I. La France au point de vue moral, p. 3oO, Alcan
cile aux chefs d'établissements d'afficher leur programme, de proclamer que l'éducation aura, chez eux, le pas sur l'instruction.
D'autres fois, Tindifférence de l'Etat et des communes, c'est-à-dire encore des familles, fait du collège et de son mobilier les pires ennemis de l'éducation. Mal aéré^, mal éclairé, trop petit, antique et vieux, le collège, même en de fort grandes villes \ ne peut être que le lieu où l'enfance s'étiole.
Des progrès, toutefois, ont été accomplis. Un grand nombre d'établissements gais, riants et sains sont prêts 'à faire de la santé, de l'intelligence et de la vertu. Si les administrateurs, moins surchargés de paperasses, moins préoccupés des examens, pouvaient se consacrer aux enfants, s'ils étaient secondés par les familles et par les écoliers eux-mêmes, s'ils avaient sous leur direction moins de collégiens, l'enseignement secondaire serait déjà en mesure de contribuer plus efficacement que jadis à l'éducation de la jeunesse.
I . On pourrait citer une ville qui dépense des millions pour édifier un asile d'aliénés : elle log'era splendidement ces déchets sociaux, et elle entasse neuf cents collégiens en des bâtiments sordides. Serait-ce un ini^énieux calcul pour assurer par avance le peuplement de son luxueux Chareuton '?
Supposons que le collège soit, en toute ville^ parfailement aménagé. Si grands que soient le dévouement et les capacités qu'on y rencontre, il ne saurait se charger de toute l'éducation de nos enfants. Et il ne faut pas vouloir l'en charger. L'éducation de la jeunesse exige la collaboration de toute la nation. C'est une entreprise condamnée à échouer, ou du moins à causer beaucoup de déceptions, tant que tous les intéressés ne s'y consacrent pas.
Qui donc doit se charger de l'éducation des collégiens?
Qui? Tout le pays, c'est-à-dire la société représentée par les pouvoirs publics et principalement par le ministre de l'Intérieur, responsable de la décence des rues, et par les municipalités responsables de la salubrité des villes, puis la famille, enfin les collégiens eux-mêmes. L'éducation est une entreprise sociale, familiale et individuelle. Tant que l'Etat, la famille et l'individu n'unissent point leurs efforts, l'éducation reste une œuvre chanceuse, avortant plus souvent qu'elle ne réussit.
Si ces trois collaborateurs accomplissaient cha-
cun la tâche qui lui revieut, nous serions un peuple sans pareil. Mais il est rare que la société, la famille et l'individu connaissent leur rôle et consentent à le jouer. Il est rare aussi que tous les trois conçoivent le même idéal, visent le même but. Montesquieu se plaignait déjà de-cette diverg-ence '.
Le plus grave, c'est que le collaborateur qui faciliterait le plus la tâche commune, celui qui, s'il faisait sa part, entraînerait aussitôt les deux autres, cet associé est précisément celui qui se dérobe ; mieux encore, c'est celui qui multiplie les empêchements, dresse les obstacles, paralyse les deux autres, ruine leurs tentatives, édifie les maisons d'éducation au milieu d'agglomérations malsaines et immorales, ou se refuse à les transformer. Cet associé dangereux et coupable, c'est la société. Guyau rapportait tout à la sociologie, et il avait raison^. Quelle éducation donner à la jeunesse et par quels moyens l'élever quand la société pense résoudre cet invraisemblable problème : conserver l'enfant pur en l'entourant de pourriture; quand elle professe que la vie privée est sans retentisse-