, que nous l'avons écoutée ..."

Le 15 mars, l'annaliste écrit : " La santé de notre Mère nous inquiète ... La bronchite dont elle souffre périodiquement s'était accentuée au dernier jour de notre retraite. . . La fièvre persiste, la toux devient plus forte, une sorte de prostration s'est emparé d'elle . . . Une consultation de ses médecins s'est terminée par ce verdict alarmant : " Bronchite asthmatique aiguë . . . Affection au cœur." Nous commençons une neuvaine au Précieux Sang, les bras en croix. Notre aimée malade est calme et résignée, bien qu'elle paraisse absorbée par l'idée que son éternité est proche. Après avoir apposé aujourd'hui sa signature à un acte officiel, elle a dit : " J'ai signé en présence de la mort."

Le cas, on le voit, était sérieux. On prévint les diverses maisonsfilles, et, avec l'autorisation des évêques, de chacun des monastères qui lui devaient la vie, des déléguées, choisies parmi les plus anciennes, se rendirent à Saint-Hyacinthe. Les premières arrivées furent Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, de Toronto, et Mère Marie-Immaculée, d'Ottawa . . . Les supérieures d'Orégon et de Cuba, comme il était naturel, vu la distance à franchir, ne purent se rendre qu'à la mi-avril. Notons qu'il en vint ainsi jusqu'à trente-six. Dès le 27 mars, on jugea prudent d'administrer à la malade les derniers sacrements. On comprend l'émoi de ses filles. " La chambre de notre Mère étant trop étroite pour nous contenir P toutes, dit l'annaliste, quelques-unes d'entre nous seulement y pénètrent. Les autres se rangent, partie dans le grand passage, partie dans la salle de communauté. Le spectacle est beau et attendrissant de cette phalange de vierges, vêtues de rouge et de blanc, portant à la main un cierge allumé. On dirait autant d'étoiles scintillantes formant couronne, emblème de celle qui attend là-haut notre Mère. . . M. l'aumônier (c'était M. l'abbé Roy), montrant à la chère malade le crucifix doré de notre Père fondateur, lui rappelle que c'est pour ce divin crucifié qu'avec nos regrettés Pères elle a tant travaillé à la diffusion du Précieux-Sang . . . Notre Mère ne

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dit pas un mot. Pendant qu'on lui fait les saintes onctions, elle suit avec calme l'impressionnante cérémonie et sur sa figure se reflètent des sentiments de confiance et de piété profonde ..."

Ce n'était pourtant encore qu'une alerte, mais combien douloureuse pour ses aimantes filles. De partout, les témoignages de sympathies arrivèrent. On exhortait les Sœurs à faire violence au ciel. On chantait la louange de leur Mère. Les délégués apostoliques d'Ottawa et de Washington, les archevêques et les évêques, les prêtres et les supérieurs d'ordre, tous promettaient de s'unir devant Dieu aux religieuses éprouvées ... " Pauvre chère Mère fondatrice ! écrivait un prêtre. Est-ce le bout ? Dieu seul le sait ! Mais comme ce doit être pour elle un grand bonheur de voir ses filles en ce moment réunies autour d'elle ..." Et c'était vrai. " Ce qui est encore peut-être plus touchant, continuait l'annaliste, c'est l'aflSuence de personnes qui se présentent au parloir ou qui nous écrivent pour demander des reliques de "la sainte Mère Caouette ", comme elles disent. . . Et pendant qu'au dehors on dit de notre Mère des choses merveilleuses, elle est clouée, elle, sur son lit de souffrances, et semble abîmée dans des sentiments d'humilité et de componction ..."

L'arrivée de ces déléguées venues des maisons-filles, chaque fois qu'elle se produisait, était une source d'émotions nouvelles pour la communauté et surtout pour la vénérée malade. Elle pouvait extérieurement, réduite qu'elle était à un grand état de faiblesse, paraître indifférente. Mais son esprit toujours lucide et son cœur toujours aimant comprenaient et souffraient. Dieu permit qu'elle éprouvât une amélioration sensible vers le 20 avril. La pneumonie, disaient les médecins, était enrayée. Mais ils redoutaient toujours l'affection cardiaque qui la minait. Sur ces entrefaites, les Sœurs de Cuba, Mère Thérèse-de-Jésus et Sœur Marie-du-Carmel, arrivèrent à Saint-Hyacinthe. Ce fut une scène bien touchante que celle de leur première entrevue avec la Mère si malade. " Toutes

les deux, écrit l'annaliste, s'agenouillent et baisent la main de notre Mère, que l'une et l'autre tiennent dans les leurs . . . Notre Mère pleure, et elles, et nous aussi . . . Enfin, notre vénérée Mère parvient à maîtriser son émotion. Elle peut balbutier qu'elle est heureuse de les voir et de dire toujours avec ses filles, toutes ses filles, quelque part qu'elles soient : " Gloire au sang ! " — " Toutes vos filles de Cuba, répond Mère Thérèse-de-Jésus, le disent en ce moment . . . On aime là-bas à honorer celle qui nous a appris à le dire! " Notre Mère, plongeant son regard comme jusqu'au fond de l'âme de la pieuse petite supérieure cubaine, ajoute : " Mon enfant, je vous confie mon œuvre à Cuba. .. " — " Ces paroles, a dit Mère Thérèse-de-Jésus au sortir de l'entrevue, resteront gravées dans nos cœurs comme des traits de feu." C'était le jeudi-saint, 20 avril.

On appréhendait beaucoup, et cela se comprend chez ces âmes à la foi vive, la journée du vendredi-saint. Celle qui avait tant aimé la passion de Jésus ne mourrait-elle pas ce jour-là ? Au contraire, le mieux s'accentua. Si pieux qu'ils soient, nos calculs humains restent toujours courts par quelque endroit. " Depuis ce matin, dit l'annaliste, notre Mère nous paraît beaucoup mieux. Cet après-midi, elle a pu faire quelques pas dans sa chambre, soutenue par deux Sœurs . . . Va-t-elle guérir ? Le sang de tant de calices est offert dans ce but ! . . . " Tout espoir ne semblait donc pas perdu. Mais n'était-ce pas plutôt l'agonie qui se prolongeait pour l'édification de toutes ? La vénérée malade continuait de communier en viatique. Sa fête patronale du 30 avril fut bien triste. Ce n'était plus un chant d'allégresse qui montait du cœur aux lèvres de ses filles, mais bien une prière, une supplication. La mort est toujours si mystérieuse et si dure, surtout pour ceux qui restent !

La fondation de Joliette était décidée du 11 mars. Celle de Lé vis

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fut arrêtée le 2 mai. Le vénérable archevêque de Québec, Mgr Bégin, aujourd'hui cardinal, vint, ce jour-là, lui-même, annoncer à la fondatrice presque agonisante qu'un nouveau fleuron s'ajouterait bientôt à la couronne de ses maisons-filles. Se trouvant de passage à Saint-Hyacinthe, il se présenta au monastère accompagné par Mgr Decelles, et, introduit auprès de la mourante, il lui dit : *' Ma Mère, je tenais à vous apporter moi-même la nouvelle que je vous ouvre les portes de mon diocèse. Ainsi vous pouvez y fonder un monastère dès demain, soit à Lévis, soit à Montmagny." — " J'espère, ma Mère, ajouta le prélat avec bienveillance, que vous pourrez faire vous-même cette fondation." La vénérée Mère n'y comptait pas sans doute. Elle se croisa les mains pourtant, leva les yeux au ciel et dit : " Quelles actions de grâces je dois au bon Dieu et à vous. Monseigneur ! Une pareille nouvelle est capable de ressusciter les morts." Mère Catherine- Aurélie, à la vérité, ne devait pas voir de son vivant la fondation de Lévis, non plus que celle de Joliette. Mais ces deux maisons» acceptées et approuvées par elle, en ces tragiques circonstances, peuvent se sentir honorées d'être nées plus que toutes les autres, en un sens du moins, de la souffrance et de la douleur de l'unique Mère !

