‹ Mérimée et ses amisChapitre 141 sur 160 · DISCUSSION SUR ROME · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR ROME

les aii(r<'s à mainlenir l'indépendance et la suprématie papale. Mérimée sympathisait avec les premiers, tout en reconnaissant que ses amis faisaient le jeu des révolutionnaires, comme les autres servaient, plus ou moins consciemment, les intérêts lé*j;^itimistes. Il ne prit aucune part aux mémorables discussions du Sénat, si ce n'est celle d'un auditeur très pénétrant et très attentif. Le prince Napoléon, qui épuisa auprès de lui ses coquetteries sans l'entamer et à l'égard duquel il garda l'attitude d'une défiance admirative, lui semblait « un homme d'esprit qui casse des vitres pour s'amuser et qui se moque parfaitement de ses clients, italiens et polonais ». Sainte- Beuve prononçait des discours, où il épanchait sa bile et son mépris; il parlait non pour convaincre, mais pour blesser, faisant à chaque phrase une nouvelle victime et un nouvel ennemi. Seul, Dupin s'exprimait en homme politique et en juriste constitutionnel. Inutile de dire ce que Mérimée pensait des champioùs du parti adverse, des Ségur d'Aguesseau, des La Rochejaquelein et des Bonnechose.

Lorsqu'il proposait d'enfermer Pie IX et Gari-

baldi dans une île déserte, afin que « les deux vieux entêtés » pussent s'entre-manger comme les fameux chats de Kilkennv, dont on ne retrouva que les queues sur le champ de bataille, il n'imaginait pas, sans doute, que cette boutade fut une solution. Que souhaitait-il? Que Tcmpereur fît sentir sa volonté, comme autrefois. Mais les temps étaient changés; la politique de l'empereur était maintenant l'équilibre, l'immobilité qui résulte de deux forces égales, se mouvant en sens contraire. Au moment où parurent les décrets du 24 novembre, Mérimée était à Cannes : aucun renseignement, aucun commentaire ne l'aida à deviner la pensée impériale. Il crut d'abord que Napoléon III, en restituant le droit d'adresse aux corps délibérants, avait voulu montrer la France partagée, sur la question de Rome, entre deux opinions contraires et se faire conseiller par les uns comme par les autres la politique de non-intervention que les sourdes menaces de la Prusse et les criailleries anglaises rendaient opportune et prudente. Bientôt Mérimée reconnut qu'il s'agissait d'un plan plus vaste et qu'on était entré

L KMPFRE LIBKRAL. .'{2:;

dans une phase nouvelle. Il eul horreur de celle chose qu'on appela l'empire libéral et dont le nom seul lui paraissait une antinomie. Il caractérisait la situation par une comparaison : (< Arlequin donne à ses enfants un tambour et une trompette, en leur disant : » Amusez- « vous, mais ne faites pas de bruit. » Il prévoyait que le pays, après avoir reçu des libertés qu'il ne demandait pas, en réclamerait qu'on ne voudrait pas lui accorder.

Lorsque rempereur voulut remplacer l'adresse par îe droit d'interpellation et qu'un sénatusconsulte, en ce sens, fut présenté au Luxembourg-, Mérimée vit dans cette mesure le retour aux pires errements du parlementarisme, sans aucune des précautions qui en limitent et en règlent le fonctionnement. Il mit ses inquiétudes raisonnées dans une lettre qu'il adressa à l'impératrice et attendit le résultat de sa hardiesse, qu'il jugeait grande. La lettre fut montrée à l'empereur qui semble en avoir tenu compte, car le sénatus-consulte fut profondément remanié. Bientôt M. Rouher fit savoir à Mérimée qu'on se disposait à lui offrir la croix

de grand officier pour lui montrer le cas que l'on faisait de son indépendance et de sa franchise.

Il engagea M. Rouher à dissuader le souverain de cette largesse. « Cela ne changera rien à mon dévouement, disait-il, et cela pourra en donner à d'autres. D'ailleurs, je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je passe toutes mes soirées au coin du feu. Voulez-vous que je mette une plaque sur ma robe de chambre? » On ne l'écouta pas et il fut grand officier pour avoir critiqué une pensée de l'empereur. Mais il n'y avait point de plaque qui pût le réconcilier avec la liberté. Si, du moins, on était allé jusqu'à la responsabilité ministérielle, la dynastie, pensait-il, eût été hors de question. Il oubliait les souvenirs de 1848, qu'une autre révolution allait confirmer. Nous le savons aujourd'hui : chez nous, la responsabilité des ministres ne couvre pas le souverain ; c'est tout juste si elle donne un peu d'ombre à un président de république. Lorsqu'enfin l'année 1870 apporta à la France pour ses étrennes la responsabilité ministérielle, Mérimée,

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ne se souvenant plus qu'il l'avait souhaitée, >e voila la face.

