TROISIEME PARTIE
Vétérans et nouveaux.
Fidèles à la niélhode que nous avons suivie dans Collégiens et Familles, après avoir esquissé le rôle des parents, nous venons demander aux enfants d'entrer à leur tour en scène. Ou plutôt, — car cette métaphore rendrait mal notre pensée, en laissant croire que nous avons long-temps maintenu inactifs dairs la coulisse ceux qui, en fait, remplissent sans cesse le premier emploi, — à ces enfants, qui au logis doivent avoir déjà virilement coopéré à leur propre éducation, nous venons demander ce qu'ils comptent faire au collège.
Nous pensons bien qu'ils ne regardent pas cette
éducation comme achevée. L'éducation achevée k huit ans ! à douze ! même à quinze ! Ce serait foHe.. Un Socrale, alors même qu'a été prononcée h> sentence de mort, se surveille, s'exerce, s'améHore» ne se reconnaissant pas le droit d'interrompre celte culture de l'intelligence, des sentiments et de l'âme qui rapproche de la perfection entrevue, souhaitée,, jamais atteinte..., et le jeune collég-ien croirait l'œuvre faite, le moment venu de tourner le dos à une entreprise qu'il jugerait bon d'arrêter afin de se consacrer à une nouvelle besog^ne, plus urgente,, aux études, à l'acquisition du savoir, disons le mot,, à la préparation du baccalauréat !
Oui, ce serait une folie.
Nul ne la commet. Admettons-le en principe; mais parions comme si tous en réalité la commettaient.
Nous avons, au collège, des enfants, des adolescents jaloux de prendre place dans l'élite. I1& seront un jour parmi les plus instruits de la natlon,^ parmi ceux qui, dans les carrières libérales, l'armée,, la mag-istrature, le haut commerce, la grande industrie occuperont les premiers emplois. Vont-ils être entraînés, dès leur arrivée, aux pensées, aux sentiments, aux enthousiasmes qui élèvent, montent un homme au-dessus de la foule? Quelle préparation, quel entraînement, quelles méditations, quels- ■exercices échaufferont ces cœurs et les ennobliront,.
<îpureroiit ces intelligences, tremperont et en même temps affineront ces âmes ?
L'enfant a-t-il emporté du foyer un riche viatique moral ? C'est peu probable ; car notre fameux ■adag-e : « le superflu, chose si nécessaire w, nous ne nous avisons guère de l'étendre à la vie de la conscience.
En outre, obéissant à la manie de morceler la vie en portions dont nous faisons des louis juxtaposéS:, pères et mères nous aimons à dire au voya- §"eur : « Maintenant tu n'es plus un enfant. Tu sais ce qui se fait et ce qui s'évite. D'ailleurs, si lu le conduisais maU le collège ne te manquerait [)as (nous employons aisément la menace surtout quand nous savons que nous n'aurons point à l'exécuter). L'important est que tu le montres studieux. Sois •dans les premiers ; aie beaucoup de prix et dans quelques années lu seras bachelier. »
Et voilà l'enfanl informé que l'ère de l'éducation -est close. Il entre dans celle de l'instruction. En fait, c'est bien ce que voulait le passé, ce que la tradition persiste à nous faire rechercher. Quinet •entre au collège : « L'éducation, dil-il, cessa brus- -quement, une instruction maussade, forcée, dut en tenir lieu '. »
i. Histoire de mes Idées, pp. 142, i46.
Donc, ils sont rares les enfants que la famille amène au collège ou au pensionnat déjà entraînés à une ardente vie morale, munis de principes qu'ils aiment et qu'ils suivent, d'habitudes que la répétition quotidiennes a enracinées.
A g-rand renfort d'instituteurs et de répétiteurs, on les a « ferrés » sur les quatre règles et les. déclinaisons. Que voulez-vous de plus?
Admettons, néanmoins, que les enfants « ferrés » sur des matières plus hautes sont fort nombreux. Est-ce que les parents, les directeurs, les administrateurs, le législateur, bref, les adultes qui ont charg-e de préparer les g"énérations, ont pris des mesures pour que les enfants, hors du foyer, retrouvent dans l'institution publique ou privée les moyens de continuer cette vie morale, laquelle est la vraie vie humaine; pour que les enfants y retrouvent la possibilité non pas accidentelle, mais normale et périodique d'enrichir leur expérience morale, de fortifier leurs habitudes et d'amplifier leurs vertus ?
