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CHAPITRE I

Prosper Mérimée était parisien de naissance et d'éducation : il le demeura toute sa vie de goûts et ^ d'habitudes. Quant à sa famille, du côté paternel elle était originaire de Normandie. Son grand-père, avocat au parlement de Rouen, fut, vers les dernières années du règne de Louis XV, l'homme d'affaires du maréchal de Broglie, dans le château duquel il résidait ordinairement. Les droits seigneuriaux qui existaient encore à cette époque — la remarque est de M. le duc de Broglie actuel — donnaient une importance considérable aux fonctions que l'avocat Mérimée remplissait auprès du maréchal. C'était, d'ailleurs, d'après le même témoignage, un homme fort distingué. Il maria sa fille à un

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M. Fresnel. De ce mariage naquit le célèbre physicien qui a fait plus qu'aucun savant de ce siècle pour l'étude et la découverte des lois de la lumière.

Jean- François -Léonor, fils de l'avocat Mérimée, se donna à la peinture et obtint le second prix dé Rome en 1788. Elève de Doyen, son œuvre est strictement classique, avec un penchant marqué vers l'allégorie et une touche légère de préciosité excentrique. Après avoir beaucoup voyagé, il devint professeur à l'École polytechnique, puis à l'École des beaux-arts et, finalement, secrétaire de cette école. Il consacra les années de sa maturité à des recherches historiques et à des expériences sur la chimie des couleurs. Les unes et les autres aboutirent, en i83o, à la publication d'un grand ouvrage sur V Histoire de la peinture à l'huile depuis Van Eyck jusqu'à nos jours. Ce livre obtint, dès l'année i832, les honneurs d'une traduction anglaise, et l'auteur préparait une seconde édition lorsqu'il mourut en i836. Comme peintre, Léonor Mérimée n'a pas dépassé une respectable médiocrité; comme historien de la peinture, son livre, par certains côtés techniques, garde de la valeur aux yeux des juges compétents.

En 1800, il avait épousé Anna Moreau, une jeune fille qu'il avait rencontrée dans un pensionnat de Passy où il donnait des leçons. Elle était petite-fille de Mme Leprince de Beaumont, l'aimable auteur de la Belle et la Bête et d'une foule d'autres jolis

contes. Mlle Moreau peignait elle-même, non sans habileté, et réussissait surtout dans les portraits d'enfants. On dit qu^elle avait hérité de sa spirituelle aïeule le don de raconter. Ce don lui était fort utile pour obtenir l'immobilité de ses petits modèles et pour répandre sur leurs traits l'expression dont elle avait besoin.

De ce couple artistique naquit, le 28 septembre i8o3, Prosper Mérimée. Il ne fut point baptisé, et ce trait indique l'esprit qui a présidé à sa première éducation. Lorsqu'il écrivait, bien des années après, en parlant de lui et de ses amis : « Nous autres païens »-, l'expression, en ce qui le concernait, n'avait rien de métaphorique. Il n'a traversé, à aucun moment de son premier âge, cette période de l'émotion religieuse qui attend tous les enfants au seuil de l'adolescence.

Il ne recevait d'ailleurs que de bons exemples dans cet intérieur d'artistes bourgeois où l'on honorait, par-dessus toutes choses, l'esprit, la science et la vertu. Le seul danger qu'il courût, fils unique et d'un père déjà mûr, c'était d'être quelque peu gâté. Il le fut et en contracta si bien l'habitude qu'il chercha jusqu'à la lin qui lui donnerait les douceurs du foyer sans les inquiétudes et les devoirs de la vie familiale, l'omnipotence avec l'irresponsabilité.

