‹ Mérimée et ses amisChapitre 87 sur 160 · Ibid., 28 mai · texte numérisé non relu

Ibid., 28 mai

national à la dissolution et à la réintégration de la Chambre le 15.... Tout le monde avait perdu la tête et les figures des députés étaient si décomposées par la peur... ou l'indignation, pour parler noblement et officiellement, qu'on avait peine à reconnaître les gens qu'on rencontre tous les jours. Mon bataillon est entré le premier dans la Chambre, mais nous n'avons pas eu grand mérite, car nous n'avons vu que les talons des factieux qui m'ont paru n'être, en général, que des gamins. Mais ces gamins ont failli tout bouleverser. Notre chose publique est si fragile qu'elle peut se casser au moindre choc. »

Le décor et le costume changeaient vite. Trois jours après, le garde national qui sauvait la Chambre se trouve assis au bureau de l'Académie, dans son habit « brodé d'estragon », où il reçoit gravement son vieux camarade Ampère, son compagnon dans le voyage d'Asie Mineure et aussi dans le voyage de la vie. Mais, au lieu de laisser couler les souvenirs charmants dont leurs esprits étaient pleins, Mérimée l'appelait « monsieur », et lui parlait de ses ouvrages

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comme s'ils ne les avaient lus ni l'un ni l'autre. Si le discours de réception m'a semblé pâle, que dire de celui-ci? Un seul mot : on n'y voit ni Mérimée ni Ampère. En terminant, là où les académiciens d'autrefois plaçaient le panégyrique du souverain, Mérimée glissa quelques allusions à cette terrible politique qui pesait sur toutes les pensées, notamment une phrase sur la république qui était un conseil sous la forme d'un éloge : « Pour conquérir les sympathies de l'Europe, elle n'a qu'à déployer sa bannière et à y montrer ces deux mots écrits : « Ordre et Liberté ».

Cette banalité était une hardiesse, comme on le vit quelques semaines plus tard. Échangeant de nouveau la défroque académique contre la tunique bleue à liséré rouge, Mérimée eut à soutenir sa péroraison les armes à la main. « Chère comtesse, écrivait-il le 28 juin, voilà cinq jours que je vis et couche sur le pavé des rues, avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens à Paris. Je rentre enlin chez moi et ne perds pas un moment pour vous écrire. JNous l'avons échappé belle. Toute cette armée révolution-

naire, organisée par Lamartine et Ledru-Rollin et prèchée par Louis Blanc, s'est enfin mi>se en mouvement, et peu s'en est fallu qu'elle ne triomphât. Heureusement telle élait leur folie qu'ils ont mis sur leur drapeau la devise du communisme, qui devait soulever contre eux toute la saine population. Au milieu de cette bataille acharnée de quatre jours, pas un cri ne s'est fait entendre en faveur d'un prétendant quelconque et, à vrai dire, on ne s'est battu que pour prendre et pour conserver. Pour les insurgés, il s'agissait de piller Paris et d'y établir un gouvernement de guillotine; pour nous, de défendre notre peau.

« Les insurgés étaient nombreux, parfaitement organisés et bien pourvus d'armes et de munitions. En quelques heures, ils ont été maîtres du tiers de la ville et s'y sont fortifiés par des barricades admirablement construites, quelques-unes s'élevant à la hauteur des premiers étages. La garde nationale a donné d'abord; elle a perdu beaucoup de monde, mais elle a entraîné les soldats et la garde mobile, sur la fidélité de laquelle on avait de sérieuses

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iiiquicHudes. Ce corps, com|)os6 de gamins de Paris, exercé depuis quatre mois et devenu très militaire par la facilité qu'a le Parisien à se transformer en soldat, comprenait de quinze à dix-huit mille hommes. Il s'est admirablement comporté et a fait merveille. Nous avons eu, dans ces cruelles journées, tous les traits d'héroïsme et de férocité que l'imagination puisse concevoir. Les insurgés massacraient leurs prisonniers, leur coupaient les pieds et les mains. Parmi un convoi de prisonniers que notre compagnie a conduits à l'Abbaye, il y avait une femme qui avait coupé la gorge à un officier avec un couteau de cuisine *, et un homme qui avait les bras rougis jusqu'au coude, pour s'être lavé les mains dans le ventre ouvert d'un mobile blessé. Sur leurs barricades, à côté du drapeau rouge, on voyait des têtes et des bras coupés.

« A côté de toutes ces horreurs, j'ai vu des choses bien étranges. Dimanche, n'ayant rien à faire au poste, je suis allé, avec quelques-uns de mes camarades, voir l'affaire de plus près.

1 Voir les Lettres à une inconnue.

Nous sommes entrés dans des maisons de la rue Saint-Antoine d'où les insurgés venaient d'être délogés. Les habitants nous ont dit qu'on ne leur avait rien pris. Sur les boutiques on voyait écrit à la craie par les insurgés : « Mort aux voleurs ! » Pendant trente-six heures ils ont été les maîtres du quartier où se trouve la prison de la Force, qui n'était occupée que par un faible poste de gardes nationaux. Ils leur ont dit de ne se mêler de rien que de garder les prisonniers, promettant de ne pas les attaquer. Cependant, il y avait là sept à huit cents voleurs qui auraient été des auxiliaires utiles. Explique qui pourra ces anomalies, ces alternatives de générosité et de barbarie! Le peuple s'est fait ici des sentiments avec la littérature de mélodrame et les infâmes journaux qui le corrompent à Tenvi. Sera-t-il jamais possible de faire quelque chose d'un peuple pour qui un jour d'émeute est un jour de fête, toujours prêt à tuer et à se faire tuer pour un mot vide de sens? La dernière bataille a été une leçon sévère, mais on ne peut espérer que le danger soit définitivement conjuré. Le gouvernement

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