Le passé ne nous a transmis que deux recettes : tenir l'enfant du matin au soir occupé et surveillé; s'en remettre pour le reste aux belles-lettres, aux douces Muses, au commerce avec les plus nobles intelligences du passé et des temps modernes.
Nous suivons avec scrupule ces antiques conseils. Est-ce assez ?^
Sans doute, la culture classique est bienfaisante. Oui s'instruit, se moralise : il est indispensable de connaître le mal, afin de l'éviter; le bien, afin de le poursuivre. Qui fréquente les poètes s'affine et s'élève; qui chaque jour écoute des hommes cultivés accroît sa propre culture. Cependant , ne pourrait-on pas contester les bienfaits du livre lu, copié, appris par devoir, plutôt que médité spontanément, confronté avec la vie, complété par l'expérience? A celte culture^, ne pourrait-on pas adresser le reproche de Joad? Elle est bien passive pour être efficace. Où est l'action? l'etforl? la lutte? la poursuite du bien, puis du mieux? La surveillance, même scrupuleuse, et la culture classique, si purs qu'en soient les enseig^nements, sontelles de suffisantes disciplines, alors qu'autour de l'écolier se multiplient les dangers ?
Le risque s'offre à l'interne, au moins sous deux formes :
II y a la tentation inintelligente du matériel et du règ'lement. — Cette forme-là lend à disparaître.
Il y a la contagion, qui du mauvais vétéran fait un dang-er pour le nouveau — et ce risque persiste.
Un mot d'abord du premier risque.
Dans le collège, comme dans VEspoir en Dieu de Musset, souvent l'œuvre des sept jours n'est que tentation. Ou plutôt elle a été telle durant des siècles et demeure telle toutes les fois que l'Université est réduite à se contenter des vieux bâtiments.
Les collèges que le passé nous impose sont construits et aménagés de façon que chaque mur, chaque coin, chaque porte suggèrent l'idée d'une niche, d'un méfait, commandent une faute. Nous avons connu une vieille maison qui allait plus loin : elle enseignait la bassesse et les vices. Le jour faux, qui tombait des hautes fenêtres grillagées, les judas qui glissaient sans bruit, les couloirs tortueux, tout désapprenait la droiture, inclinait à être oblique, louche, rusé, à mentir, à moucharder, à n'être point humain. A-t-on abattu cette maison dangereuse? Combien ne faudrait-il point en abattre !
Les règlements aussi, par leurs articles, avaient jadis le tort de révéler la faute à l'enfant. De luimême, il n'y aurait pas songé; la défense, on peut le dire, la lui dictait. Peut-être les éducateurs d'autrefois avaient justement ce principe : induire en tentation, puis sévir impitoyablement. Prendre en faute et punir... quellt; joie! Ces vilains sentiments, l'Université les a depuis longtemps pros-
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c.its, 11011 sans peine. Combien n'a-l-on pas bataillé contre elle quand elle a voulu inaugurer la discipline paternelle qu'elle pratique enfin à la satisfaction de tous? Mais, les vieux mobiliers malfaisants, les murailles mauvaises conseillères, l'Université n'est-elle point en trop d'endroits contrainte à les conserver?
Parmi les hommes dont les souvenirs de collège remontent à une trentaine d'années, qui n'a pas connu ces tables étroites d'où, au moindre heurt, tombaient livres, porte-plumes, et — accident qui ■désolait les mères — encriers? Résultat : parfois un habit gâté, toujours une retenue ou deux cents vers à copier. Ces tables n'ont pas disparu : parci, par-là, elles poursuivent le cours de leurs méfaits. On les a pourtant rendues un peu moins malfaisantes : les encrieis ne tombent plus. Le collège, qui les fournit, les a logés dans le bois et vissés.
