DERNIER AMOUR
C'est à ce moment que l'amour vint le tenter une dernière fois sous les traits d'une très jolie femme qu'il avait rencontrée à la cour en i864. Cet été-là, on imag^ina de faire revivre les cours d'amour, de discuter des cas de conscience amo^ireuse et de rendre des arrêts, comme faisaient les belles précieuses du xiv'' et du XV® siècle. Le divertissement parut un peu froid et suranné à certaine partie de la jeunesse, qui fit un schisme et alla fonder sur une pelouse, au fond du petit lac de Fontainebleau, une colonie très « moderne », qu'on baptisa le Club des bébés. La cour d'amour n'en siégea pas moins avec Mme Przedzieçka pour présidente et Mérimée pour secrétaire. Leurs relations continuèrent, et ce commencement leur imprima comme un caractère d'afféterie galante que je ne trouve pas dans les autres correspondances de Mérimée. Elle lui écrivait souvent, lui faisait de petits présents, venait le voir à Cannes, et il allait la voir à Nice. Elle ne voulait de lui qu'un flirt épistolaire, des « lettres d'homme célèbre » et peut-être un meilleur pied à la cour. Mais elle était coquette, même sans le vouloir. Elle
le consultait sur sa coiffure, sur la couleur de ses bas. Lequel valait mieux, sur un bas de soie, des raies verticales ou des raies horizontales? Question étrange à discuter, entre deux spasmes. Burns mourant faisait la cour à sa garde-malade, mais Burns était jeune et la maladie d'un jeune homme a encore des droits auxquels doit renoncer l'infirmité du vieillard. Qu'y avait-il de commun entre Mérimée et « ce beau papillon fait pour le soleil », qui s'obstinait à venir battre des ailes dans sa chambre de malade et à hanter son insomnie? « Madame, j'ai peur de vous ! » Voilà le seul mot parfaitement vrai que j'aie rencontré dans cette correspondance. Il ne retrouvait son courage que quand elle était en Podolie. A la fin, il se déroba.
Il ne dormait plus, ne mangeait plus, ne marchait plus. Le beau temps, qu'il avait longtemps considéré comme un remède, n'apportait plus aucun changement à ses souffrances. Dans riiiver de 1869, il eut une crise si terrible que tous les journaux annoncèrent sa mort. M. Guizot crut devoir en informer l'Académie et prononça une sorte d'oraison funèbre. Ce
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singulier plaisir d'assister à ses funérailles (ju'une légende prêtait à Charles-Quint, il l'eut réellement; il sentit tomber sur le bout de son nez, à travers la banalité du drap mortuaire, la goutte d'eau bénite, encore plus banale. Cela le ranima : il écrivit à tous ses amis sur un ton assez gai. « Vous avez peut-être lu dans les journaux que j'étais mort. J'espère que vous n'en avez pas cru un mot, pas plus que moi, du reste.... Le fait est que, pendant quelques jours, j'ai pu donner de grandes espérances aux candidats à l'Académie, mais j'ai tenu bon, et me voici en convalescence. » — Ce mieux ne dura guère. L'hiver suivant, il crut mourir à Nice, où il était allé déjeuner chez un de ses amis, et, quand M. Emile OUivier lui écrivit une lettre « fort bien tournée », pour lui demander sa voix à l'Académie, il lui répondit « qu'il n'était plus de ce monde ». Il se sentait perdu sans ressource lorsqu'il revint péniblement à Paris, au commencement de l'été de 1870. L'impératrice n'avait cessé de le combler de prévenances délicates. Elle le voulait, malade, à Saint-Cloud, promettant de soigner elle-même son vieil ami.
Comme il ne pouvait guère venir à elle, elle serait allée à lui; mais, en pareille circonstance, la visite des souverains, c'est l'extrêmeonction des courtisans. Après eux, on n'attend plus qu'un hôte encore plus « royal », une majesté plus grande que les majestés de la terre. Songeant tristement à cette superstition, l'impératrice s'abstint. Mérimée en était là de son agonie lorsque la guerre éclata.