Qu'aurait-on pensé de l'empereur s'il était parvenu à fonder en France la monarchie constitutionnelle? La question a dû tenter quelquefois ces calmes esprits pour qui le présent est déjà de l'histoire et qui ne demandent aux événements de la politique qu'un spectacle ou un problème. J'imagine qu'on trouverait aujourd'hui la seconde partie de son règne fort supérieure à la première. On louerait le prince d'avoir choisi pour commence^' l'essai des libertés et l'éducation du peuple une heure de gloire et de paix, d'avoir compris que les seules réformes viables sont celles qui ne sont point arrachées par la menace et la violence. Les écrivains et les professeurs feraient ressortir cette patiente et quotidienne abdication d'un souverain absolu qui se dessaisit de ses droits pour les remettre à la nation, après lui en avoir appris l'usage : phénomène sans précédent, expérience unique, à moins qu'on ne la compare à l'œuvre imparfaite de Guillaume IIL Celui-là a été, lui aussi, méconnu et abreuvé d'amertume. On a

voulu le réduire au rôle humiliant de mari de la reine; il a vu sa parole reniée au bas d'un traité, ses meilleurs amis au pilori et ses idées combattues par ses propres ministres jusque dans le conseil. Mais la postérité lui a été clémente parce que son œuvre a réussi et vécu. Différent a été le sort de l'autre <^ Taciturne ». Il a eu le tort d'échouer dans un pays où le malheur est un crime. Ses ennemis n'ont pas désarmé, ses amis ne l'ont pas suivi; puis, quelqu'un est venu de l'autre côté du Rhin et, d'une main brutale, a renversé la table et les joueurs, avec leurs combinaisons, et nul n'a su qui aurait gagné la partie. En cette hasardeuse entreprise, Mérimée pouvait, moins que personne, rendre justice à Napoléon III. Il était devenu le type du parfait réactionnaire, ou plutôt il constituait à lui seul une espèce à part, car il haïssait également l'Église et la Révolution. S'il ressemblait à quelqu'un, c'était aux grands seigneurs voltairiens d'autrefois, qui ne croyaient même pas à l'aristocratie et dont le nihilisme épouvante quand on vient à le regarder de près. Il prévoyait l'écroulement de tout, et rien au delà.

Les idées noires et la maladie. — Installation à Cannes. — Mérimée peint à l'aquarelle et tire de l'arc. — La colonie de Cannes (1860-1870). — Les bêtes de Mérimée. — Dernier amour. — Les approches de la fin.

Il était arrivé à cet état de corps et d'esprit où tout offusque, inquiète et déplaît. L'idée de la fin s'était déjà présentée à lui, d'abord comme un léger frisson, une douleur qui traverse et passe. C'était en voyage, le soir, dans la solitude maussade des chambres d'auberge, surtout quand un anniversaire importun, comme celui du 27 septembre (date d^ sa naissance), l'obligeait à compter avec le temps. Ces anniversaires, comme il les redoutait! Une fois, voyageant en Espagne, il revint en hâte à Carabanchel, se réfugia chez son amie. Il pensait que le bruit des violons, le salon plein de lumières, les

femmes parées, au visage souriant, empêcheraient le fantôme d'entrer; mais le fantôme savait trouver son heure et se faisait escorter de douleurs chaque jour plus tenaces. Or, s'il voulait bien mourir, il s'efforçait de soufTrir le moins possible. « Je suis, disait-il, comme un pendu pendant le premier centième de seconde de sa pendaison. » Il essayait toutes sortes de remèdes, tâtait de tous les docteurs et même des empiriques. Il avait un médecin à Londres et deux à Cannes, sans compter les sommités parisiennes. Il écrivait : « Trousseau me nourrit d'arsenic ». Plus tard, il se rendit à Montpellier pour prendre des bains d'air comprimé, mais il s'endormait sous la cloche, « malgré la précaution qu'il avait prise d'apporter un numéro de la Revue des Deux Mondes ». Puisqu'il ne pouvait éviter de souffrir, il eût souhaité de souffrir sans témoins. Il songeait à imiter l'exemple des chats (encore les chats!) qui, par une pudeur ou une vanité suprême, cherchent un coin de grenier inaccessible pour dérober leur agonie.

Lorsqu'il arriva à Cannes, dans l'automne de 1857, plus de vingt ans après sa première

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