Jadis, on étageait les élèves sur des gradins où les pieds de la rangée supérieure étaient attirés par les dos complaisamment offerts de la rangée d'en bas. Que de coups reçus, rendus ; que de vestes souillées de boue, au détriment de l'attention; que d'occasions de distribuer d'ineptes pensums! Eh bien, ces gradins se retrouvent dans les vieux collèges, dans les cloîtres aux murs épais, aux pla-
fonds bas, aux fenêtres étroites, où le jour est rare, où, l'hiver, dès trois heures, on a peine à hre l'imprimé. Asseyez donc sur ces gradins une quarantaine d'enfants fripons, — il y en eut de tout temps , — inattentifs, — il y en a plus que jamais, les hygiénistes les éliquettent : anormaux; — mettez en face de ces g^radins un maître à ses débuts, et vous verrez ce qui se produira. Le bruit qu'on fait dans certains locaux, la déroute des professeurs sans autorité n'ont souvent pas d'autre cause. Les familles se plaignent, le professeur est déplacé. Murs et bancs, qu'on respecte, doivent bien rire des hommes.
Arrivons au risqtie le plus important.
Un enfant qui n'a jamais quitté sa famille est amené au collèg"e. Avec qui va-t-il se trouver en contact? Avec des enfants aussi bien élevés que lui? On pourrait l'espérer si les familles ne confiaient à l'internat que d'irréprochables sujets.. Admettons-le. Quelle qu'ait été l'application des parents à préparer ces futurs écoliers, ces écoliers n'en sont pas moins les enfants de l'homme, enclins au mal et d'autant moins forts pour résister à cette inclination qu'ils se trouvent rapprochésd'autres enfants et constamment groupés en troupeaux, c'est-à-dire placés dans les conditions les moins favorables à l'acquisition, à l'amplification
ou simplemeiil à la conservation des qualités el des vertus.
Song-eons aux conditions ordinaires de l'internat. Ne nous arrêtons pas aux ingénieuses trouvailles des administrateurs dévoués, aux tours de force accomplis, en dépit des locaux hostiles, des crédits insuffisants, des traditions invincibles. Prenons l'internat, non lel que l'Université le rêve, et, à force de miracles, parfois le réalise, mais tel que l'indilTérence du pays le lui impose.
Des enfants qui ne s'étaient jamais rencontrés, qui viennent le plus souvent des quatre points de l'horizon, que celte diversité d'origine — à laquelle se joignent la diversité des conditions, des croyances, des opinions, des sentiments, des manières — rend étrangers les uns aux autres, se trouvent mis^ en présence brusquement. Aussitôt^ à ces étrangers s'impose une intimité qui ne respecte aucun des actes de la vie et à laquelle rien, chez eux, ne les avait préparés. Hier, ils ne se connaissaient pas. On dit : « Les enfants ont vite fait connaissance. » Oui, pour s'amuser, courir ensemble^ Mais voici que ces enfants ne vont plus se quitter, non plus jamais, pour accomplir tous les actes dela vie que chacun d'eux jusqu'alors accomplissait dans le mystérieux recueillement du foyer paternel. Ils mangent ensemble ; passe encore. Mais ils.
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se couchent, ils se lèvent, ils s'endorment el s'éveillent, ils s'habillent et font leur toilette les uns contre les autres !
N'avez-vous jamais vu un enfant malade auquel on annonce la visite d'un petit ami? Il se révolte ; il ne veut pas se laisser voir au lit. El si l'ami est introduit, l'entrevue pèse autant à l'un qu'à l'autre, et leur gêne l'écourte. Et maintenant, sans préparation, il faut que l'enfant se couche dans une place publique!
(( C'est la vie, dira-l-on ; ce garçon doit s'habiluer à tout. Au. régiment aura-t-il chambre et cabinet de toilette? »
Telle est la plus fréquente réponse que reçoivent des municipalités les proviseurs, principaux, éducateurs... Ils la reçoivent même des pères auxquels ils font leurs doléances !
C'est une mauvaise réponse. Un enfant n'est pas un soldat ! Ce qui est supportable à ving't et un ans peut être intolérable et funeste à douze. D'ailleurs, la chambrée n'est guère plus acceptable que le dortoir; l'un et l'autre sont une survivance des temps barbares. Le jeune homme s'habitue avec moins de risques que l'enfant; mais, pour l'enfant, le bouleversement va plus loin qu'on ne pense : le plus intime est atteint. Ce n'est pas seulement des habitudes qu'il fau1 parler, mais des senti-
ments, de la pudeur, de la délicatesse, de l'âme. Il n'en meurt pas, d'accoid; mais quelque chose meurt en lui qui méritait d'être sauvegardé.
