‹ Mérimée et ses amisChapitre 12 sur 160 · MERIMEE · texte numérisé non relu

MERIMEE

Les parents de Prosper Mérimée. — Enfance et éducation. — Débuts dans le monde. — La chambre d'Etienne Deléciuze. — Bcyle et Jacquemont.

DanslesdernièresannéesdurègnedeLouisXV, un avocat au parlement de Normandie, appelé Mérimée, devint l'intendant du maréctial de Broglie. On montrait encore, à Broglie, vers le commencement de ce siècle, « l'appartement de Mérimée ». C'est là que naquit son fils, Jean- François-Léonor, qui fut peintre. Il traversa l'atelier de David pour se faire ensuite l'élève de

Vincent. Il manqua le prix de Rome en 1788,

mais se dédommagea par quelques succès obtenus aux expositions de 1790 à 1800. On remarqua surtout les Voyageurs découvrant dans une forêt le squelette de Milon de Crotone, et une Innocence nourrissant un serpent. Cette Innocence, gravée par Bervic, paraît avoir été son chef-d'œuvre. Il ne s'en dessaisit point, ni son fils après lui. Elle ornait encore la chambre à coucher de Prosper Mérimée lorsque l'incendie allumé par les insurgés de la Commune détruisit, avec la maison, l'appartement et tout ce qu'il contenait, le 26 mai 1870.

Léonor Mérimée avait-il voulu montrer, en retournant la scène de la Genèse^ la femme perdue par la pitié bien plus que par l'orgueil, ou réternelle fascination que le Yice et la Pureté exercent l'un sur l'autre? Y avait-il là-dessous une philosophie diabolique, une pointe de sadisme latent, ou simplement l'allégorisme un peu forcé dont ce temps faisait ses déhces, entre une bataille et un échafaud? Quoi qu'il en soit, le sujet plut par sa bizarrerie et par une sorte de préciosité naïve dans l'exécution.

Il ne semble pas que l'auteur ait retrouvé, une

LÉONOR MKRIMKE. 3

autre fois, le môme succès. On peut voir, de lui, un portrait du Poussin placé au-dessus de la cheminée dans la salle du conseil, à l'Ecole des beaux-arts, et un pan de mur dans la g-alerie des Antiques, au Louvre : Hippolyte rappelé à la vie par Esculape, composition très froide, qui sent la fin d'un talent et d'une école. En somme, c'était un médiocre distingué, un homme intelligent qui avait seulement tort de peindre, un curieux d'art plutôt qu'un artiste. Il s'en aperçut le premier, chose bien particulière et bien rare. Il quitta les pinceaux pour l'enseignement et l'enseignement pour des recherches de cabinet et de laboratoire sur l'histoire de la peinture et la chimie des couleurs. Professeur à l'Ecole polytechnique de 1800 à 1815, secrétaire de l'Ecole des beaux-arts depuis 1807, il donna, en 1830, son livre sur V Histoire de la peinture à Vhuile depuis Van Eyck jusquà nos jours, et il en préparait une seconde édition lorsqu'il mourut en 1836.

Cette vie n'avait pas été exempte d'aventures. Il avait beaucoup voyagé, surtout en Hollande et en Italie, où Rome le retint longtemps.

Il s'y trouvait, en 1793, lorsque Basseville, représentant de la République française, fut massacré par une foule enragée*. Menacé comme tous ses compatriotes d'une sorte de Saint-Barthélcmy antifrançaise et antijacobine, il aurait été sauvé par une dame, à peu près comme Mergy dans la Chronique de Charles IX.

Il avait plus de quarante ans lorsqu'il rencontra, dans une pension où il donnait des leçons, une jeune fille appelée Anna Moreau. Il l'épousa. Elle n'était pas riche, et je ne crois pas qu'elle fut très jolie. C'était un caractère ferme, un esprit prompt, de nature sèche et gaie, comme il convenait à une fîUe du xviii° siècle (car, les femmes lisant alors très peu, la langueur de Rousseau ne les avait pas gagnées autant que , les hommes); très vive, mais prudente; paisiblement et invinciblement irréligieuse, peu perméable à l'attendrissement, bonne, pourtant, de cœur et fidèle à ses devoirs comme à ses attachements. Elle peignait aussi et fort bien. Son talent était de faire des portraits d'enfants. Elle savait non seulement obtenir l'immobilité de ses 1. Voir les Notes de la deuxième édition, appendice V.

Page 1