Car elle souffrait toujours et le mal continuait son œuvre. C'est par son cœur qu'elle allait mourir. On en avait partout autour d'elle le pressentiment immédiat. Qu'y avait-il de plus naturel au reste que cette femme au grand cœur mourût d'un coup du cœur ? Seulement, répétons-le, l'agonie se prolongeait. Le 13 mai, ce pauvre cœur malade eut à subir une nouvelle et forte secousse. Une à une, ou plutôt deux à deux, les Sœurs venues des maisons-filles à la maison-mère, quelques-unes après une absence de vingt-cinq ou trente ans, d'autres pour une toute première fois, devaient retourner dans leurs monastères respectifs. L'œuvre de Dieu le réclamait. Toutes emportaient l'ineffaçable impression de la résignation parfaite devant la mort et du complet abandon

à la volonté divine de leur vénérée fondatrice. Le 13 mai, ce fut le tour des Sœurs de Cuba. Celles-ci ne partaient pas seules. Elles avaient obtenu de la généreuse Mère qu'elle leur " prêtât " l'une de ses filles de Saint-Hyacinthe. Elles avaient besoin à "Santa- Cruz" d'une musicienne. Sœur Thérèse-de-Marie (l'actuelle supérieure de la maison de Saint-Hyacinthe en 1923) avait été désignée pour la mission lointaine et ensoleillée de la grande île des Antilles. Elle partit, elle aussi, avec les Sœurs cubaines. Citons ici cette page des Annales, à laquelle nous faisions allusion, au chapitre précédent, en terminant notre précis de la fondation de " Santa- Cruz ". Elle peint sur le vif et indique d'un trait les scènes qui se déroulaient au chevet de la Mère agonisante au départ de ses filles. C'est Vab uno disce omnes du poète latin. Ce trait, voulonsnous dire, les rappelle toutes. " Sœur Thérèse-de-Marie a été choisie, raconte donc l'annaliste, pour la lointaine mission. Elle s'éloigne aujourd'hui du chevet de notre Mère mourante, persuadée qu'elle ne la reverra plus ... A travers les larmes silencieuses, car on craignait de trop affecter la malade, les adieux ont été bien touchants. Les partantes se sont agenouillées près de notre Mère. A Sœur Thérèse-de-Marie, elle dit : " Soyez bonne envers vos petites compagnes. Soyez surtout douce et humble de cœur. Soyez indulgente . . . Souvent il faut faire semblant de ne pas comprendre . . . Soyez indulgente, mais soyez sévère pour les observances religieuses, pour suivre les leçons de Notre-Seigneur. .."A Mère Thérèse-de-Jésus, elle dit : " Vous, ma chère enfant, soyez bonne et confiante envers vos petites sœurs. Faites semblant d'avoir besoin de leurs conseils." Puis, elle mit la main de Sœur Thérèse-de-Marie dans celle de Mère Thérèse-de-Jésus et dit : " Ne faites qu'une âme. . . Allez en paix ! Partez avec Jésus crucifié. Il vous inondera de son sang." Les écrivains les plus délicats et les plus artistes n'ont jamais, croyons-nous, imaginé une scène plus pathétique en son admirable simplicité que cette scène vécue.

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Toute sa vie, Mère Catherine-Aurélie avait eu frayeur de la mort. Par une grâce du ciel, elle la voyait maintenant venir avec une parfaite sérénité d'âme et une complète tranquillité d'esprit. Quand on lui exprimait le désir de voir encore ses jours se prolonger, elle répétait, calme et même souriante : " Je ne veux que ce que le bon Dieu voudra."

Plus d'un mois se passa ainsi. A la fin de juin, de nouvelles crises se produisirent. Le 28, l'annaliste écrit : " Depuis quelques semaines, il n'y avait rien d'alarmant dans l'état de notre vénérée malade. Au contraire, elle prenait plus de nourriture, avait un assez bon sommeil et tenait moins le lit. Elle avait même demandé, à certains jours, d'être conduite sur la galerie, assise dans une chaise roulante. Après y avoir respiré l'air pur pendant de courts instants, elle se faisait conduire au chœur, où, tout près delà grille, elle adorait quelques minutes le divin prisonnier du tabernacle et s'anéantissait devant lui. Nous espérions donc le prolongement de sa précieuse existence. Mais, ces jours derniers, de nouvelles crises sont survenues. L'accès de cette nuit, de minuit à 1 heure, a été si fort et si prolongé que le médecin a demandé qu'on lui administre de nouveau sans retard les derniers sacrements. A 1 h. 15, elle a reçu le saint viatique et l'extrême-onction . . . Toutes les Sœurs présentes au monastère étaient là formant couronne autour de son lit. Le reste de la nuit s'est passé pour nous dans l'angoisse et la prière ... A 10 h. 30, ce soir, nouvelle crise ... De nouveau, les Sœurs entourent notre Mère agonisante . . . M. l'aumônier récite les prières de la recommandation de l'âme . . . Notre Mère conserve sa pleine connaissance et est d'un calme inaltérable . . . L'émouvante cérémonie terminée, elle manifeste le désir de nous adresser quelques mots, M. l'aumônier, la voyant si faible, s'offre à nous les transmettre. Il se penche vers elle. Nous sommes toutes à genoux. " Dites à mes filles, prononce-t-elle^ que je leur demande pardon de la mauvaise édification que j'ai pu

leur donner. . . Qu'elles aient une dévotion toujours croissante au Précieux Sang . . . Qu'elles aient une grande charité les unes envers les autres ... Je voudrais leur dire beaucoup de choses encore, mais je ne le puis pas ..." Et l'annaliste ajoute simplement:. " Le Précieux Sang, la charité, voilà le legs de notre Mère mourante ! "

Le lendemain, 29 juin, nouvelle crise. Nous citons toujours l'annaliste au complet. Il y a là des faits et des mots que l'histoire se doit absolument de conserver aux générations qui viendront. " Cet après-midi, une nouvelle crise est survenue. Nous craignons un dénouement fatal. Chaque rechute peut amener la mort. Notre Mère le sait, et pourtant quel calme sur sa douce figure ! De ses lèvres, pas un mot qui exprime la crainte ou l'angoisse ! C'est l'abandon jusqu'à l'héroïsme au bon vouloir de Dieu. Elle nous dit après une crise : " Je compte sur vos prières." Les Sœurs se tiennent en grand nombre auprès d'elle et prient continuellement, de sorte que l'on peut dire que c'est submergée dans les flots du sang rédempteur que va s'éteindre celle qui n'a vécu que pour sa gloire. Sa soif de rendre hommage au divin crucifié ne perd pas de son ardeur durant ses derniers jours. Elle a récemment fait écrire le mot Sitio, en très grosses lettres, sur le» murs de sa chambre. Comme elle le montrait de la main à M. l'aumônier, au cours de l'une de ses visites, il crut qu'elle voulait boire et demanda à l'infirmière de lui donner de quoi rafraîchir ses lèvres. Mais elle fit signe que ce n'était pas cela. . . " Ah ! je comprends, dit M. l'abbé Roy, vous avez eu soif toute votre vie de sacrifices et d'immolations, et, maintenant, vous avez soif de voir le bon Dieu ?" — " De patience et de résignation seulement ", repartit doucement notre Mère.