Aux différences d'origine et d'éducation, auxquelles notre légèreté ne s'arrête pas, mais qui creusent un abîme entre ces enfants groupés par le hasard, s'ajoute une différence dont les suites sont plus graves : celle qui sépare le vétéran, l'enfant qui a deux, trois années de pension, et celui qui arrive de sa maison.
Dans ce dortoir, dans cette étude si peu homogène, mais où la vie en commun, constante et familière, va établir l'homogénéité, sur quels éléments se fera le rapprochement? Qu'est-ce qui fusionnera? Ce ne sont point, j'en ai peur, les qualités rares de chaque enfant. Si le hasard les avait fait venir du même village et au même moment ; si, dans ce village, ils étaient nés de parents déjà unis par l'égalité des conditions, par les convie^ tiofis, croyances, aspirations.,., peut-être l'entente se fùt-elle établie sur un tel fond. Mais cette hypothèse est invraisemblable. Entre des enfants qui possèdent si peu de points communs, ce qui s'associe ce sont les plus générales inclinations de l'es-
pèce, ce sont en particulier ces trois Instincts fondamentaux que nous avons signalés aux mères pour qu'elles s'appliquent à les combattre : l'instinct de destruction, l'instinct d'accaparement, la sensualité. Donc, c'est ce qu'il y a en nous de moins humain qui, dans ces associations mal assorties, est exposé à être renforcé. Et de cela, malg-ré les efforts du «hef d'établissement, sortira le type du « potache ».
Le mot blesse l'oreille, la chose blesse encore plus l'esprit. Autrefois, entrer au collège enfant et ■en sortir « potache » était une dépravation, pour ainsi dire, inévitable. Si elle ne s'était pas produite, il y aurait eu des déceptions. Le père y tenait, en précipitait les progrès. « Un collég^ien n'est pas une mijaurée ! On n'a pas de ces airs de ■communiante ! Tu ne sais même pas mettre le képi ! Et d'abord, arrange-moi ça ; casse un peu la visière, enfonce le calot, aplatis le turban. Et campe-moi ça sur l'oreille. »
Est-il utile d'esquisser le portrait du potache? Nous avons tous connu cet enfant qui n'était pas un enfant, cet adolescent qui avait perdu presque toutes les grâces de l'adolescence tant il apportait <le soin à ressembler au troupier des anciens bi- Touacs, au mathurin de Yann Nibor, à l'étudiant de Murger, au voyou. Langage, tenue, manières, démarche, il ne gardait rien de son âge, hormis la
gaucherie qui achevait sa laideur par le ridicule. Le potache disparaît. Proviseurs, professeurs, maîtres-répétiteurs, maîtres d'internat lui font la g^uerre, en surveillant le réfectoire, le <lortoir, les récréations, en se mêlant aux promenades et aux jeux, en exigeant partout une politesse franche et cordiale. Mais pour peu que cette surveillance se relâche, comme les causes qui favorisaient l'éclosion de ce vilain produit n'ont [)as été supprimées, comme les réfectoires sont en plus d'un endroit et, par force, sommairement aménagés, comme les collèges se comptent où chaque enfant a sa chambre, comme le chiflVe exagéré des effectifs ne permet pas de donner à chaque table pour président un élève qui, par sa délicatesse, donnerait le ton, surtout comme les femmes, qui seules font naître le goût et le besoin" de la politesse et du respect de soi, ne sont point associées au collège, on peut s'attendre à voir reparaître ici et là l'ancien type à peine modifié.
Le plus grand danger vient des mauvais vétérans, de ceux qui, éloignés de leur famille depuis longtemps, ont oublié les qualités qu'ils avaient apportées du fover et ont pris les défauts dont les ai^glomérations sont toujours exposées à se voir
infectées. Ce sont ces « snobs » d'un genre particulier, — d'un genre odieux, — qui sont à redouter pour le nouveau venu.
Par bonheur, ils sont plus rares qu'autrefois. Il fut un tenq)s où le collège leur appartenait ; ils y rég'naient. Aujourd'hui, ils ne sont plus guère qu'une survivance, une sorte de débris d'une civilisation inférieure et morte dans une civilisation vivante et plus haute.
