I. Emerson, dans l'ouvrage déjà cilc de M. Diigard, j
FILS. 38f
J'en vois au moins une.
S'il est des enfants auxquels le collège n'a pu désappi'endre les mauvaises leçons reçues au log-is^. s'il en est aussi que le coUèg-e a peu à peu gâtés, bref, s'il est des vétérans dangereux pour euxmêmes, plus dangereux encore pour les nouveaux, il en est, disons-le bien haut, qui arrivent et restent inébranlablement honnêtes. Eh bien, que ceux-là ne se contentent point d'être honnêtes pour eux-mêmes; qu'ils ne portent point, en égoïstes, leur velours en dedans. Ne pas faire du bien, c'est faire du mal. Qu'ils se gardent encoreplus déjouer le jeu périlleux et coupable qui consistée couvrir, par crainte des railleries, leurs qualités sous les apparences du vice.
Sur l'honnêteté, qu'ils n'acceptent pas les allégations courantes.
En voici une.
Le brave garçon, l'écolier modèle fait la joie^ des maîtres, parce qu'il est sage comme une image, parce qu'il ne <( grouille pas plus qu'une pièce de bois ». Mais quel triste compagnon l Parlez-moi de l'autre, du loustic. Avec le loustic,, on ne s'ennuie jamais...
« On ne s'ennuie jamais! on s'amuse! » Que voulez-vous dire? Faisons préciser; prenons à Socrate sa méthode qui gênait tant les esprits fri-
Toles et les mauvais cœurs. Sous ces mois « s'ennuyer, s'amuser », dont la signification dépend de Ja culture intellectuelle et morale de ceux qui les prononcent, oseriez-vous dire ce que met le loustic qui vous amuse, ce que vous mettez vous qui l'admirez ? La vertu est ennuyeuse, maussade! Le brave garçon est un trouble fête ! Allons donc ! Les jeux où il déploie l'exubérance de son âge, son rire sonore et franc, ses plaisanteries sans «ous-entendus, ses yeux clairs qui regardent droit ne déplaisent qu'aux enfants qui ne s'amusent point aux jeux de leur âge, auxquels il faut les cachotteries, les ricanements à l'oreille, les va- «l-vient traînants aux coins les plus lointains de la cour.
Voici une autre de ces conlre-vérités.
Que le collégien mette sa casquette sur l'oreille, qu'il porte la cravate dénouée, la blouse ouverte, flottante, qu'il prenne l'allure déhanchée, la démarche chaloupante d'un rôdeui', qu'il donne un pli cynique à sa lèvre et un plus cynique tour à ses propos..., ce n'est point de la pose. S'il s'habille, se tient, se conduit en honnête garçon, s'il se plaît aux passe-temps et aux conversations de son âge et de son milieu... il est un poseur!
Nous répétons que ces traditions ne sont plus souveraines : l'administration, le personnel les com-
battent, les familles les admirent moins, une partie des enfants répug-ne à les accepter. Mais les locaux les perpétuent. Le vin nouveau veut être lo§"é en des outres neuves. Construits pour la surveillance constante, pour l'internement rigoureux, •et par surcroît dédaigneux du bien-être, de la beauté, les vieux bâtiments s'accommodent mal avec les allures, la francliise, la grâce de la liberté. Ce sont des tanières de pauvres g"ens, de petites gens, pauvres d'esprit, de g"Oùt, de cœur, faciles à ■contenter. Il est malaisé de rester là un gentleman, plus malaisé d'y devenir un citoyen.
Dans un récent numéro d'une publication trop peu répandue', M. Maurice Pellisson signale une plaquette où un Allemand, M. Gustav Hennig-, retrace le développement d'une bibliothèque populaire de Leipzig. « Dans cette bibliothèque une division est réservée aux enfants et aux adolescents. Elle a été l'objet d'une attention particulière, ■et l'on aura une idée de l'esprit dans lequel elle a été composée si nous reproduisons, dit ^L Maurice Pellisson, les recommandations qui sont remises aux jeunes lecteurs en même temps que le carnet où l'on inscrit les prêts qui leur sont faits :
r. Bulletin des Bibliothèques populaires, janvier 1909, ^pp. 3 et 4 de la couverture, Cornély.
1. Aime tes condisciples qui, dans la vie, deviendront (escompagnons de travail.
2. Aime l'iDstructiou, qui est le pain de l'esprit; aie pour tes maîtres de la reconnaissance comme pour ton père et ta mère.
3. Consacre chaque jour par quelque action bonne et utile, par quelque œuvre de fraternité.
4- Honore les gens de bien, respecte tous les hommes, ne te courbe devant personne.
5. i\' aie de haine pour personne, ne fais de mal à personne, ne te venge pas; mais sache défendre ton droit et opposer de la résistance à l'orgueil.
6. Ne sois pas lâche. Sois l'ami du faible et aime la justice.
7. Persuade-toi que tous les biens de la terre viennent du travail ; celui qui en jouit sans travailler vole son pain au travailleur.
