‹ Mérimée et ses amisChapitre 122 sur 160 · RÊVES AMBITIEUX · texte numérisé non relu

RÊVES AMBITIEUX

France. L'un, exalté jusqu'à la folie, mettait de la fantaisie et de la violence dans la diplomatie, qui ne comporte ni Tune ni l'autre. Il s'était, d'ailleurs, déconsidéré en donnant à la société anglaise le spectacle du ménage le plus étonnant qui fut jamais. L'autre, soldat glorieux, voyait sa voiture suivie et acclamée par les gamins. Mais, ignorant son nouveau métier et le milieu oîi il devait agir, sa présence à Londres équivalait à une suspension amicale des relations diplomatiques. C'était à Napoléon III lui-même qu'il fallait s'adresser, à l'ancien carbonaro, à l'insurgé des Romagnes, qui devais se souvenir de l'Italie comme on se souvient d'un amour de jeunesse. Ah! si Panizzi, qui avait réfléchi trente ans à ces questions et qui se savait un charmeur, puisqu'il avait amusé Abd el-Kader et apprivoisé le maréchal Malakoff, s'il avait pu causer deux heures, en lète-à-tèle, avec le sphinx des Tuileries!.. F^t justement, un familier du souverain français, homme d'esprit et très discret, diplomate d'instinct en attendant qu'il le devînt par brevet, venait, à propos de bibliothèque, se placer sous sa main, lui offrir

l'intermédiare désiré. Comment n'eût-il pas saisi l'occasion? Mérimée ne vit en Panizzi qu'un délicieux compagnon qui le mettait en verve : c'est de quoi les hommes d'esprit savent le plus de gré. Souvent trompé par les femmes, il ne l'a été que cette fois par un homme, et si Panizzi n'avait point les traits de la femme, il ressemblait un peu, par les grâces ondoyantes et fascinalrices, à son vieil ami le serpent.

On s'était lié au British Muséum; on se retrouva avec joie à Venise, au palais Lorédan, où les deux amis passèrent quelque temps avec les deux dames anglaises, miss Lagden et Mrs Ewers, qui formaient à Mérimée comme une demi-famille. D'abord Venise lui déplut. « Les palais sont sales, mal bâtis et mal tenus; les canaux sont bien étroits, les gondoles peu commodes ; la Fenice est au-dessous du théâtre de Bordeaux, et les musées n'ont rien qui se puisse comparer à ce qu'on voit de la peinture vénitienne à Paris et à Madrid. Mais il y a dans cette ville un je ne sais quoi qui vous prend malgré vous '. » Chaque jour, ce je ne sais quoi

1. Corresp. avec la comtesse de Montijo. Venise, 9 août 1858.

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