Cette variété de mauvais sujets aux allures débraillées, au lang-ag-e g'rossier, aux pensées basses^ à l'esprit tourné au mal, pullulait jadis au rég-iment, dans les écoles, dans les familles, au cercle, au villag'e, partout où la jeunesse se g-roupait. On les nommait : gais compag-nons, joyeux lurons, bons drilles... Ils faisaient rire; le monde leur était indulgent, les camarades les admiraient, les enviaient, les redoutaient, les copiaient. Les choses ont changé. Du tout au tout? Est-ce possible? Le mal ne disparaît pas si vite, ni sans laisser des traces. Ce qui a le plus changé, c'est l'attitude envers le mauvais sujet. A cette vilaine plante lemilieu n'est plus aussi propice. Au collège notamment, les enfants mal élevés ont de la peine à se faire accepter comme modèles, chefs de bande, « types très forts ». Leur mauvaise éducation jure avec l'esprit de la maison, avec la bienveillance
cordiale du personnel et la politesse confiante de la clientèle. La discipline intelliy-ente et paternelle, — que l'Université a eu tant de peine à faire accepter, — a rendu inutiles les ruses des drôles. Les roueries, les friponneries, les insolences, qui faisaient l'admiration des béjaunes et les entraînaient jusqu'à ces révoltes fréquentes jadis, aujourd'hui exceptionnelles, sont démodées; l'argot détonne, les vantardises font hausser les épaules et la dépravation donne la nausée.
Cependant c'est l'ancien type du collég'ien que le public voit surtout; et, par une sorte d'illusion fort répandue, il le voit même l<à où il n'est plus. Cette persistance des préventions traditionnelles est un des plus sérieux obstacles à ce rapprochement des familles et du lycée qui est, on Ta compris à Perpig-nan, à Marseille, à Reims, à Rennes, à Nancv, à Paris, à Saint-Servan, etc., si avantag-eux aux deux partis.
Si les familles voyaient les internes tels qu'ils sont la plupart , francs, loyaux, aimables, les mères entendraient notre a|)pel et leurs maisons s'ouvriraient aux camarades de leurs fds. Mais les mères sont méfiantes, elles ont peur : « A qui vais-je ouvrir ma demeure? ma demeure et le cœur de mon enfant? » Voilà qui les fait hésiter et s'abstenir.
SyO MÈRES ET FILS.
Dans tout internai public, — les internats privés ont toujours la possibilité de faire un triage, de rejeter les éléments dangereux ou suspects, tandis que l'Etat voit ses plus nobles intentions combattues, déjouées par des familles dont l'égoïsme est sans scrupule, dont les calculs sont, malgré l'apparence , inintelligents , car si leurs enfants dérang-ent leurs camarades, ils profitent eux-mêmes fort peu', — dans tout internat, on peut distinguer trois catég-ories : les mauvais, les neutres, les bons.
La première catégorie compte ces vicieux qui arrivent de la maison paternelle initiés à toute sorte de corruption. Ils sont rebelles à l'action éducative. A ceux-là. il convient de joindre les
I. Voici quelles sont les aspiratioas et les doctrines de l'Université : « La qualité, non le nombre des élèves, fait la valeur d'une maison. Il appartient à l'Etat de donner l'exemple à cet égard... A ceux qui ont l'honneur de la représenter auprès des familles et de la jeunesse, nous voudrions qu'il donnât pour uni(jue mot d'ordre cette parole célèbre d'un éducateur anglais : « Il n'est pas nécessaire que cette maison ait trois cents élèves plutôt que deux cents, mais il est nécessaire qu'elle n'ait que des gentlemen... » Instructions, programmes et règlements, p. 190. Imprimerie nationale, 1890.
enfants anormaux. Le nombre en est plus grand •qu'on ne pense. Leur cerveau a une de ces tares ■dont nous avons parlé plus haut. Ces malades, — ■c'est ainsi qu'il faudrait les nommer, — s'ils avaient été g-ardés au logis, soumis à un régime, soignés par un spécialiste', pourraient être guéris. Au contraire, placés sans précautions au milieu d'autres enfants, ils sont condamnés à devenir rapidement pires que les pires. Leur déchéance s'accroît et se propage. Ils sont très dangereux. Notons qu'ils sont amenés au collpge presque toujours après que plusieurs établissements privés les ont congédiés. On les passe à l'L'niversité, puis on les lui reproche !
