Esprit des Lois, iv, f
2. Elslander, L'Education au point de vue sociologique, p. 1 16, Lebcgue.
INTRODUCTIOxN. 9
ment sur la vie publique et que l'homme le plus dissolu sait et peut, au besoin, se changer en citoyen irréprochable ' ?
Pour croître et fructifier, la plante humaine a besoin d'air, de soleil et d'eau. Ces éléments non seulement sont vivifiants, mais encore purifiants : ils humanisent et sanctifient. L'air, le soleil et l'eau sont générateurs de santé et par suite d'intelligence et de vertu.
Eh bien, la société refuse à uos enfants l'air, le soleil et l'eau. Elle leur refuse donc la santé, l'intelligence et la vertu ; elle ne veut pas qu'ils deviennent des hommes.
Avec leurs rues étroites, leurs hautes maisons aux ouvertures que le fisc maintient petites et rares, les villes que nous ont léguées nos ancêtres ne sont faites ni pour entretenir la vie, ni pour l'ennoblir. A leurs habitants, elles donnent une mentalité singulière. Voulant me loger dans une grande ville, j'eus l'imprudence de ne point aller droit aux faubourgs où les maisons, récemment bâties, sont espacées, entourées de jardins. Aux beaux quartiers du centre, je trouvais des pièces
I. Sur cette sorte de gageure insensée : une société composée de diables, qui cependant deyiennent dans la vie sociale •des anges passables et, quoique mauvais, opèrent le bien, voir Dantu, L'Education dans Platon, p. 1 1, Alcan.
splendides en façade et, derrière, dans des courettes qui jamais ne voient le soleil, on me montrait des réduits obscurs qui comptaient dans la location autant que les belles pièces. Et quand je demandais à quoi, n'étant pas photog'raphe , je pourrais utiliser ces chambres noires, la réponse était inévitable : « Si Monsieur a de la famille, c'est là qu'il mettra ses enfants ' ! »
Voilà un méfait de la société.
En voici un autri' : elle organise le travail et le plaisir de telle façon, elle répand de tels préjugés, elle entretient de tels vices que les pères ou n'ont pas le temps, ou n'ont pas le goût de coopérer à l'éducation de leurs enfants.
La journée de l'ouvrier est longue et dure; il n'est presque jamais au logis. Lorsqu'il y rentre, peut-il ajouter à sa fatig'ue? se mettre à un autre métier? se faire bonne d'enfants et précepteur?
La journée du rentier n'est pas moins pleine; il
I. Sur les villes vraimeat humaines, où l'on n'est plus un numéro de bagne ou d'hôpital, uu harent^- encaqué {Paris en Amérique, p. lo), voir : Vandervelde, VEœode rural et leretour aux champs, Alcau; Benoit-Lévy, La Cité jardin, Jouve; sur l'importance du logement, voir Turot et Bellamy, Le surpeuplement et les habitations à bon marché, Alcan; Picot, Un devoir social et les logements d'ouvriers, Calmann Lévy; Trélat, La Salubrité, Flammarion; D'' M. de Fleury, Quelques conseils pour vivre vieux, Ollendorff...
y a des corvées mondaines et des plaisirs pour toutes les heures; que reste-t-il à la famille?
Au surplus, à ceux qui, en haut ou en bas, auraient des loisirs et song-eraient à les consacrer aux enfants, la sociétt' persuade que l'œuvre est indigne d'eux. A s'occuper des petits, un homme déchoit ! C'est affaire aux femmes.
Que le père ne se donne pas tout entier à l'éducation des petits, on peut l'admettre. Sa présence n'est point indispensable à tous les instants. S'il sait, quand il faut, jeter son coup d'œil, dire son mot, si la mère est là, il est ti"ès légitime, et d'ailleuis nécessaire que le père soit à d'autres tâches. Mais la mère non plus n'est pas là. Et ceci est un aiilre méfait de la société et le plus grand de tous.