Le 2 juillet, tombait la fête du Précieux Sang. L'annaliste écrit sobrement : " C'est dans la prière et l'angoisse que nous passons cette journée." En effet, le dénouement fatal approchait.

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Pendant que l'ange de la mort planait ainsi sur le monastère, un autre deuil se préparait pour l'institut et pour le diocèse tout entier. Mgr Decelles, qui occupait le siège de Saint-Hyacinthe depuis 1901, s'apprêtait à mourir. Miné par l'inexorable diabète, il avait vu sa forte constitution s'affaiblir peu à peu. Toujours actif quand même, il n'avait pas renoncé au labeur. Il visitait assidûment la fondatrice. Il s'était trouvé auprès d'elle lors de l'une de ses dernières crises. Il l*avait bénie et encouragée, lui disant qu'elle avait toutes les raisons de mettre sa confiance en l'offrande de ce sang de Jésus qu'elle avait si largement contribué à faire glorifier. Lui-même, à ce moment, parut à celle qu'il consolait être très malade. Elle remarqua que ses yeux étaient brillants de fièvre, qu'il pâlissait et rougissait tour à tour. Elle dit à son infirmière après son départ : "Je ne sais lequel de nous deux, de Monseigneur ou de moi, partira le premier." Ce fut elle, mais son évêque la suivit de près. Les deux décès se produisirent dans la nuit du 6 çiu 7 juillet, celui de la vénérée Mère à 8 h. 33 du soir, et celui de Mgr l'évêque à 1 h. 15 du matin.

" A 1 h. 45 de l'après-midi, écrit l'annaliste le 6 juillet, on nous téléphone de l'évêché que Mgr de Saint-Hyacinthe est très mal. Les médecins ont conseillé de lui administrer les derniers sacrements, ce qui a été fait aussitôt. Quel glaive pour nos cœurs déjà si angoissés ! A 3 h., notre vénérée Mère est prise d'une autre attaque. Les Sœurs s'empressent à son chevet . . . Comme les crises se répétaient plus fréquemment, ces temps derniers, nous en avions informé nos Sœurs des autres maisons, et, pour la seconde fois, des déléguées nous étaient venues au moins de nos monastères les moins éloignés. Par le seul fait de ce retour de plusieurs, notre Mère avait compris que l'heure solennelle approchait. Mais elle ne manifestait aucune surprise, aucune crainte, n'exprimait aucun désir, ne posait aucune question. De plus en plus, on la sentait absorbée dans l'abandon à l'adorable volonté de Dieu.

M. le chanoine Dupuy (l'ancien curé de St-Antoine-sur-Richelieu, retiré sîXsi maison blanche) étant venu la visiter lui dit : " Ma Mère, il ne faut pas que vous partiez avant moi ! Attendez-moi ! " — " Mon Père, reprit-elle, ce sera comme le bon Dieu voudra."

Enfin, le soir du même jour, l'annaliste reprend sa plume et sa tâche, si lourde à ce moment. Elle écrit ; " 8 h. 33 ! Le grand sacrifice s'accomplit. Notre vénérée Mère fondatrice expire au milieu des prières et des larmes de ses filles. Elle succombe à une crise qui durait depuis 7 h. Celle de 3 h. l'avait beaucoup affaiblie. Dès l'annonce de cette crise qui devait être la dernière, on manda M. l'aumônier et les médecins. Vers les 8 h., elle reçut le saint viatique. L'on récita les sept offrandes . . . Notre Mère parut rassembler toute son énergie, à cette heure suprême, pour s'unir à nos prières. Jamais nous n'oublierons le calme, la douce et sereine piété empreinte sur ses traits . . . Vers 8 h. 30, rien n'annonçant que la fin fût très prochaine, Sœur assistante enjoignit aux Sœurs d'aller se coucher. Elles se retirèrent, mais leur obéissance fut héroïque en cette circonstance. Toutes étaient persuadées qu'elles ne reverraient pas notre Mère en vie ... A peine étaientelles rendues à leurs cellules que Sœur assistante les fit rappeler. Les symptômes de la fin se manifestaient : suffocation, respiration entrecoupée, teinte violacée, transpiration glacée . . . Nos cœurs agonisent avec celui de notre bien-aimée Mère, lorsque nous entendons les solennelles paroles : " Partez de ce monde, âme chrétienne ..." Sœur assistante s'approche : " Mère, dit-elle, vous bénissez toutes vos filles, n'est-ce-pas ?" — " Oui ", répond la malade en souriant. — " Vos filles de toutes les maisons ?" — '• Toutes, toutes." — " Et nos bienfaiteurs ? " — " Tous, tous.'' — Ma Mère, dit M. l'aumônier, désirez-vous le ciel ?" — Elle fit entendre un " oui " bien articulé. Puis, elle eut une respiration plus bruyante, un mouvement de son bras ramena sur sa poitrine le crucifix qu'elle tenait dans ses mains, et elle exhala son dernier soupir. Il était exactement 8 h. 33 ... "

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Pendant qu'on procédait aux apprêts funèbres de la chambre mortuaire, exactement à 1 h. 15, Mgr Decelles mourut à l'évêché. Sa mort, longtemps attendue pourtant, avait été presque subite. " Nous voilà deux fois orphelines, écrit l'annaliste. A un intervalle d'un peu moins de cinq heures, nous perdons notre Père après notre Mère."

Les restes mortels de Mère Catherine-Aurélie-du-Précieux-Sang furent exposés dans le petit parloir du monastère. A sa tête, on plaça un grand crucifix, et, de chaque côté, les statues de sainte Marie et de saint Joseph. " Notre Mère défunte, dit encore l'annaliste, tient entre ses doigts un lis dont la blancheur se confond avec celle de ses mains virginales. On a également mis dans ses mains la formule écrite de ses vœux, et, sur sa tête, une couronne de roses blanches. Elle est belle sous sa parure blanche et rouge, elle repose ayant l'air confiante, presque céleste ..."

Les condoléances et les témoignages de sympathie commencèrent alors à affluer. Il en vint de partout, des plus honorables, émanant de hauts personnages, et des plus modestes, adressés par les petits et les humbles. Nous renonçons à en faire, dans ces pages, une énumération complète. Ce serait nous obliger à mettre sous les yeux de nos lecteurs d'interminables répétitions des mêmes hommages et des mêmes louanges à la mémoire de la fondatrice et de son oeuvre. Nous nous bornerons à consigner celui que Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, apporta en personne à la communauté, le jour même du 7 juillet, et celui, si émouvant, que Mgr Decelles, évêque de Saint-Hyacinthe, avait écrit avant de mourir, à l'honneur de celle qu'il voyait mourante depuis des mois, qu'il avait adressé dans une lettre pastorale aux Sœurs du Précieux-Sang, et que Mgr le vicaire capitulaire Bernard remit officiellement à la communauté en deuil, le 9 juillet. Disons pourtant tout de suite, avant de reproduire ces textes, qui condensent et résument tout si éloquemment, que, durant trois jours que la

vénérée et regrettée défunte reposa sur sa couche funèbre, ce fut, dans sa chambre mortuaire, un incessant défilé de personnes de toutes conditions et de tout âge. Les Sœurs tourières avaient peine à suffire à l'affluence. Chacun voulait emporter un objet pieux qui eût appartenu à " la sainte Mère Caouette ". Ces innombrables visiteurs, tout saisis de respect, se succédaient dans un ordre et un silence parfaits. On tâchait de marcher tout doucement, comme dans le plus saint des sanctuaires. Du dehors, les lettres arrivaient par centaines et par centaines. La vie catholique et religieuse au Canada était en grand deuil. Les offrandes de messes ne se comptaient plus. D'admirables bouquets spirituels étaient déposés sur cette tombe. Beaucoup disaient ou écrivaient qu'ils priaient pour elle, bien plus, qu'ils la priaient avec ferveur et confiance.