L'enseignement primaire "s'occupe des anormaux, leur réserve des cours particuliers, les isole. Je doute que l'enseignement secondaire puisse de longtemps suivre cet exemple. Imaginezvous un proviseur ou un principal disant à un père que son fils a besoin d'être élevé à part; que dans l'étude, le dortoir, la classe il ne saurait rien
I. Voir les intéressantes notes pédagog'iques publiées par VUnion pour la vérité, et particulièrement le numéro de janvier 1909 de sa Correspondance mensueUe ; il est consacré à un anormal hypernerveux, à un inattentif. Voir encore les ouvrages du docteur M. de Fleury : L'Ame du criminel, Essai d'une médecine de V esprit , Nos enfants au collège, etc.
g'ag'ner et qu'il fait courir des risques à ses camarades? Quelles que soient les précautions prises par le fonctionnaire, malgré sa politesse et son tact, comment ses paroles seraient-elles accueillies? Ici, peut-être, une aide efficace sera un jour prêtée par les Associations d'anciens élèves et de parents qu'on associerait à la gestion du collège. C'est le conseil d'administration tout entier, où seraient représentés largement les anciens élèves^ les pères, les mères', les amis du collège, qui ferait la délicate communication, déciderait que l'enfant ne peut être maintenu.
La seconde catégorie est la plus nombreuse; elle grossit au fur et à mesure que le séjour au collège se prolonge. C'est la foule moutonnière. L'organisation de tout établissement pLd:»lic ou privé est telle, telles sont les conceptions et les^ pratiques dont le passé nous impose l'héritage,, que fatalement l'enfant au cours de ses études, s'il n'est un fort parmi les forts, perd graduellement de son entrain, de son ressort, de sa personnalités Au point de vue intellectuel, le déchet est visible. Tous les maîtres diront que, si on suit une classe
I. La présence des mères dans les conseils universitairesest un vœu exprimé par un des membres les plus distingués, de l'A. des parents du lycée de Marseille, Mme G. Brémond, Famille, Lycée, janvier 1909, p. 2.
année par année, on y voit diminuer l'élite. Au point de vue du caractère, de la valeur morale qui nous intéressent seuls pour le moment, il en est de même. Eu vieillissant au collège, l'enfant se déprime. Il devient moins actif, moins curieux. C'est un fait fort regrettable; il serait injuste de ne le constater que chez nous. Un pédagog-ue hollandais l'a étudié dans une thèse de doctorat, un pédagogue belge l'a pareillement constaté et déploré, un philosophe américain aussi, et beaucoup d'autres encore '.
Cet affaissement laisse l'écolier moins fort pour résister aux effets ordinaires du groupement. Il perd le courage d'être lui-même, c'est-à-dire aimable, doux, gracieux, délicat, quelque peu recherché; un mot emprunté au grand siècle dira mieux : précieux. La bonne f)réciosilé, celle qui fut le charme de l'Hôtel de Rambouillet entre la moit de Malherbe et celle de Voiture, est une des fortes inclinations de l'esprit national. Au collège, on en voit des manifestations charmantes qu'il convient d'encourager, la bonne préciosité impliquant le respect de soi et le désir d'être approuvé. Mais le
I. M. Nie. -Jean Franclcen, 1902; M.-C. Schuyten, docteur •es sciences, directeur du service pédolog-ique d'Anvers, L'éJii- ■cation de la femme, p. i85; Emerson, dans l'ouvrage de M. Dugard, p. 2G5.
SyA MÈRES ET FILS.
plus souvent, par l'effet du groupement, de l'absence des mèreSj de la suppression des occupations . passionnantes, etc., ce qu'on rencontre chez les internes c'est une préciosité à l'envers, c'est l'application à se déformer, à s'enlaidir, à se pervertir, à flétrir les fleurs en train d'éclore, à tout gâter en soi : grâce, ingénuité, fraîcheur, pureté. Ils ne connaissent guère que cette façon de se grandir. Manières, langage, sentiments, attitude dans la rue ou la classe, amusements, lectures..., partout on dirait qu'ils recherchent le grossier, le laid, le vil. L'âge, on le sait, porte à ce travers; les tout jeunes gens s'imaginent que l'allure brusque, le ton haut, la parole incorrecte, le débraillé, l'insolence, la brutalité leur donnent dix ans de plus. Peut-être est-ce un trop plein de force et de sève qui se dégage sous cette forme.