Pressentiments. — Mérimée et Bismarck. — La déclaration de guerre. — Lettre du Prince impérial. — Premiers désastres. — Fausses espérances. — Deux agonies. — Mission auprès de M. Thiers. — La journée du 4 Septembre. — Départ pour Cannes. — Lettre à Mme de Beaulaincourt. — Mort, fun|érailles et testament de Mérimée. — Dernier coup d'œil sur son caractère et sur sa vie.
Celte guerre terrible, il l'avait confusément pressentie et la redoutait d'autant plus qu'il ne la séparait pas de la Révolution. Lui qui connaissait si bien les Anglais, les Espagnols, les Italiens et les Russes, il n'avait sur les Allemands que des idées vagues et, pour ainsi dire, de seconde main. A la veille de Sadowa, il répétait, sur le témoignage d'autrui, que la landwehr prussienne était une garde nationale et refusait de marcher. Combien fallait-il de pipes fumées ensemble et de verres de bière bus à la patrie
pour que les Allemands se missent en branle? Vieilles plaisanteries qui dataient peut-être du temps de Pappenheim et de Montecuculli : nous y avions encore foi il y a trente ans !
Dès 1865, Mérimée avait connu personnellement Bismarck. 11 était à Biarritz lors de ce fatal séjour où le ministre prussien vint étudier Tempereur, comme autrefois Gavour à Plombières, mais en sens inverse. Car l'un avait voulu savoir ce qu'on pouvait faire avec lui, l'autre ce qu'on pouvait faire sans lui et contre lui. Un matin, Mérimée se promena pendant trois heures sur la terrasse de Biarritz avec Bismarck, et il put prendre la mesure de l'homme. Après 1866, il ne faisait plus un projet à quelques mois de distance sans ajouter : « Si M. de Bismarck le permet ». Mais la puissance même et le génie du personnage le rassuraient. Il le croyait déjà repu de gloire et désireux d'assurer les résultats acquis; il comptait sur l'envie qu'ont les joueurs heureux de faire Charlemagne. Il avait comparé le vague malaise de la France, après Sadowa, à « l'angoisse étrange qui saisit les spectateurs du Don Juan de Mozart lorsqu'ils
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entendent les mesures qui préludent à l'entrée du commandeur ». Et, quand le commandeur parut, il eut envie de rire comme les autres : « Rien de plus comique, écrit-il en 1867, que M. de Bismarck en casque et en cuirasse ! »
Le 7 juillet 1870, lorsqu'il apprit la candidature d'un prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, il écrivit à Panizzi : « Il n'y aura point de guerre, à moins que M. de Bismarck ne le veuille absolument ». Pour lui, si on l'avait appelé au conseil, il eût proposé la dépêche suivante : « Si le prince de Hohenzollern est élu roi, je laisse entrer en Espagne alphonsistes et carlistes , fusils, poudre et chevaux ». Quelques jours se passent; la guerre est déclarée. Il sent la gravité de la partie. « Une défaite nous met en république d'un coup. » On répète autour de lui (( que nous avons, pour l'armement, la même supériorité que les Prussiens en 1866 », mais il craint « que nos généraux ne soient pas des génies. Ils ont grande confiance : moi, je meurs de peur! Je viens de verser cinq cents francs pour les blessés, je vais en donner mille pour tuer des Prussiens. » L'empereur part pour
l'armée. L'enthousiasme populaire se maintient, les hautes classes donnent l'exemple du dévoùment. Mérimée constate que les « cocodès » s'apprêtent à faire leur devoir : « Un Rothschild est parti, ces jours passés, avec son sac et son pain sur le dos, dans un wagon de troisième classe de ce chemin de fer du Nord dont sa famille possède 20 000 actions. Il s'est fait montrer par son valet de chambre comment on cire les souliers et on fait la soupe *. »
Dans cette même lettre, adressée à la comtesse de Montijo, il lui parle de son petit-fils, le Prince impérial, qui vient de recevoir à Sarrebrtick le baptême du feu : « On me dit, ajoutet-il, qu'il a envoyé à M. Filon une relation de l'affaire, très claire et très bien tournée ». Cette lettre fut, en effet, le dernier rayon de joie qui éclaira ce palais de Saint-Gloud, bientôt abandonné en hâte, dans la nuit, et voué à un sinistre destin. On y sentait — j'y cherche encore quelquefois, quand la vie m'accorde un répit pour relire et me souvenir — l'entrain,