L'ITALIE EN I
le tenait davantage. Jamais il n'avait vu « tant de jolies femmes à la fois ». D'ailleurs Panizzi, le magicien, touchait toutes choses de sa baguette. Les Vénitiens lui paraissaient des esclaves résignés et insouciants, sinon heureux. Ils ne savaient rien des choses de ce monde, « si bien qu'ayant appris la naissance du prince impérial, ils sont allés donner une sérénade au comte de Chambord, qui, pensaient-ils, devait en être bien aise, en sa qualité de prince français * ». Mérimée, qui connaissait personnellement Daniel Manin, n'ignorait pas que toutes les âmes vénitiennes n'étaient pas plongées dans cette torpeur. Il sentait que les temps allaient venir. Cette Italie que Stendhal avait aimée, que l'art et la galanterie consolaient de tout, ses yeux étaient pour ainsi dire les derniers à la regarder. Encore quelques mois, quelques années, et elle entrerait pour jamais dans le passé.
En effet, l'année suivante vit de grands événements. Ce que Panizzi eût aimé à tenter, Cavour le fit à Plombières, mais de façon un 1. Corresp. Monlijo, 9 août 1858.
peu différente. Pendant que lord Palmerston parlait de rindépendance et de l'unité italiennes, Napoléon III les réalisa à coups de canon. Rien n'est plus plaisant que la mauvaise humeur d'un homme qui a longtemps prêché une idée et qui proteste contre elle lorsqu'il la voit accomplie par un rival, et, dans cette posture, les gouvernements ne sont pas moins ridicules que les individus. L'Angleterre accentua ce ridicule par la formidable levée de boucliers des volontaires, prêts à mourir pour une patrie que personne n'attaquait. L'empereur ne donna pas plus d'attention à cette campagne de toasts qu'il . n*avàit fait, dix-huit mois plus tôt, à l'hospitalité protectrice offerte à ses assassins. Dans le temps où lord Palmerston donnait cours à ses rodomontades, Cobden, Rouher et Michel Chevalier, assis autour d'une table dans une maison de la rue de Poitiers, discutaient paisiblement les bases du traité de commerce.
C'est dans ce moment, peu favorable, on en conviendra, que Panizzi entreprit de négocier secrètement , à ses risques et périls , pour amener, dans les affaires italiennes, une action