Cependant il paraît que Mme Mérimée le grondait

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8 PROSPEîl MIJRIMÉE.

quelquefois. Un jour qu'il avait commis une petite faute et demandait pardon à genoux sur le ton le plus pathétique, sa mère, qui avait l'esprit gai et un sentiment très vif du ridicule, lui éclata de rire au nez. Sur quoi, le petit Prosper, soudainement calmé, se leva et dit : « Ah! c'est ainsi? On se moque de moi? Hé bien, je ne demanderai plus jamais pardon ! » Sainte-Beuve tenait l'anecdote de Mme Mérimée; il Ta communiquée à Taine et tous deux la trouvaient caractéristique, puisque l'un l'a notée dans ses Soui'cnirs et que l'autre l'a racontée dans la préface des Lettres à une Inconnue. Faut-il croire que le scepticisme de Mérimée datait de ce jour-là; qu'il était né tendre, mais que, sa mère lui ayant ri au nez, quand il avait six ans, son âme fut changée et qu'il devint l'ironie incarnée ? Si telle était la pensée de Taine et de Sainte-Beuve, nous serions d'autant moins disposés à accepter d'eux cette théorie qu'elle serait en contradiction directe avec toutes leurs idées sur la formation du caractère et la croissance de l'esprit. Il est probable que celte première impression reçue par Mérimée n'aurait pas persisté chez un enfant aussi jeune si elle n'avait été fortifiée par des impressions quotidiennes ou plutôt par une impression continue et de même nature. Un père qui s'enveloppait de gravité, comme faisaient volontiers les hommes de ce temps-là lorsqu'ils avaient atteint la maturité et qu'ils étaient plongés dans quelque sévère

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étude, une mère agissante, un peu brusque, d'esprit net, incisif et pratique, voilà des influences et un milieu qui ne devaient pas encourager les effusions d*une sensibilité enfantine. Le petit Prosper était-il naturellement porté à la rêverie, à l'émotion, aux épanchements? Cela est possible, et il nous l'a donné à entendre dans l'analyse qu'il a tracée plus tard de son propre caractère. Si l'on regarde certain portrait que Mme Mérimée avait fait de Prosper enfant, on sera frappé de la grâce de ce jeune visage, encadré de longues mèches bouclées. En l'observantde près, on reconnaîtra qu'il y a encore plus de malice dans la bouche que de candeur dans le regard; que cette physionomie fait pressentir, avec le besoin d'aimer, qui rend l'homme bon ou mauvais, les deux traits dominants : curiosité et sensualité. Ce portrait éloigne l'idée de la tendresse naturelle étouffée par l'ironie acquise. Pourquoi ne serait-il pas né tout ensemble moqueur et sensible?

Il commença à suivre les cours du collège Henri IV en compagnie de ses cousins les Fresnel, qui étaient plus âgés que lui et qui se plaisaient à le taquiner. Il est toujours périlleux, au collège, de se distinguer des autres : or, Prosper attirait l'attention par plusieurs particularités. Il était habillé avec élégance, il savait l'anglais et il possédait cette écriture allongée, alors inconnue en France et qui était aussi une mode d'outre-Manche. Le dandysme et l'anglo-

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manie, traits permanents de son caractère, apparaissent, comme on le voit, de bonne heure. La faiblesse maternelle est en partie responsable de ces raffinements de toilette qui étonnaient le vieux cloître changé en Lycée : Mme Mérimée est évidemment la première femme qui l'ait admiré. C'est aussi dans la maison de ses parents qu'il a attrapé l'anglomanie. Léonor Mérimée était en relations avec plusieurs artistes anglais, notamment avec Holcroft et avec Northcote, qui fut l'élève et le biographe de sir Joshua Reynolds. Au moment de la paix d'Amiens, William Hazlitt, alors apprenti artiste, était venu passer plusieurs mois à Paris pour travailler dans les galeries du Louvre, si longtemps fermées par la guerre à ses compatriotes. Il fut recommandé par ses maîtres à Léonor Mérimée, qui le protégea, le conseilla de son mieux et lui ouvrit sa maison. Plus tard, il se rappelait comme le temps le plus heureux de sa vie celui qu'il avait passé dans l'intimité des Mérimée. A ce moment, Mme Mérimée élail enceinte de Prosper et, quand je songe à ce subtil et ironique esprit que devint William Hazlitt, je serais tenté de croire à ce que le vulgaire appelle « un regard ». Quand la France fut rouverte aux étrangers , les relations recommencèrent entre les Mérimée et leurs amis d'Angleterre. Le jeune Prosper trouva très près de lui des occasions de parler anglais et, peut-être, d'aimer en anglais : ce

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qui est la façon la plus agréable et la plus rapide d'apprendre une langue vivante.