En haut, sous le prétexte des devoirs mondains, en bas, parce qu'il faut g-ag-ner le pain de chaque jour, la société arrache la mère à l'enfant ; elle crée, par vanité, la mondaine, et par cupidité, égoïsme, maladroit calcul, l'ouvrière. Or, la pierre angulaire du foyer, c'est la femme; la faiseuse de santé dans le couple, c'est l'épouse; et l'éducatrice des enfants, c'est la mère. La société agit comme si elle l'ignorait. Aussi, par sa faute, nos enfants ont rarement un vrai foyer, une demeure d'hommes; rarement ils ont une mère saine et robuste, qui contre-balance l'hérédité du père alcoolique, débilité par le travail
OU la misère, épuisé par les excès ; plus rarement encore ils ont leur mère pour les nourrir et les élever.
L'idéal que se fait l'épouse, la mère, la manière dont elle entend le devoir et la vie sont de la plus haute importance pour le sort de la communauté. Quel est l'idéal de la mondaine? Quel est celui de la malheureuse qui court, épuisée, de l'atelier malsain à la mansarde malsaine? Les enfants qu'elles donnent l'une et l'autre à la communauté, quel idéal auront-ils à leur tour? Gomment le respect filial, source de tous les nobles sentiments, serait-il inspiré, entretenu par la mondaine; comment serait-il inspiré par la pauvre bête de somme? En supposant que les enfants de ces deux femmes conservent la santé physique, quelle sera leur santé morale? Où prendraient-ils le goût et le besoin de la vertu, cette force de la démocratie?
Le danger serait bien moindre si la campag^ne continuait à être le réservoir des forces. Mais le rural vient à la ville, ou, s'il reste aux champs, la littérature malsaine, le café-concert et sa débauche, l'alcoolisme savent l'y atteindre. C'est donc presque tout le contingent des enfants qui, chez les modernes, se trouve menacé, attaqué de tous les côtés : corps, intellig-ence, cœur, àme.
Ces enfants, auxquels la société ne s'inquiète pas de fournir des cités salubres, gaies et belles, ni des
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foyers vivifiants; auxquels les mœurs n'assurent ni la surveillance et l'exemple du père, ni les^ caresses et le dévouement de la mère, il semble qu'il serait facile de les recueillir dans des maisons d'éducation où, justement, se trouveraient la plupart des biens qui leur sont refusés ailleurs. S'il est presque impossible de rebâtir d'antiques cités^ et de corriger en un jour des habitudes économiques ou morales déjà séculaires, il semble aisé de construire quelques centaines d'établissements confortables et de tracer des programmes bien compris. La société moderne, de ce côté-là, ne sait pas davantag-e faire son devoir. Et c'est tout naturel : dans les entreprises publiques nous sommes ce que nous sommes à notre foyer ; on n'imagine qu'avec son expérience ; on n'organise qu'avec ses habitudes.
La société n'a pas encore pris la décision de tolérer que l'enfant soit ce qu'il est. Elle exige qu'il soit ce qu'il sera plus tard. Elle veut que n'étant pas homme, il ait les goûts, habitudes, occupations, travaux d'un homme. « L'enfance, dit un moraliste, est avant tout une période et une forme de vie originale e,isuiffeneris ayant des conditions propres et devant être jugée d'après ses lois propres. Elle n'est, pas plus que n'importe quelle autre partie de la vie, une simple période de transition. Il faut.
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avant tout, considérer l'enfant comme enfant et non comme futur adulte. De la larve sort en temps voulu un insecte; mais il ne convient pas, pour cela, de traiter la larve comme un insecte. La larve a ses facultés et ses besoins propres. Abstraction faite des doctrines ascétiques, qui regardent avec méfiance toute saine joie de vivre et toute activité naturelle, l'enfance n'a pas de pire ennemi que les doctrines tout extérieures de l'intérêt, qui demandent toujours ce qui sera utile à l'enfant, mais non ce qui lui est utile.
« 11 importe d'abord de permettre à l'enfant d'être vraiment enfant (et de l'y aider au besoin), c'est-à-dire de se donner tout entier à la vie de son âg-e, sans être troublé par des soucis, des privations et des tourments. Cela lui permet d'amasser des forces physiques et morales pour son évolution future. Ensuite, il faut que le travail qu'on lui demande soit, dans la plus large mesure possible, «on propre travail, afin qu'il ressente, en le faisant, la joie d'employer ses propres forces. Si l'on satisfait à ces conditions, on aura par là même résolu le problème de traiter l'enfance comme une période <le la vie originale et sui generis et d'en faire cependant une préparation à la vie ultérieure'. »