De ceux-là, Mgr Bruchési, successeur de Mgr Bourget et de Mgr Fabre, métropolitain de Saint-Hyacinthe, fut l'un des premiers. Venu prier auprès des restes mortels de son suffragant Mgr Decelles, il n'eut garde, lui toujours si délicat, de ne pas accorder aux religieuses éprouvées la consolation de sa visite et de ses sympathies. Il vint donc prier aussi auprès du lit funèbre de la fondatrice. Puis il voulut bien parler à la communauté réunie. De cette voix chaude et pénétrante qui connaissait si bien le chemin des cœurs, il leur dit ses regrets et son amitié. ** Votre Mère, exprima-t-il à peu près, a rempli l'œuvre pour laquelle elle avait été créée. Ceux qui meurent ne font que nous précéder dans le ciel. Ici, c'est la vallée des larmes. Dieu aurait pu nous faire insensibles. Il ne l'a pas voulu. Au contraire, notre cœur a des fibres qui s'attachent à tout. Il me semble entendre en ce moment Notre-Seigneur disant à votre Mère fondatrice : ** J'écoute ces prières ferventes qui montent vers moi de tous ces cloîtres que tu as érigés à la gloire de mon sang. Viens, tu seras couronnée — Veni coronaberis." Il y a, mes Sœurs, des vies qui se prolongent dans les siècles. Telle la vie d'un saint François,

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d'un saint Ignace, d'une sainte Thérèse. Il en sera ainsi, espéronsle, de celle de votre regrettée Mère fondatrice et de son œuvre. Déjà vous avez commencé d'offrir pour son âmevos pieux suffrages. Continuez. Si, elle-même, elle n'en a pas besoin, ce qui reste le secret de Dieu, ces prières vous profiteront à vous et à nombre d'autres âmes ..."

Aussitôt après la mort de Mgr Decelles, le chapitre diocésain avait élu Mgr le chanoine Bernard, déjà grand-vicaire, vicaire capitulaire. En attendant de devenir l'évêque du diocèse en décembre suivant, il l'administrait donc pendant la vacance du siège. Le 9 juillet, il communiquait aux Sœurs du Précieux-Sang, ainsi que nous avons dit, la lettre que Mgr Decelles avait préparée, à leur intention, à l'occasion de la mort, hélas! trop prévue, de leur fondatrice. " Je me fais un pieux devoir, écrivait-il lui-même, de vous transmettre, mes Révérendes Sœurs, un message que je trouve sur la table de travail du père qui vient de nous être enlevé. — Monseigneur voyait venir la mort qui allait vous enlever votre vénérable Mère fondatrice. Il savait quelle serait votre douleur. Dans son grand cœur, il avait tenu à pouvoir vous offrir, dès le premier instant, ses consolations. — Il venait donc de préparer cette lettre admirable, se réservant de la signer aussitôt que la mort vous aurait faites orphelines. Hélas ! à ce moment précis qui brisait vos cœurs, le mal dont il souffrait achevait de l'incliner lui-même vers la tombe. — Sa lettre est donc restée sans date et sans signature. Je me garde bien d'y ajouter le moindre trait de plume et je vous l'envoie comme je la trouve. — Il vous sera du reste facile d'y reconnaître son cœur avec toutes ses tendresses, son âme avec cette religion profonde et cette vaillance tout épiscopale qui en faisaient le si remarquable ornement. — Recevez-la donc, mes Sœurs, comme le testament spirituel d'un père très aimant et très aimé. Observez les sages conseils que vous adresse cette voix qui résonne comme un écho de l'éternité. — Les senti-

ments que professait à votre égard notre évêque regretté, et dont vous avez ici un témoignage suprême, je désire vous assurer, mes Sœurs, que vous les trouverez en toute occasion dans l'humble vicaire capitulaire qui présidera pendant la vacance du siège aux destinées du diocèse . — Dans ces sentiments, je partage tous vos deuils, et je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, par toutes les effusions de son sang adorable, de vous consoler, de vous fortifier et de vous éclairer ..."

Après le préambule accoutumé des lettres pastorales, le regretté Mgr Decelles avait écrit : " Nos très chères filles, — La douloureuse nouvelle de la mort de votre vénérée Mère vient de nous être annoncée. — Nous ne voulons pas tarder un instant à mêler nos regrets aux vôtres et à vous assurer que, si nous savons apprécier l'étendue de votre sacrifice, nous savons aussi en partager les amertumes. — Vous aviez pourtant bien prié Notre-Seigneur de vous conserver cette Mère que vous aimiez avec tant de filiale tendresse ! Et la prière des cœurs contrits et humiliés a pourtant des garanties divines d'efficacité ! Oui. Mais la divine sagesse, à qui un regard suffit pour embrasser toutes choses avec leur commencement, leur milieu et leur fin, sait mieux que nous ce qui est le plus utile à l'accomplissement de ses desseins. Or, c'est ici la raison d'être de tous les événements. Car le Seigneur a tout fait pour lui-même, dit l'Écriture. Et si tout est à nous, comme parle l'Apôtre, nous-mêmes nous sommes au Christ et le Christ est à Dieu. — Elles ont été entendues vos prières ! Elles ont été agréées vos pénitences ! Les unes et les autres. Dieu les a fait servir à purifier cette âme qu'il conviait à l'éternel repos et aux délices de la cité sainte. Supplications gémissantes et expiations généreuses ont également servi à attirer les bénédictions d'en haut sur les destinées futures de votre institut, que la mort de sa pieuse fondatrice devait bientôt laisser orphelin."

" Ce premier devoir accompli, continuait la lettre de l'évêque défunt, d'autres devoirs s'imposent, que nous voulons vous indi-

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quer en vous rappelant un. exemple illustre dans l'histoire. Saint Augustin, quand il raconte la mort de sa bienheureuse mère, sainte Monique, nous dit : " En la perdant, je perdais une grande consolation, et je sentais comme déchirée en deux parts cette vie qui s'était formée de sa vie et de la mienne si longtemps confondues ensemble." Toutefois, le grand saint, refoulant ses larmes et renfermant son affliction dans son cœur, voulut chanter avec ses amis un psaume, non de pénitence, mais de joie sainte. C'était celui qui commence par ces mots : " Je chanterai. Seigneur, à la gloire de votre nom, votre justice et votre miséricorde." — N'avez-vous pas vous-mêmes, nos chères filles, à chanter les miséricordes du Seigneur ? Les divines miséricordes ! Vous leur devez la poussée de grâce qui a fait apparaître dans les parterres de l'Église le bel arbre auquel le sang divin a donné son nom et sa vigueur et sa fécondité ! Vous leur devez la regrettée Mère que Dieu honora du soin de cultiver cet arbre béni et qui fut assez heureuse pour le voir grandir et pour en transplanter ensuite les rejetons d'un bout à l'autre de deux immenses pays ! Vous leur devez le zèle que, presque un demi-siècle durant, votre fondatrice consacra à enlacer tous les groupes de sa famille religieuse dans les liens les plus aimables de la plus divine charité et à en éloigner toute autre rivalité que l'émulation dans le sacrifice pour la gloire du Rédempteur et l'amour des âmes rachetées de son sang ! Vous leur devez la sollicitude avec laquelle cette Mère prévoyante s'appliqua à fixer les traditions et les coutumes de son institut ! — Elle voulait mettre ainsi la dernière main à cette œuvre du Précieux-Sang, qu'elle aimait plus qu'elle-même. Elle y résuma toute la sagesse de sa longue expérience. Elle y travailla avec amour. Elle en voulait faire le testament qui porterait à sa famille spirituelle ses dernières paroles et ses dernières pensées. Avant de vous l'adresser, elle avait désiré le soumettre à notre revision . . . Chantez donc les miséricordes du Seigneur, nos très chères filles, et célébrez aussi sa justice."

