ANNA MÉRIMÉE
potils modèles, mais embellir leur visage et animer leurs yeux en leur racontant des histoires : ce dont elle s'acquittait en perfection par une sorte de don héréditaire, étant la propre petite-fille de Mme Leprince de Beaumont, dont les contes ont charmé plusieurs générations d'enfants et qui a écrit la Belle et la Bête.
On voudrait au moins l'entrevoir, et voici comment M. Maurice Tourneux, dans une de ses études sur Mérimée \ répond à notre curiosité : « Un dessin à la mine de plomb, signé de Picot et daté de 1838, représente Mme Mérimée en bonnet fanfreluche, le corsage étroit et haut, les lèvres minces, offrant une ressemblance visible avec son fils. » Ce « bonnet fanfreluche », qui était, sans doute, l'encadrement permanent de sa physionomie, faillit lui couler la vie. Dans une lettre à la comtesse de Montijo, Mérimée raconte que, sa mère entrant dans une pièce de l'appartement, une bougie à la main, un courant d'air soudain coucha la lumière et mit le feu à ce caractéristique bonnet et à un fichu, qui ne l'était guère
1. Prosper Mérimée, ses portraits^ ses dessvis, sa bibliothèque, étude par Maurice Tourneux, Paris, Charavay frères, 1879.
moins. En un moment , la vieille dame fut entourée de flammes. Sans s'émouvoir, sans appeler personne, elle arracha une couverture de son lit, étouffa l'incendie et en fut quitte, grâce à son sang-froid, pour quelques cheveux grillés *.
Un père artiste, érudit, historien, chimiste, analyste subtil des procédés de son métier, avec cela enclin à l'amour; une mère artiste aussi, philosophe et courageuse, qui aimait à raisonner et savait conter, décidément railleuse et hostile aux pleurnicheries : voilà les parents de Mérimée, non pas tout ce qu'on sait d'eux, mais ce qu'il faut en savoir. Leurs dons sont ceux de leur fils; d'eux à lui, ce n'est pas la nature qui diffère, c'est le degré.
L'enfant était né le 27 septembre 1803. Le monde était terriblement agité pendant ces années qui virent grandir le petit Prosper. Mais chez M. le secrétaire de FEcole des beaux-arts, la grande question n'était pas de savoir ce qu'il adviendrait du blocus continental, comment finirait le duel de la papauté et de l'empire, et si
1. Correspondance inédile avec Mme deMontijo. Lettre du 12 décembrç 1846.