INSTALLATION A CANNES
visito en compagnie de Fauriel, il crut découvrir lo paradis. Il se persuada que, sous ce soleil, au milieu <Ie ces fleurs, on devait vieillir moins vite, mourir plus tard. Je ne veux pas médire du Cannes moderne, de ses hôtels, de ses villas et de ses boulevards. Mais j'aime à me rappeler l'ancien, que j'ai vu en 18G.*j, huit ans après la seconde visite de Mérimée. Un vieux village provençal serrait ses rues étroites, pour s'abriter du mistral, au pied de son promontoire dont le profil seul est resté le même. A droite et à gauche, deux plages de sable, deux golfes solitaires où le flot mourait doucement dans la langueur et le silence, comme aux premiers jours du monde. Quant aux habitants du pays, comment ne pas se sentir porté à la confiance envers des gens qui « vivent de parfums et de fleurs »? Depuis, ils ont appris d'autres industries; ils s'y entendaient déjà. Ils expliquèrent à Mérimée que, grâce aux hautes montagnes qui entouraient la plaine de Cannes, il n'y pouvait jamais souffler qu'un vont tiède, venu de l'Est. Le premier jour de mistral dut le détromper. Lorsque la pluie, la gelée, la neige firent leur apparition,
ils semblèrent plus étonnés que lui : « Il y avait cinquante ans qu'on n'avait vu pareille chose ». Il répéta d'abord ce mot, puis cessa d'y croire, en le voyant revenir d'année en année. Mais le pli était pris, et il était trop tard pour s'en dédire.
Cannes adopté, il s'agissait d'y trouver un « trou à lapin » pour s'y terrer, et passer, en se chauffant au soleil, les quelques années qui restaient. Les deux anciennes amies de sa mère, miss Lagden et mistress Ewers, dont l'une, si je ne me trompe, avait été l'élève de Léonor Mérimée et, par conséquent, un peu la camarade de Prosper, vinrent s'établir avec lui, chaque hiver, rue du Bivouac-Napoléon, veillèrent à sa vie matérielle, duvetèrent avec intelligence et dévoûment le nid du vieil oiseau frileux. Les fenêtres de Mérimée donnaient sur la mer. Il ne se contentait pas de la regarder et se laissait souvent tenter par des promenades sur le golfe. Son goût pour le dessin et la peinture s'était ranimé dans un pays qui offre de si beaux sujets d'étude. A plus de soixante ans, il ne désespérait pas de faire des progrès et prenait des
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leçons d'aquarelle avec un maître iiabile, frère d'Edouard Grenier, le poète délicat, avec lequel il entretenait, à Paris, des relations d'affectueux voisinage. Les ciels de Cannes, par leur beauté même, le désolèrent : ils n'avaient pas assez de nuages pour ses aquarelles. Ce n'est pas une palette, mais un écrin qu'il eût fallu pour rendre le coucher de soleil qu'il essaie de peindre avec sa plume dans une lettre à Mme de Beaulaincourt : » Prenez des turquoises et des lapis-lazuli : voilà pour le fond du ciel. Mettezmoi dessus de la poudre de diamants avec des feux de Bengale : ce sera pour deux ou trois petits nuages au-dessus de notre^ montagne. Quant à la mer, prenez... ou plutôt ne prenez pas autre chose que le chemin de fer pour venir la voir. »
Un médecin lui conseilla de tirer à l'arc, et il s'adonna à cet exercice avec une passion méthodique. Taine, qui l'a visité à Cannes dans les dernières années de l'empire, le vit avec étonnement se promener dans la campagne, suivi à quelques pas de ses fidèles Anglaises dont l'une portait la boîte à couleurs, l'autre l'arc et les
flèches de leur ami. Minutieux en tout, curieux d'aller au fond des choses, il étudia l'histoire de l'arc, sa portée à diverses époques et chez différents peuples. Peu s'en fallut qu'il n'écrivît son Toxojjhilites, comme avait fait le bon Roger Ascham, le précepteur d'Elisabeth, entêté du même exercice. Ayant appris que les arcs les meilleurs dont se servissent les Anglais pendant la guerre de Cent Ans étaient faits d'un bois très dur que Ton tirait d'Espagne, il écrivit à Mme de Montijo pour se procurer des matériaux semblables. Il devint fort adroit à abattre des pommes de pin et voulut persuader à Cousin de se livrer au même passe-temps, mais ne put former en lui qu'un détestable élève.
Bien entendu, Cannes n'était qu'une fausse solitude, un « bout du monde » de fantaisie, à l'usage des ermites parisiens qui ne peuvent pas vivre vingt-quatre heures sans conversation et sans journaux. On trouvait à qui parler dans ce désert. C'était, outre Cousin, JM. Barthélémy Saint-Hilaire, le docteur Maure, Edouard Fould, qui amenait avec lui sa cuisinière, « artiste du plus grand mérite »; c'était Panizzi, toujours
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entre ses deux [)atries, acce[)tant de Tune le titre de chevalier, de l'autre le poste et les émoluments de sénateur, et arrêté comme à michemin entre le British Muséum et les Cascincîs; c'était la colonie anglaise, ayant à sa tète le vieux Brougham, enfoui dans sa cravate aux cent tours, et dont Mérimée célèbre chaque année, en termes nouveaux, la momification progressive, lord Brougliam, qui se plaint de tout, des gens et des choses, jusqu'au jour où la seconde enfance lui rend la sérénité, et qui accueille la nouvelle de la mort de sa femme par cette parole optimiste : « Espérons que ce ne sera rien ». C'étaient aussi des passants curieux et illustres, oiseaux de passage qui se posaient à Cannes un instant avant de reprendre leur vol : la duchesse Colonna, le général Fleury, Cobden, Jenny Lind, qui chanta devant lui et lui rendit pour une heure des sensations oubliées, la princesse royale de Prusse, qui lui montra ses dessins et ses enfants, « fort bien faits les uns et les autres ».
Oserai-je dire, après avoir cité ces grands noms, qu'il s'intéressait encore, et plus que jamais peut-être, à ses humbles amis, à ses
bêtes favorites? Il avait découvert, dans une masure déserte aux environs de Cannes, un chat abandonné, et fit tous les jours, pendant longtemps, un trajet considérable pour lui porter à manger. Le chat, du plus loin qu'il l'apercevait, bondissait à sa rencontre, et cet accueil le charmait, bien qu'il en connut la cause. Il éleva aussi un petit lézard, et lui qui trouvait « le monde tous les jours plus bête », il était émerveillé de l'intelligence et des progrès de son pricadiou. Il attrapait des mouches pour le nourrir, sans s'aviser que sa tendresse envers le lézard était cruauté envers les mouches. Mais les plus petites existences recevaient à leur tour une part d'attention et de sympathie : témoin le jour où, semblable à La Fontaine attardé chez les fourmis, il passa une demi-journée à suivre de microscopiques escargots à la recherche de la meilleure des carapaces. Il ne parlait pas de ces choses à Panizzi ni à la comtesse de Montijo. Mais il les contait avec une grâce charmante à Mlle Dacquin; avec elle, le vieillard osait être enfant. N'était-elle pas la seule avec laquelle il eût quelquefois rêvé?