" Votre Mère, avait encore écrit Monseigneur, est entrée dans la voie que doit suivre toute chair, comme disent les saintes lettres. Mais, pour emprunter une autre parole de saint Augustin, " tout n'est pas mort en elle et la meilleure partie d'elle-même est encore vivante ". Il vous reste d'elle le souvenir des fortes leçons que vous en avez reçues, l'amour de Jésus crucifié qu'elle a tant voulu vous inculquer, cette vocation éminente de victimes enfin, que vous tenez de Dieu, mais que votre Mère s'est tant efforcée de vous faire aimer et estimer. — Et c'est de cela que vous devez maintenant vivre, nos très chères filles. Longtemps, vous vous êtes plu à demeurer dans le rayonnement de ce prestige qui s'attache à la personne des fondateurs de grandes œuvres. Voici que ce rayonnement a fini par s'effacer. Ils ont tous passé, les uns après les autres, ces personnages auxquels les calculs humains pouvaient attribuer toute la fortune de votre institut. Mgr Raymond, le premier collaborateur de votre fondatrice, est aussi le premier qui soit allé à la récompense. Mgr LaRocque, qui donna la vie canonique à votre institut, a suivi de près son ami dans l'éternité. Puis, ce fut le tour de Mgr Moreau, dont les énergiques dévouements à votre congrégation sont encore dans tous les souvenirs et dont la mémoire demeurera toujours en bénédiction parmi vous. Aujourd'hui, c'est la fondatrice qui s'en va. Le charme dont vous berçait peut-être l'amour d'enfant qu'elle vous inspirait est désormais rompu. Devrez-vous donc aussi vous affliger à la manière des enfants ? Gardez-vous-en, nos très chères filles. Cela ne serait digne ni de votre Mère ni de vous-mêmes. C'est le temps ou jamais de rejeter, comme dit saint Paul, tout ce qui est de l'enfance, de montrer qu'un deuil de famille, même le plus cruel, vous est moins douloureux que l'offense de Dieu et que votre affliction personnelle n'est plus rien quand vous songez à l'éternelle justice irritée par les outrages de la terre . . . C'est le temps ou jamais de témoigner, par votre ferveur religieuse et

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par votre générosité dans l'expiation, que l'œuvre de votre Mère est toujours bien vivante et que, la fondatrice disparue, cette œuvre demeure toujours digne de la même confiance et des mêmes sympathies."

" Au surplus, nos très chères filles, avait terminé le prélat au grand cœur qu'on pleurait en même temps que l'aimante Mère, cette conduite vous rendra plus utiles à l'âme de votre regrettée fondatrice que les plaintes, les larmes et les gémissements, dont saint Augustin ne trouvait pas convenable que les funérailles de la bienheureuse Monique fussent accompagnées. Vous ne savez pas si l'âme de votre Mère est entrée déjà en possession du paradis. Tout ce que vous savez, c'est que cette âme a été de la part de Dieu l'objet de grâces signalées. Mais, vous le savez aussi, plus on a reçu de grâces, plus il est redoutable d'en rendre compte. La charge du commandement impose de lourdes responsabilités et un jugement sévère attend ceux qui gouvernent . . . Dieu est trois fois saint et rien de souillé n'entrera jamais dans son paradis, — Au lieu donc de vous abandonner à des manifestations de stériles regrets, soyez plus que jamais des filles de prières, de fidélité à vos observances, de ferveur à marcher dans la voie royale de la sainte croix. — Nous nous unissons à vous dès ce moment dans l'accomplissement de ces pieux devoirs, nos très chères filles, et nous vous bénissons de tout cœur par la vertu du sang de Jésus- Christ en priant notre adoré maître de vous donner cette vaillance surnaturelle. — Ainsi, l'âme de votre Mère sera par vous efficacement soulagée, et, selon l'enseignement de l'Esprit-Saint, votre vertu à vous-mêmes puisera dans l'épreuve présente le secret de merveilleux accroissements."

Cette lettre, où le sentiment le plus cordial et le plus pénétrant s'élevait à une si superbe hauteur de vues surnaturelles, et qui leur arrivait, non signée, comme un message d'outre-tombe, cette lettre doublement émouvante, ces pieuses filles, éprouvées double-

ment, raccueillirent comme une bénédiction, comme une consolation et comme une force. '* Notre regretté Monseigneur, écrit l'annaliste, y laisse déborder, de son grand cœur, tout ce qu'il nous portait d'intérêt et tout ce qu'il ressentait de vénération pour celle que nous pleurons." En deux lignes, c'était tout dire.

Le soir même de ce jour, où l'on avait lu en chapitre cette belle lettre posthume, l'on procéda à la mise en cercueil des restes de la tant regrettée Mère. C'était le 9 juillet.

Le lendemain, 10, ce furent les funérailles. M. le chanoine Laflamme, ancien aumônier, présida à la cérémonie de la levée du corps. Mgr Bernard, vicaire capitulaire, chanta le service. Mgr Bruchési occupait son trône d'archevêque et présida à l'absoute. Mgr Duhamel était à une stalle d'honneur. Un nombreux clergé, des représentants de toutes les communautés et une foule compacte remplissaient à la déborder la belle chapelle. Les grandes pompes extérieures ne sont pas admises à des funérailles de religieuses. Tout ce qu'on s'était permis se trouve précisé dans ces courtes lignes de l'annaliste : " Au chœur (des religieuses), le cercueil est déposé à l'endroit accoutumé. Le catafalque est un peu plus élevé qu'à l'ordinaire. Quatre banderoles noires, bordées de jaune, se détachent d'une couronne blanche suspendue au plafond et tombent majestueusement au-dessus du cercueil et jusqu'aux stalles de chaque côté du chœur." Après l'absoute, l'on conduisit les restes mortels de la fondatrice au cimetière de la communauté. Sa fosse avait été creusée le long du mur d'enceinte, à la première place. Au fond de ce trou, toujours si noir et si mystérieux, semble-t-il, les Sœurs avaient fait un lit de fleurs, et, quand le cercueil y fut descendu, on en jeta encore. Pauvres fleurs, on les écrasa bientôt sous les premières pelletées de terre ! Ainsi qu'avait écrit Mgr Decelles, la vénérée fondatrice était ** maintenant entrée dans la voie que doit suivre toute chair ". Mgr Bruchési ayant présidé à l'absoute, c'est lui qui devait

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signer l'acte de sépulture. Cet acte se lit comme suit: " Ce dixième jour de juillet 1905, nous, archevêque de Montréal, soussigné, avons inhumé dans le cimetière des Révérendes Sœurs du Précieux-Sang, situé sur la paroisse de Notre-Dame de Saint-Hyacinthe, le corps de Aurélie Caouette, en religion Sœur Catherine-Aurélie-du-Précieux- Sang, fondatrice de l'institut du Précieux-Sang à Saint-Hyacinthe, fille de Joseph Caouette, forgeron, et de Marguerite Olivier, de la paroisse de Notre-Dame de Saint-Hyacinthe, décédée le 6 courant, dans sa soixante-douzième année d'âge et sa quarantequatrième de vie religieuse. Étaient présents les soussignés ..." Suivent de nombreuses signatures de membres du clergé, dont les deux dernières sont celles des archevêques Duhamel et Bruchési.