Tous ne vont pas jusqu'à cet excès de copier la canaille; beaucoup jouent les blasés, les boudeurs ; ils prennent tout à rebours; ont la main levée, la voix grondante; repoussent les petits frères qui lesconvient à leurs jeux; bousculent les sœurs ou les invectivent en argot, ou leur chantent d'ineptes refrains de cafés-concerts.
Les grandes personnes voient, entendent et jugent. Les mères d'un coup d'œil découvrent de loin mille indices dont elles sont choquées. Si le
hasard les rapproche d'un de ces délurés, c'est bien pis : il a beau s'inonder de parfums, — encore un travers de cette espèce, — le tabac ressort. Je m'en doutais, pense-t-elle; maintenant je suis sûre : il fume. Que ne fait-il pas! Je le tiendrai loin de mon fils.
Et voilà tout ce que nous savons faire!
La défensive, l'illusoire défensive nous rassure et nous satisfait. Nous sommes peu exigeants.
Ce qui est sûr, c'est que dans la cité tout conspire à gâter nos enfants : le collège que nos mœurs maintiennent laid, étroit, au cœur de la ville malsaine et immorale; le groupement en gros troupeaux; l'éloignement des mères, des grand'mères, des sœurs; et puis notre conduite à nous tous qui ne sommes pas respectueux de la loi, qui nous moquons de la morale, ou qui tolérons l'immoralité, qui la laissons envahir triomphalement le livre, le journal, le théâtre, la rue, le mur de notre maison, et parfois la maison même.
J'invite les honnêtes gens qui, appliqués à leurs devoirs, négligent de s'informer sur le scandale du jour, à faire cette expérience : qu'ils interrogent leurs garçons — et même leurs filles : ces enfants en connaissent les détails! Le père, la mère n'ont jamais entendu nommer les ouvrages qui déshonorent la littérature française; les enfants
savent le titre, le nom de l'auteur et les passages qui font sa notoriété.
Pour guérir le mal, ou tout au moins le combattre, l'Université est prête. Que dis-je? elle a commencé l'attaque. Mais que peut-elle si elle reste sans auxiliaire? Si hautes et si fermes que soient ses intentions, que peut-elle contre les municipalités? contre les mœurs? contre l'esprit public? contre les traditions? contre les parents qui, leur arg-ent à la main, imposent le mauvais sujet?
Il faudrait rebâtir le collège, l'éloigner de la ville, qui n'est bonne ni pour le corps, ni pour le cœur de l'enfant! L'Université le demande; qui l'écoute? Elle le fait; qui l'approuve?
11 faudrait fermer les cabarets borgnes, les maisons louches, le café-concert, le kiosque où se débitent les feuilles dangereuses, où s'arrangent les rencontres plus dangereuses encore. Est-ce l'Université qui à la porte de chacun de ses établissements ouvre ces lieux de perdition?
Il faudrait assainir la rue, le théâtre, le journal, la vie publique, la vie privée. Que ne faudrail-il pas !
Pour ces terribles entreprises, adressez-vous aux honnêtes gens : vous recueillerez des sourires sceptiques, des refus découragés, des jérémiades, des déclamations...
C'est donc qu'il faut frapper ailleurs.
Où? au cœur de la jeunesse.
Et d'ailleurs on ne sauve que qui veut se sauver. C'est aux collég-iens eux-mêmes qu'il faut confier la rude mission d'assainir, de purifier, d'ennoblir leur existence.
Nous suivons dans plus d'un collège des jeunes .g"arçons qui luttent pour accroître leur valeur morale. Nous en voyons qui, non contents de se garder, travaillent à préserver, secourir leurs camarades. Ce sont ces vaillants qui composent la troisième calégorie. Ils ne sont qu'une poignée; l'élite nulle part n'est nondjreuse; mais si nous roulions tirer parti de leur vaillance, la qualité suppléerait la quantité. Presque toujours nous les •laissons spectateurs inactifs. Il faudrait les employer comme un levain pour transformer la masse; les grouper en j)halange et les lancer contre les malfaisants. Ces courageux adolescents qui ont pour la vertu une ardeur que le scepticisme et la lassitude des hommes ne connaissent guère, se rencontrent souvent, — il est juste de le mention- Jier, — parmi ces collaborateurs que le collège enrôle depuis peu sous le nom de surveillants d'internat.
