Revue des Deux Mondes du 15 août
entre autres celle de se trouver bonne mine dans son nouvel habit, un habit bleu et or, plus favorable au teint que le frac académique, « brodé d'estragon ». Ce qui le charmait, maintenant qu'il voyait les choses de tout près, ce qu'il était vraiment heureux de redire à Mme de Montijo, c'était la façon dont l'impératrice jouait son rôle, ou, comme il disait, <.< faisait son métier ». Ce n'était pas seulement la figure du milieu dans un admirable tableau vivant, c'était une véritable souveraine. Elle savait parler et se taire, voyait vite et juste parce qu'elle cherchait le bien, étudiait les devoirs de son état pour s'y dévouer. Il fut frappé de son bon sens lorsqu'on proposa, pour lui plaire, d'introduire en France les courses de taureaux. L'empereur inclinait à accepter ridée parce qu'il y voyait comme une image des jeux de gladiateurs. « Les Français, pensait-il, veulent, comme les Romains, des spectacles émouvants, et il est bon de mettre parmi eux le courage à la mode. » L'impératrice comprit que les courses de taureaux, à Paris, seraient un scandale ou un fiasco, peut-être l'un et l'autre, et le projet tomba dans l'eau. Au
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moment de la gii(3iTe de (Crimée, l'empereur, impatient de voir un champ de bataille, songea à aller prendre le commandement des troupes. L'idée n'étant pas bonne, quelques personnes de l'entourage impérial chuchotèrent qu'elle venait de l'impératrice. Mérimée le crut un moment, mais il fut vite détrompé. Cette fois encore, il se réjouit avec Mme de Montijo de trouver la jeune souveraine du côté de la prudence et du bon sens. Les minis^tres le confirmèrent dans cette opinion en lui parlant de l'attitude de l'impératrice au conseil et des heureux effets de sa présence. Lorsque la régence lui fut confiée pour la première fois, il la trouva en train d'apprendre par cœur la Constitution. En effet, ceux qui la connaissent réellement savent qu'il n'y a point d'esprit plus attaché à la loi et plus opposé aux coups de force.
Quant à son courage, il n'en parle que pour s'en plaindre. A chaque nouvelle tentative conti'e la personne des souverains, il revient, en vieil ami grondeur, sur les précautions qu'il voudrait qu'on prit pour les protéger. « Si nous pensions
à cela, lui répond un jour l'impératrice, nous
ne dormirions pas. Le mieux est de n'y pas songer et de se fier à la Providence ^ » Le soir du 44 janvier, mettant le pied sur le trottoir de l'Opéra, après la première explosion, l'impératrice dit à ceux qui accourent vers elle : « Ne vous occupez pas de nous : c'est notre métier. Occupez-vous des blessés. » Mérimée répète ce mot sans commentaire. S'il l'admire, c'est malgré lui.
Dans un pays démocratique, la cour ne saurait être que le premier des salons. Le difficile est d'empêcher que ce salon ressemble au reading-room d'un grand hôtel cosmopolite. L'impératrice n'avait pas trop de toute sa grâce, de toute son intelligence, de tous ses amis pour l'aider à remplir ses devoirs de maîtresse de maison et de leader de la société. Mérimée s'y employa très complaisamment. Il se fit, à Fontainebleau et à Gompiègne, directeur, auteur et acteur, comme il l'avait été à Carabanchel. Certaines personnes l'en estiment moins; d'autres ont la maladresse de l'en justifier.
1. Correspondance avec la comtesse de Monlijo, 16 janvier 1858.
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Ce que j'adinotlrai, c'est que ces impromptus, ros canevas de charades, si j'en juge par l'aperçu qu'il en donne à la comtesse de Moutijo, n'étaient pas des meilleurs. Mais il n'est pas démontré qu'il eût employé à écrire des chefs-d'œuvre le temps ainsi dépensé. Tout n'était pas pur dévouement dans ces besognes mondaines, oii il avait pour compagnons des hommes d'esprit qu'il aimait beaucoup et depuis longtemps, tels que Saulcy et Viollet-le-Duc. Elles étaient accompagnées de ces mille petits bonheurs auxquels il était le plus sensible et que donne la présence des femmes élégantes. Par là, il retrouvait l'illusion d'une seconde jeunesse, les beaux jours évanouis du secrétaire de M. d'Argout. Vieux et soutirant, altéré de repos et de solitude, les chaînes dorées se brisèrent d'elles-mêmes sans qu'il eût à les secouer.