Les Sœurs venues des maisons-filles pour assister aux funérailles de leur Mère fondatrice repartirent le lendemain, 11 juillet, le jour où se faisaient, à la cathédrale de Saint-Hyacinthe, les obsèques de Mgr Decelles, le jour aussi qui ramenait chaque année l'anniversaire de naissance de la regrettée disparue. " Nom nous disons donc adieu, écrit l'annaliste. Nos Sœurs doivent aller, au poste que la Providence leur a assigné, continuer leur œuvre. Toutefois le souvenir des vertus dont elles nous ont donné le témoignage et l'attachement à l'esprit des fondateurs dont nous sommes toutes animées composent comme un bouquet de fleurs vivantes dont les parfums adoucissent notre grande douleur. Avant le départ de nos Sœurs, notre chère Sœur assistante (Marie-du- Saint-Esprit) remet à chacune un objet qui a appartenu à notre regrettée Mère. Elle veut aussi que chaque maison ait sa petite part de la couronne qui avait orné le front de notre unique Mère sur sa couche funèbre. Étrange et douce coïncidence ! la couronne était formée de treize roses, précisément le nombre de monastères dont notre chère Mère avait fait ou approuvé la fondation ..."

Dans la visite officielle qu'il fit au monastère de Saint-Hyacinthe, en sa qualité de vicaire capitulaire, le 18 juillet suivant, Mgr

Bernard, qui devait être bientôt le sixième évêque du diocèse, au cours de l'allocution qu'il prononça, rendit à la fondatrice disparue ce substantiel hommage : " Votre Mère était une âme privilégiée, qui a reçu de grandes grâces, entre autres celle de fonder un institut dans l'Église de Dieu." Puis il ajouta ces très graves paroles que ne méditeront jamais trop ceux à qui la Providence confie ici-bas la lourde charge de commander : " Outre la vénération et la reconnaissance dont vous êtes tenues envers votre Mère fondatrice, vous lui devez aussi le secours de vos prières. Jouit-elle déjà de la vue de Dieu ? Je l'espère, mais vous l'ignorez et je l'ignore. Il faut être bien pur pour entrer au ciel ! N'oubliez pas, en plus, cette parole de l'Esprit-Saint : " Il y aura là-haut un jugement rigoureux pour ceux qui gouvernent." Enfin Mgr le vicaire capitulaire annonça qu'il faudrait élire une nouvelle supérieure. " Vous avez ici, dit-il, des religieuses qui ont vieilli auprès de votre regrettée fondatrice, de bonnes religieuses, qui pourront vous transmettre son esprit et qui sont dignes de gouverner. Que l'Esprit-Saint vous anime ! Ne cherchez dans cette élection que la plus pure gloire de Dieu. C'est une chose très importante que vous avez à faire et qui intéresse non seulement cette maison, mais encore toutes les maisons de l'institut."

Le 16 décembre 1905, Mgr Bernard devait être élu évêque de Saint-Hyacinthe, et, le 15 février 1906, il serait sacré, dans sa cathédrale, par Mgr Bruchési, archevêque de Montréal. L'héritage des LaRocque, des Moreau et des Decelles, on le pressentait, tomberait en de bonnes mains. Les Sœurs du Précieux-Sang, deux fois orphelines, éprouvaient, en écoutant Mgr le vicaire capitulaire, que la Providence veillait toujours sur elles et que l'œuvre de leurs fondateurs et de leur fondatrice serait toujours soutenue par l'autorité. Ce fut pour elles une force et une consolation. L'occasion s'offre ici de rappeler jusqu'où était homme de Dieu celui qui allait bientôt prendre place parmi les^princes de l'Église en mon-

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tant sur le siège épiscopal de Saint-Hyacinthe. Deux mois avant sa mort, Mgr Decelles, dans une circulaire à son clergé, en communiquant à ses prêtres que le pape Pie X, dans un motu proprio du 21 février 1905, venait de régler que tous les vicaires généraux seraient à l'avenir, aussi longtemps qu'ils demeurent en cette charge, protonotaires apostoliques honoraires, avait révélé un secret qu'il gardait pour lui depuis quatre ans. Le jour même de la mort de Mgr Moreau, 24 mai 1901, sur la demande que ce prélat en avait faite quelques mois auparavant, le Saint-Siège avait nommé M. le grand-vicaire Bernard protonotaire apostolique. " C'est moi, écrivait Mgr Decelles, qui reçut le bref de Rome. Aussitôt, je le communiquai au nouveau prélat. Je lui dis tout le bonheur que j'en éprouvais et j'ajoutai que j'allais publiquement unir à cet hommage de mon regretté prédécesseur celui de mon estime et de mon affection personnelle. Mes <lésirs se heurtèrent à de telles résistances que je ne crus pas devoir passer outre. Tant de modestie m'a profondément touché et édifié. Mais puisque, en dépit de ses efforts, ce digne prêtre n'a pu se soustraire aux honneurs de la prélature, j'estime que je ne dois plus garder le silence . . . *' Cette modestie, plutôt rare, en dit beaucoup sur le mérite du vénérable évêque actuel de Saint- Hyacinthe. Elle n'est d'ailleurs que la base solide de maintes autres qualités qui le distinguent, comme la fermeté, l'esprit d'autorité et le grand sens chrétien. (14)

Sur la tombe des religieuses, il ne se prononce pas d'oraison funèbre, pas plus qu'on n'entoure leur pauvre cerceuil des pompes et des fastes du siècle. Pour les évêques, il convient qu*il en soit autrement. Placés qu'ils sont au sommet de la hiérarchie, leurs œuvres, pour l'édification de tous, doivent être connues et louées. En faisant l'éloge de Mgr Decelles, le 11 juillet, dans la cathé-

(14) Mgr Bernard est décédé à Saint-Hyacinthe, le 17 juin 1923, au moment où ce livre s'imprimait. — Note de l'auteur.

dralede Saint-Hyacinthe, Mgr Brunault, évêque de Nicolet, eut ce délicat mémento à l'adresse de Mère Catherine-Aurélie : " L'évêque défunt ne s'épargnait pas. Hier encore . . . vous l'avez vu présider deux ordinations et s'asseoir, des heures entières, au chevet d'une vénérable malade, qui avait étonné le monde par la rigueur de ses austérités, et dont la mort a plongé dans le deuil et l'amertume toute une famille religieuse ..."

L'éloge de " Mère Caouette ", comme on disait parmi le peuple, était d'ailleurs dans toutes les bouches. Les grands journaux d'information et les revues, pour qui la discrétion ou la retenue serait une sorte de non-sens, publièrent partout cet éloge. Nous nous devons d'en conserver dans ce livre quelques échos plus précis et circonstanciés.