8. Observe et réjléchis pour connaître la vérité. Ne croispas ce qui répugne à la raison; ne te trompe pas toi-même,, ne trompe pas les autres.
9. Ne crois pas qu'aimer sa patrie c'est haïr et mépriser les autres peuples et avoir du goût pour la guerre, qui est un reste de barbarie.
10. Souhaite plutôt la venue du jour où tous les hommes,, citoyens d'une seule patrie, vivront comme des frères dans la paix et la justice.
« Il nous a semblé, conclut M. Maurice Pellisson, que ce petit décalo^ue d'un bel accent valait d'être traduit. Ne croit-on pas que nos écoliers fran(;ais auraient tout profit à le connaître? »
Assurément. Aussi avons-nous été heureux de reproduire cette belle page.
Nous avons mis en italiqce les articles où vété-
rans et nouveaux peuvent trouver des iudications g-énérales qui orienteraient leur conduite.
Ce qui, dans ce décalog-ue, n'est que l)rièvenient commandé', ce que notre chapitre a présenté sans détail, a besoin d'être précisé. Donc, nous allons chercher s'il y a des moyens simples et pratiques d'aimer ses condisciples et de leur témoigner cet amour fraternel par des actes fréquents sinon quotidiens ; nous allons chercher s'il y a, dans le coUèg-e où l'on jouit, à si bon marché d'ailleurs, des biens de la terre, quelques moyens pratiques de mener cette existence d'exception et de privilèg"e « sans voler son pain au travailleur », au contraire en lui rendant déjà, en se mettant en mesure de lui rendre bientôt au centuple les sacrifices qu'il consent en faveur de ces enfants privilégiés qu'on appelle des collégiens, et qui ne sont que les plus inutiles des êtres d'exception, et les plus dangereux, si le résultat suprême de leur passag-e au collège n'a pas été de les rendre des serviteurs de la famille, de la patrie et de l'humanité, s'ils ne sortent pas du collège résolus à servir, fiers de servir, aptes éminemment à servir.
Discipline.
Dans une revue modeste, mais d'une haute tenue morale , dans le Petit Bulletin pour nos Enfants, lequel est une annexe très précieuse des publications de V Union pour la vérité, nous détachons cette pao-e intitulée Simple récit ' :
« J'avais fait planter dans mon jardin deux petits acacias. Leurs troncs g-rêles pliaient à chaque rafale. Je me demandai : Faut-il leur donner des tuteurs? Dans le doute, j'en donnai à l'un et laissai l'autre se balancer libre à tout vent.
« Quelques semaines plus tard, un grand orage s'éleva. L'acacia attaché au tuteur fut renversé, le bois sec de son gros soutien se brisa au ras du sol et le petit tronc mince fut grièvement blessé. L'autre arbre, qui sans doute pour se protéger luimême avait affermi ses racines, se tenait droit après la tempête et son feuillage luisant semblait
I. Petit Bulletin pour nos Enfants, lo décembre 1908, p. i[\[\, Paris, Vie, nie Visconti, 21.
pleurer doucement sur le triste sort de son jumeau dont la couronne fangeuse gisait sur le sol •détrempé. »
Si cette parabole avait été contée à ceux qui autrefois organisèrent notre enseignement public, ils l'auraient approuvée, — toujours on approuve les paraboles : c'est de bon ton, — mais ils n'en auraient tenu aucun compte.
Je n'ose plus attirer l'atlenlio^i sur les locaux dont l'Université a hérité. N'en aurais-je pas déjà parlé un peu trop? Qu'on me permette d'en dire un mot encore; qu'on me laisse engager pères et mères à visiter les vieux couvents qui souvent nous servent de collèges et de lycées. Ils verront que tout, dans les couloirs, les cours, les classes, les études, les dortoirs, les réfectoires a été savamment, amoureusement disposé en vue d'une constante tutelle, d'une incessante surveillance. Nulle part, l'enfant n'est seul. Partout, il est sous l'œil d'un maître; oui, partout. Si, en dig"ne nourrisson des Rollin , j'écrivais dans la langue de l'école, dans ce latin qui brave l'honnêteté, je mettrais à €et adverbe « partout » une précision que le français m'interdit. Pour celte fois, l'anglais pourrait me prêter son aide.
Le passé voulait tout voir, tout contrôler, tout diriger. La vie de l'écolier n'appartenait point
à l'écolier. Elle était la chose du collège. L'écolier ne pouvait pas s'enfermer seul ; il ne pouvait pasenfermer ce qui lui appartenait. Avait-il un bureau pour loger livres et cahiers, un coffre où serrer les provisions apportées du logis, les lettres de sa mère? A toute réquisition, bureau et coffre devaient être ouverts. Les lettres qu'il écrivait, celles qu'il recevait étaient décachetées et lues. Il ne pouvait quitter sa place sans permission; il ne pouvait consulter un livre de la bibliothèque avant d'avoir dit pourquoi il avait besoin de ce livre et quels renseignements il y voulait chercher. Il devait rendre compte de tous ses pas. Mieux, il ne devait faire que les pas, les mouvements, les actes qui lui étaient commandés. La règle, en somme, était fort simple : ce qui n'était pas commandé était défendu.
