AMITIÉS FÉMININES
sérioux d'un abbé de cour d'il y a cent ans. Tout cela, pour être avec elles et les mieux comprendre. Quand il ne leur parlait pas, il parlait d'elles; sa sympathie allait de préférence à ceux qui, comme lui, aimaient l'odeur de la femme. Il y a beaucoup d'hommes qui ont l'air d'écrire des livres, de peindre des tableaux, de construire des chemins de fer et de gouverner des républiques : en réalité, l'unique affaire de leur vie est de plaire aux femmes. Ils se connaissent, se devinent, se rapprochent : Mérimée était de cette franc-maçonnerie. Il a goûté, je devrais dire dégusté, ce qui est, dit-on, un des grands biens de ce monde : l'amitié des femmes.
Parmi ses amies, la plus fidèle, la plus loyale, la plus dévouée a été la comtesse de Montijo. On l'a déjà vue sous un autre nom lorsque, dans l'été de 1830, Mérimée fît sa connaissance à Madrid. Après la révolution, le comte et la comtesse de Teba vinrent se fixer à Paris. Ils se lièrent avec les familles les plus distinguées de la société parisienne, entre autres les Delessert et les de Laborde, où Mérimée était reçu intimement depuis l'enfance.
Les relations, nouées en Espagne, devinrent à Paris . plus étroites et presque quotidiennes. Don Eugenio étant mort en 1834, don Cipriano hérita des biens et des grandesses de la maison de Montijo. Mais ce changement de fortune ne modifia point ses goûts personnels de simplicité et de retraite. Il voulait que ses filles fussent élevées comme si elles devaient être pauvres, qu'elles s'endurcissent aux privations et à la souffrance. Tout différent était le caractère de la comtesse. Cette activité, cette énergie, cette vitalité incroyable que ni l'extrême vieillesse ni la cécité ne devaient ralentir, avaient hâte de se donner carrière. Mérimée parle de « son courage », de « sa bonne tête ». Plus tard, il lui écrivait : « Si vous étiez ici, vous m'auriez fait nommer déjà de l'Institut ». Et encore : « Vous m avez habitué à croire que tout ce que vous vouliez s'accomplissait ». Ces mots méritent d'être médités. Mme de Montijo était ambitieuse et avait raison de l'être, ayant tous les dons nécessaires pour conduire les hommes et les événements, le sang-froid, la patience, une volonté qu'on ne pouvait lasser, et cet opti-