" Un deuil profond plane sur notre monde religieux, disait une dépêche, datée de Saint-Hyacinthe, le 7 juillet, et adressée à la Patrie de Montréal. Sœur Caouette, fondatrice du monastère du Précieux-Sang de cette ville, a succombé hier soir à la longue maladie qui la tenait clouée sur un lit de douleurs depuis plusieurs mois. Jusqu'à la dernière minute, elle a conservé sa parfaite connaissance, consolant ses chères filles si affligées de son départ. Malgré les dures souffrances qu'elle a supportées en ces derniers temps, on n'entendit jamais une plainte sortir de ses lèvres . . . C'est par elle qu'a été fondé, en 1861, le premier des ordres contemplatifs au Canada. Les débuts de cette communauté du Précieux- Sang ont été des plus modestes. C'est dans la maison même du père de la fondatrice que s'établit le premier foyer de cet institut qui s'est développé au point de voir, aujourd'hui, pas moins de douze monastères qui vivent de l'esprit du berceau. . ." — "A travers le grillage du cloître, disait une autre dépêche, la regrettée défunte avait vraiment l'air d'une sainte sur son lit de parade. Elle était revêtue du costume de sa communauté et avait sur la tête une couronne de roses blanches. On aurait dit qu'elle n'avait

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que 40 ans et l'on sait qu'elle était dans sa soixante-treizième année ..." — " Les funérailles de la Soeur Caouette, ajoutait une dépêche du lendemain (10 juillet), au même journal ont été très imposantes. Saint-Hyacinthe n'a probablement jamais été témoin d'un manifestation plus touchante. C'est dans la chapelle de la communauté, beaucoup trop petite pour contenir la foule qui s'y était portée, que le service funèbre a été chanté par Mgr Bernard, administrateur du diocèse . . . '*

Dans la Samaine religieuse de Montréal du 24 juillet 1905, celui qui écrit aujourd'hui l'histoire de Mère Catherine-Aurélie eut l'honneur de lui consacrer déjà quelques lignes. Qu'on lui pardonne de se reproduire lui-même, en citant le préambule de ce modeste article, qui remonte à dix-huit ans en arrière, et dont on retrouve quelque souvenir dans les toutes premières lignes de son livre d'aujourd'hui. " Quand on visite en Italie la ville de Bologne, •écrivions-nous donc au lendemain de la mort de notre héroïne, on fait volontiers station, dans le couvent qu'elle a fondé, devant les restes mortels, conservés mais noircis, de sainte Catherine de Bologne. Elle est là, assise, depuis près de cinq cents ans, dans une chaise d'honneur. On nous raconte que c'est devant elle que se tiennent les chapitres des religieuses qui suivent sa règle. Les touristes s'étonnent et les chrétiens s'agenouillent. Pour les Bolognais, c'est par excellence la sainte — la santa. Parfois, les enfants ignorent son nom de Catherine, et ils la nomment la santa tout court. Et c'est un peu beaucoup la même chose à Sienne pour l'autre sainte Catherine, comme aussi sans doute à Alexandrie pour la noble patronne des philosophes chrétiens. — Aurons-nous, nous aussi, au Canada, notre sainte Catherine ? Sans vouloir prévenir les jugements de l'Église, nous croyons pouvoir dire, sur la tombe à peine fermée de Mère Caouette, en religion Mère Catherine-Aurélie-du-Précieux-Sang, fondatrice, en 1861, à Saint- Hyacinthe, de l'institut de ce nom, qu'il est permis de l'espérer. —

L'extraordinaire renom de sainteté que Mère Caouette laisse après elle n'autorise personne sans doute, avant que l'Église n'en ait décidé, à lui vouer un culte public. Mais ne permet-il pas de compter que, un jour, dans la ville de Saint-Hyacinthe, nos arrière-neveux parleront de leur sainte à eux, comme aujourd'hui les gens de Sienne ou de Bologne ? . . . "

Jj'Ave Maria, de Notre-Dame, Indiana, dans sa livraison de novembre 1905, nous fit l'honneur de s'inspirer de ce souvenir que nous avions évoqué de notre passage à Bologne, au début d'un fort bel article que cette revue pieuse, de langue anglaise, publia sur la vie et l'œuvre de Mère Catherine-Aurélie. " La fondatrice du Précieux-Sang, y lisait-on entre autres choses, toutes intéressantes, mais que nos lecteurs connaissent déjà, unissait harmonieusement en elle deux caractères qui se combinent rarement ensemble, outre qu'elle était d'un tempérament qui n'est pas d'ordinaire celui des contemplatives. Elle était, en effet, sereine et joyeuse tout à la fois. Sa plus grande joie était de se perdre en la contemplation de Jésus crucifié, mais elle était éminemment pratique dans tous les détails de la vie de chaque jour. Le ton de ses écrits indique qu'elle vivait absorbée en Dieu jusqu'à rappeler le mysticisme d'une sainte Thérèse, et pourtant elle ne dédaignait ni ne négligeait rien des petites choses qui font la vie en ce monde. . . Elle avait le zèle d'un apôtre uni à la plus rare discrétion. L'opposition ne l'effrayait pas, car elle était douée d'un indomptable esprit de persévérance. Son âme semblait littéralement rayonner des feux torrentiels de l'amour du Tout-Puissant, de cet amour dont elle illuminait et réchauffait tous ceux qui venaient en contact avec elle. Ingrates et indignes, en vérité, auraient été les filles dont les âmes n'auraient pas répondu ou correspondu à la sainte ardeur d'une telle mère. "(15) Rien de

(15) Nous traduisons un peu librement du texte anglais. Voici les passages auxquels nous faisons allusion : " Mother Catherine united in herself two

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plus net et de plus juste que ce jugement d'ensemble. L'auteur l'établissait, du reste, en exposant les principales phases de la carrière de Mère Catherine-Aurélie et les raisons profondes de l'œuvre d'adoration et d'expiation qu'elle avait voulu fonder. Aussi se demandait-il respectueusement, à son tour, si eHe ne monterait pas un jour sur les autels. Dieu, expliquait-il, a inspiré à son Église de procéder lentement dans les causes de ses saints. Leur vie, pour être judicieusement examinée, doit d'abord subir l'épreuve ou le recul du temps. Néanmoins on peut prédire avec confiance que, l'heure venue, la vie de la sainte fondatrice des Adoratrices du Précieux-Sang, dégagée de toutes les légendes qui l'entourent, ajoutera une nouvelle unité — et peut-être la plus étonnante de toutes celles que nous connaissons — à la liste des saints du continent nord-américain. (16)

Au cours de ce même automne de 1905, le Rosaire des Pères Dominicains de Saint-Hyacinthe publia une série d'articles, dus à la plume du Père Vuillermet, où étaient racontées surtout l'histoire de la vocation et celle des jeunes années de Mère Catherine-Aurélie. Reprenant le mot du Père Chocarne, que nous avons rapporté au chapitre troisième de ce volume, par lequel, à son

characters which are rarely combined, besides possessing a tempérament which is not usually found among contemplatives soûls. Serene they may be, yet they are seldom of a lively disposition. Mother Catherine possessed the virtue of cheerfulness in a degree which amounted to vivacity. Her greatest joy was to lose herself before the crucified image of her God upon the altar, but she was eminently practical in every détail of daily life. While the tone of her writings is that of one absorbed, dissolved in God, reminding one of the mysticism of Saint Teresa, she did not hold herself aloof from the little things which make up the sum of existence in this world. . . She had the zeal of an apostle united whith the rarest discrétion. Opposition never terrified her, she was gifted with an indomitable persévérance. Her soûl seemed literally to radiate torrents of love for the Almighty, illumining and inspiring with the same love ail those with whom she came in contact. Ungrateful and unworthy indeed would be the daughters whose louls did not respond to the holy ardor of such a mother."