En attendant, d'aimables prévenances le payaient de sa peine, si c'en était une. Il était l'hôte des jours de gala; il était aussi le commensal des intimités. Il arrivait qu'au sortir de quelque réception officielle, à travers une fenêtre entr'ouverte ou une porte entre-bàillée, il s'en-
tendait appeler par une voix familière, et il se trouvait tout à coup transporté dans les coulisses de ce pompeux théâtre de la politique où, comme dans les coulisses des autres théâtres, les visages reprennent leur air naturel. Lorsque, pendant la guerre d'Italie, ce joli groupe des dames d'honneur, peint par Winterhalter, était réuni à Saint-Cloud autour de la régente, Mérimée aidait ces doigts fins et chargés de bagues à déchirer la charpie pour les blessés, entre deux télégrammes de victoire. Dîner aux Tuileries n'était pas une faveur bien rare; y déjeuner en tète à tête avec le souverain et la souveraine n'était accordé qu'à très peu, et Mérimée était l'un des plus favorisés parmi ce petit nombre. Il était partout le bienvenu, qu'il apportât à Madrid les dernières nouvelles des Tuileries ou qu'il rapportât aux Tuileries les messages affectueux et les impressions toutes fraîches de Madrid et de Garabanchel. Ces jours-là, l'impératrice s'emparait de lui, le faisait asseoir à son côté, l'interrogeait impétueusement en espagnol, puis traduisait toutes ses réponses à l'empereur. Il est bien peu
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d'hommes dont une telle situation n'eût cliatouillé l'iimour-propre; pourtant je ne trouve aucune trace de ce sentiment chez Mérimée à ce moment-là; soit que son org^ueil et sa bonne tète l'aient prémuni contre l'étourdissement des hauteurs sociales, soit que l'humilité fiit, après tout, le dernier fond de cet esprit pour qui tout n'était rien. Quoi qu'il en soit, il raconte ses gloires de cour d'un ton amusé, bonhomme, presque attendri, nullement vaniteux.
Dirai-je le mot? On le « gâtait ». Il ne s'en étonnait pas, ayant été gâté toute sa vie. Courtisan, il ne pouvait Têtre; il ne Ta jamais été. Il n'a connu, de ce métier, d'autres inconvénients que de veiller tard, de faire de trop bons dîners et de rester debout quelquefois plus longtemps qu'il ne convenait à des jambes de son âge. Il avait ses humeurs, qui se trahissaient par une respectueuse sécheresse, par certaine raideur silencieuse; au besoin, il donnait franchement son avis. Blaze de Bury, dans la préface des Lettres, à une autre Inconnue, donne un exemple de sa liberté de parole et d'action qui ne me semble pas bien authentique, parce que,
dans cette circonstance, Mérimée aurait manqué non seulement de patience, mais d'esprit. Un Mérimée qui ne comprend pas la plaisanterie n'est pas notre Mérimée. Mais sa franchise, quelquefois, avait tort. Dans une lettre àPanizzi, écrite pendant un séjour à Biarritz, il se montre fort alarmé d'un voyage que l'impératrice songeait à faire en Espagne et qui lui paraît le comble de l'imprudence. Qui lui avait soufflé ces inquiétudes? Il faut avoir vécu auprès des princes pour savoir combien il y a, dans l'atmosphère qui les entoure, de plaintes fausses, d'anxiétés chimériques, de gémissements affectés et ridicules. Mérimée y fut pris et se laissa pousser en avant. Il parla à Fempereur, lui exposa tous les périls de ce terrible voyage, qui eut lieu et se passa admirablement.
Bien entendu, je ne fais pas à Mérimée une gloire d'avoir souvent contredit l'impératrice. C'était SI facile, si peu dangereux, même pour des hommes infiniment moins autorisés qu'il ne l'était! Avec l'empereur, le cas était ditïérent. Ici j'arrive au plus délicat de mon sujet, aux sentiments de Mérimée pour Napoléon III.
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Dans un chapitre précédent de ces éludes, on l'a vu montrer une sympaLln<i médiocre pour celui qu'il appelait a notre pauvre président ». Le 2 décembre modifia sa manière de voir. Ses amis l'invitèrent à pleurer avec eux sur la mort du parlementarisme : les yeux de Mérimée restèrent très secs. Avant trente ans, sa position auprès de M. d'Argout lui avait permis de « savoir exactement le prix de la conscience de chaque journaliste * ». Chaque élection à lacjuelle il assistait, chaque discussion de la Chambre sous le régime de Juillet, chaque crise ministérielle augmentait son scepticisme et son dédain. Le suffrage universel ne lui inspirait pas plus de respect que le suffrage restreint. Il lui semblait démontré qu'il faut un maître aux démocraties. Mais il ne s'ensuivait pas de là, pensait-il, qu'un peuple doive se donner au premier balayeur d'assemblées qui s'offre à lui. 11 avait vu, en Espagne, certains hommes s'acquitter à merveille de cette grosse besogne, et se montrer ensuite fort impropres à gouverner. Louis-