Point de liberté, point d'initiative.
Cet enfant qui n'avait nul endroit pour s'isoler et se recueillir, qui du matin au soir était gardé par les yeux aigus des surveillants, et souvent par la mouchardise encouragée de ses camarades, cet enfant n'avait d'autre alternative que l'abandon ou la révolte. Le plus souvent c'était l'abandon, la passivité, l'acceptation indolente du joug. Le moyen de conserver l'àme fière, l'esprit vaillant quand vouloir n'est permis que sous la forme obéir?
Une cloche, un tambour commandaient les mou- Tcments , les gestes prévus par l'horaire. A tel moment, apprendre la leçon ; à tel autre, ouvrir les «ailiers; à tel autre, les fermer. Dans les cas où la cloche n'intimait pas l'ordre, le maître la remplaçait : (( Messieurs, il est temps de commencer vos copies. »
Pour aller et venir dans une maison dont tous les coins leur étaient familiers, pour se rendre è des besognes qui recommençaient chaque jour •dans le même local, les enfants étaient méthodiquement alignés et menés. Autant d'études, autant de bergers, et les troupeaux n'avaient même pas le ■droit de bêler en marchant.
Au moment voulu, les troupeaux étaient conduits è la pâture. Un frappement de mains, les mâchoires se mettaient en branle. Silence et célérité. Vingt minutes. Nouveau frappement de mains, le troupeau se levait de table, se rangeait en files et quittait le réfectoire, toujours conduit, toujours surveillé, toujours muet.
Cela se nommait la discipline. Des gens admiraient cela. On raconte le geste d'orgueil d'un ministre qui, jetant les yeux sur sa montre, dit : « A cette heure, tous les collégiens de France font un thème latin. »
Pour corriger cela, T'Université a fait ce qui
SgO MÈRES ET FILS.
était de sa compétence. Elle a changé de doctrines,, d'idéal, de procédés; elle a déchiré le code des punitions; elle a rédig-é les chartes les plus libérales'. Son personnel, administrateurs, maîtresrépétiteurs, professeurs, s'est concerté pour faire naître dans le collèg'e et y entretenir cette activité joyeuse, cette spontanéité, cet esprit d'initiative, d'entreprise, de responsabilité qui sont les plus précieuses qualités des peuples libres.
Fort bien.
Mais le peuple que TUniversité élève ne veut pas être libre, il ne sait pas être libre; on ne lui a pas donné, au logis, le g"oùt, le besoin, la passion de la liberté et ses vertus , l'âpre désir de faire sa vie, de la régler, de l'asservir à un idéal, de délibérer avant d'agir, de se résoudre virilement, d'entreprendre avec allégresse, de persévérer, d'accomplir, d'avoir l'org-ueil de ses actes et d'en revendiquer hautement la responsabilité, de vouloir s'améliorer, autant pour les autres que pour soimême.
Le progrès, en somme, consiste en toute chose à substituer l'attention à l'incuriosité, l'activité à l'indolence, l'intelligence à l'irréflexion, le scru-
I . Voir, par exemple , les Instructions , programmes ef règlements de i8go; voir l'ouvraçe de Marion, V Education dans l'Université, Colin.
pule à la négligence, la vaillance à la paresse, ramoiir à l'égoïsme. Ces substitutions coûtent à nos internes, parce que,, avant l'àg-e scolaire, on n'a point songé à les leur faire aimer. La maison paternelle les a dressés soit à faire despotiquenient leurs quatre volontés, soit à se laisser guider, mener, dorloter, servir, donc asservir : « Fais ! Ne fais pas! Entre! Sors! Va te coucher! Lève-toi! Apprends tes leçons! Ne cours pas! Mets ton pardessus! Ne te mouille pas les pieds! Donne-moi la main ! Prends garde aux voitures ! Ne touche à rien î Tais-toi! Tu parleras quand on t'interrogera... » Quand, à de tels enfants, le collège demande d'agir, de régler le-ur temps, de surveiller l'heure; quand le collège leur remet la direction de leur conduite..., ils ne savent pas, ne peuvent pas, ne veulent pas. Ce n'est que dans le roman qu'un maître peut abolir la surveillance du dortoir et obtenir, dès la première invitation, que les élèves fassent désormais leur police eux-mêmes'. Dans la réalité les enfants ont les habitudes des pauvres bêtes qu'on bride avec œillères et mors, qu'on attelle et qu'on mène. Avec ces attardés, il faut ])on gré mal gré que le collège reprenne la discipline des temps anciens.