(16) Voici le texte anglais : " God is slow with his saints. . . Nevertheless, it may be confidently predicted that, at the proper time, detached from the legends already surrounding it, the life of the holy foundress of the Adorers of the Precious Blood will add another — perhaps more wonderful than any that had gone before — to the list of the saints of North America."

passage à Saint-Hyacinthe en 1868, il avait si justement qualifié la Mère Catherine- Aurélie une vraie amie du bon Dieu, le Père Vuillermet écrivit, sous ce titre général, cinq petits chapitres, dont les rubriques ou titres parlent d'eux-mêmes : une âme de jeune fille — la tertiaire dominicaine — le calvaire — les voies de Dieu — la fondation de Vinstitut du Précieux-Sang.

Nous n'en finirions pas, au reste, si nous entreprenions de tout citer ce qui s'est écrit, au lendemain de sa mort et depuis, sur la vie et l'œuvre de la tant regrettée Mère Catherine-Aurélie-du- Précieux-Sang. De bien belles pages, par exemple, sont restées en manuscrit, que nous nous félicitons d'avoir eu sous les yeux pour mener à terme notre propre travail. De telle sorte que, pour tout résumer d'un mot, si la Mère fondatrice, comme disent toujours ses filles, n'a pas eu d'oraison funèbre prononcée sur sa tombe le 10 juillet 1905, parce que la discrétion due à la modestie religieuse ne le permettait pas, les témoignages rendus à ses hautes vertus, à la féconde initiative et à la sainteté de sa vie n'ont pourtant pas fait défaut.

Le plus bel hommage, croyons-nous, dont sa mémoire ait été honorée dans une circonstance publique et solennelle, c'est celui que Mgr Brunault, évêque de Nicolet, lui a décerné six ans après sa mort, aux fêtes du cinquantenaire de son institut, à Saint- Hyacinthe, le 14 septembre 1911. C'est par l'analyse succincte de ce beau discours épiscopal que nous allons terminer ce chapitre consacré à la mort, aux funérailles et aux éloges posthumes de notre héroïne.

C'était le jour même du cinquantenaire. Mgr Bernard officiait pontificalement dans la belle chapelle. Mgr Brunault prêchait. Exposant comme thèse générale que la vierge contemplative, vraie sœur de Marie de Béthanie, choisit à son exemple la meilleure part, l'éloquent prélat parla surtout de la fondatrice. " Quand Dieu prépare une de ses créatures pour quelque mission extra-

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ordinaire, disait-il, il lui donne les aptitudes naturelles qui a disposent à cette distinction. En lisant les lettres de jeune fille de votre Mère fondatrice, mes Sœurs, de cette jeune mystique qui n'avait jamais rien lu de mystique, le profane même ne peut pas ne pas savourer le parfum de grâce et de poésie printanière qui s'en exhale. . . En vain, au sortir du couvent, la vie commune, où il fait bon vivre pour un grand nombre d'âmes assez bien faites, lui est offerte . . . L'air, l'espace, la liberté, les chants et les rires du monde ne l'attirent pas . . . Elle songe à la retraite où elle a connu d'autres fêtes de l'âme ... La jeune mystique que le ciel vous destinait pour être votre Mère avait un cœur proportionné à son esprit . . . Chez elle, comme chez les saints, la vue claire de ses propres inperfections, la sensation délicate du péril moral, l'aptitude à éclairer d'idéal divin les parties saines de son âme, la bonté en un mot, c'était de l'intelligence autant que du cœur et c'était du caractère. Elle tendait au sacrifice, elle savait vouloir Mais ce n'était pas pour elle seule que Dieu avait ainsi préparé son âme. *' Je voudrais être d'aimant, disait-elle, pour attirer tous les cœurs et les donner à Jésus-Christ ! " Et l'évêque de Nicolet montra superbement qu'en effet la fondatrice du Précieux- Sang avait eu la vertu de l'aimant. " Dieu a aimé notre patrie, disait-il encore. A côté de nos apôtres, il a suscité nombre de saintes femmes qui ont fait surgir nos hôpitaux, où le malheur se console, et nos couvents, où l'enfance se forme à la vertu et au devoir. Il nous fallait en plus d'autres Moïses sur les hauteurs inaccessibles à la foule des âmes en prière. L'humble Aurélie entendit l'appel divin... Dans l'Église grandissait alors une dévotion destinée à réveiller le zèle des âmes attiédies, celle du Précieux Sang . . . Sagement dirigée, après bien des recherches et des prières, elle s'y donna. Ce ne fut pas sans oppositions et sans larmes . . . Je ne crois pas qu'un seul saint passe sur la terre sans frapper de stupeur ses contemporains . . . La croix a été un scandale aux

DEBNièRE MALADIE ET MOUT DE LA FONDATRICE 403

Juifs et une folie aux Grecs . . . Elle sera toujours déconcertante aux yeux du monde... La prudence de l'Église mit aussi des obstacles sur le chemin de votre Mère . . . Des hommes de Dieu heureusement se sont trouvés qui, dans la réserve et la prière, ont étudié ses voies . . . Nous ne saurions trop rappeler, en ce jour des noces d'or, que ce qui amena Mgr LaRocque à décider la fondation de votre institut il y a cinquante ans, ce fut l'humilité et ce fut l'obéissance de votre fondatrice elle-même. . . L'Église a depuis, mes Sœurs, rendu hommage à l'opportunité de cette fondation, à l'excellence de cette œuvre. Il me semble que, en recevant, au mois de novembre 1896, les lettres de Rome qui approuvaient définitivement son institut après trente-cinq années seulement d'existence. Mère Catherine-Aurélie-du-Précieux-Sang dut entendre avec un bonheur indicible le divin maître murmurer tout bas à son oreille la parole qui avait fait autrefois tressaillir le cœur de Marie de Béthanie : " Vous avez choisi la meilleure part "... J'ai cru répondre à vos pieux désirs en ne parlant que d'elle en ce cinquantenaire. Exposer l'histoire de cette grande âme, c'était d'ailleurs raconter l'histoire de chacune de ses filles ..."

Ce beau discours, que notre cadre nous a contraint de condenser, si digne et si élevé, mais si simple aussi et si naturel, Mgrl'évêque de Nicolet le termina par une vibrante apostrophe, que la sainte fondatrice eut entendue sûrement avec une joie profonde. Nous ne saurions nous-même trouver pour clore ce chapitre de plus justes et de plus nobles paroles : " Au moment où les disciples avaient fui, l'Évangile nous précise, mes Sœurs, qu'un groupe de saintes femmes se tenaient aux pieds de la croix avec la mère de douleurs et l'apôtre bien-aimé. Pendant que le sang de Jésus rougissait la terre, elles répandaient des larmes . . . Du haut de son gibet, plus cruellement percé au cœur par l'ingratitude des hommes que dans ses membres par leurs clous meurtrissants, il abaissa son regard mourant sur ces nobles âmes fidèles et compatissantes jusqu'au

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bout. Sans doute qu'il aperçut dans le lointain des âges votre blanche suite de vierges recueillant tous les jours les gouttes de son sang précieux . . . Vous étiez là, dans la pensée de l'auguste victime, ô pieuses femmes, avec toutes celles qui vous ont précédées . . . Et voilà pourquoi, tant de fois, nous avons vu, par votre intercession, la colère de Dieu se détourner des pécheurs. Devant l'éternel s'était dressée la figure pâle du grand crucifié souriant à votre prière ! Jésus, une fois de plus, criait à son Père : " Pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font."

L'oraison funèbre qui n'avait pas pu être faite, le 10 juillet 1905, devant la tombe de la vénérée fondatrice, venait de l'être, par un évêque, dans l'apothéose des noces d'or de son institut, le 14 septembre 1911.

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