Ces enfants, ces jeunes gens sentent d'instinct que le bien n'est point un état où l'on s'engourdit,
mais une lulle incessante, une poursuite, une permanente et généreuse croisade contre le mal. Ils voudraient agir, se soutenir, se concerter, travailler d'accord à une même entreprise... L'organisation traditionnelle de la vie scolaire, avec les devoirs, les compositions, les concours, risque d'enseigner l'égoïsme jaloux, d'enfoncer dans les^ cœurs la haineuse maxime, la maxime antisociale : « Chacun pour soi ;). Le bon élève, selon la formule du passé, est celui qui échappe aux pensums, récolte les exemptions et s'entraîne à marcher sur le corps de ses concurrents.
Cette façon d'être un bon élève a pu avoir son utilité. Aujourd'hui elle serait funeste. Les égoïstes calculateurs de points, les additionneurs anxieux qui composent pour le prix d'excellence en supputant les totaux des autres comparés à leur total, ont fait leur temps. Le prix d'excellence doit appartenir, non à celui qui pour lui-même opère le plus habilement, mais à celui qui avec le plus d'énergie et de dévouement coopère au bien commun'»
I . « Dans une maison où l'on connaît tout le monde, où l'on voit à l'œuvre, d'un bout de l'année à l'autre, et durant des années, non pas seulement les esprits, mais les volontés et les cœurs, où l'on a la prétention de former des hommes^ n'y a-t-il pas quelque chose de faux, parfois de dérisoire, à attacher cette belle qualification de prix d'excellence aux
Tant qu'une classe, tant qu'une étude seront des ag-glomérations amorphes d'individus juxtaposéset non associés, ou même opposés ou en conflit, que peut-il en sortir de bon? Cliacuu fait en cachette sa petite besogne quotidienne. Il n'a d'autre ambition que d'échapper au pensum ou de dépasser le voisin. Est-ce suffisant?
Il faudrait que la classe et l'élude fussent de vaillantes équipes, attelées à une besogne commune, ardemment aimée par tous, à laquelle chacun serait fier d'apporter sa part, grande ou petite. L'organisation scolaire ne le permet guère'. Le devoir fait en classe oralement, au tableau et sous la direction d'un maître singulièrement doué pour diriger un tel exercice et n'ayant à faire manœuvrer que dix ou quinze élèves, offre déjà un
résultats du seul travail de tète, à des exercices de classe, où l'hahileté peut tout faire avec la chance ? Le prijc d'excellence ne doit pas se gagner comme les autres par des compositions seulement et ne dépendre que d'un calcul des points. Nous proposons donc de réserver ce nom à un prix d'ensemble, distinct et indépendant de tous les autres, décerné aux élèves qui auront le mieux satisfait à tous leurs devoirs et mérité au plus haut point l'estime générale. Ce sera vraiment ainsi la plus élevée de toutes les récompenses. » Instructions, programmes et règlements 1890.
I. On voit des professeurs faire entreprendre à la classe entière la traduction d'un texte peu connu ; on rédige en commun, puis on fait imprimer. L'intention est louable.
38o MÈRES ET FILS.
mojeii d'iiîlroduire dans le collège l'esprit d'asso- •ciaùoii et de coopération. La classe d'une heure, laquelle exige une intense attention et l'activité de toute l'assistance, la classe d'une heure réalise aussi en partie cet indispensable concert. Ce sont là quelques-uns des avantages précieux introduits par la réforme de 1902.
Les sports, les jeux en troupes offriraient le même secours ; mais ils ont le double inconvénient d'exclure le maître et de paraître trop peu sérieux. L'outil seul, surtout l'outil agricole, accomplirait l'utile révolution, permettrait de faire vraiment concourir toute l'équipe à un même travail dont les résultats seraient tangibles, à une œuvre où tous auraient la possibilité de mettre un peu de leur intelligence, de leur peine, de leur cœur et de communier. Le grand penseur' qui a dit : (( Qu'est-ce qu'une ferme, sinon un Evangile muet?» aurait-il pu, à propos d'une classe, penser, dire rien de pareil?
Alors ne saurait-on trouver, dans une étude, nulle entreprise d'intérêt commun, à laquelle ces bonnes volontés pourraient dès maintenant s'appliquer ?