T*is pleastng to be schooVd to a strange longue By female lips and eyes...

Byron Ta dit, Musset l'a répété et Mérimée a mis le précepte en pratique dans trois idiomes différents.

Ses études au collège Henri IV n'eurent rien de très brillant, et c'est seulement en 1820, lorsqu'il eut pris sa première inscription de droit, qu'il commença véritablement à étudier. On est confondu de la diversité des connaissances qu'il acquit pendant les cinq années suivantes et surtout de la rectitude précise et méthodique avec laquelle un si jeune homme dirigeait ses travaux. Il fait marcher de pair l'étude du grec, que l'Université d'alors n'avait pu lui apprendre, avec celle de l'espagnol, qu'il commence et celle de l'anglais, qu'il approfondit. Il se familiarise avec Cervantes, Lope, Galderon comme avec Shakspeare; il sait par cœur le Don Juan de Byron. Il connaît, jusque dans les recoins obscurs, notre XVIII® siècle français. Toutes ces choses, si peu homogènes, se classent en bon ordre dans son esprit. Les littératures étrangères lui livrent une matière première ; l'antiquité et notre littérature classique fournissent l'expression, la forme, la manière de dire, l'instrument littéraire, qui, à son

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gré, ne peut être ni remplacé, ni même perfectionné. Ainsi cette grande querelle entre le classicisme et le romantisme qui allait affoler toute sa génération et dont nous trouvons à grand'peine la solution et le profit, son intelligence claire, décisive, amie des conclusions franches, la réglait d'avance et sans effort.

Avant tout, il était curieux de l'âme humaine. Il l'observait dans les salons de la restauration, après l'avoir observée dans Hérodote , dans Tite-Live , | dans Froissart; j'écarte à dessein les historiens phi- | losophes. Il s'intéressait passionnément aux faits r et aux caractères ; sa prétention n'alla jamais jusqu'à la découverte des lois. De là à se méfier de ceux qui les cherchent et même à nier l'existence de ces lois, il n'y a pas très loin. Quoi qu'il en soit, le jeune Mérimée était mondain par la même raison qu'il était érudit. Les passions humaines, sous toutes les formes, dans le passé comme dans le présent, étaient ses « comédiens ordinaires ». C'est pour se donner le spectacle de la vie qu'il dévorait les livres et courait les bals. Entre temps, il étudiait la théologie, la tactique, la poliorcétique, l'architecture, l'épigraphie, la numismatique, la magie et la cuisine. Il voulait savoir le pourquoi et le comment de toutes choses, l'histoire des mots et des idées, aussi bien que celle des hommes : comment se font les dogmes et comment se fait le macaroni. Cette soif d'ap-

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PREMIÈRES ANNÉES ET DÉBUTS LITTÉRAIRES. 13 prendre, qui ne s'éteignit jamais et qui, après la soixantième année, le rattachait encore à l'existence quand tout lui avait déjà échappé, est peut-être sa passion dominante et le trait le plus honorable de son caractère intellectuel.

A ce savoir exact et précis, il joignait une autre qualité qui ne marche pas toujours de pair avec la première : une merveilleuse faculté d'assimilation. Avec quelques éléments, il retrouvait une figure, un tableau, toute une époque, toute une civilisation et son intuition était aussi sûre que son érudition.

Il ne comprenait pas grand'chose à tout ce côté de l'âme qui regarde l'invisible. La poésie proprement dite, c'est-à-dire la poésie lyrique, était pour lui lettre close, et c'est Pouchkine qui la lui révéla tardivement, mais il aima de bonne heure les épopées à cause du pittoresque et du descriptif, à cause des passions qui s'y donnent carrière. Un goût très sincère le portait vers les caractères d'exception et les aventures extraordinaires, vers les bandits, les pirates, vers tous ceux qui vivent en guerre avec la société. L'œuvre de Byron est pleine de ce sentiment qui est une des inspirations du romantisme. Sans que la génération contemporaine en eût nettement conscience, c'était l'écho, le contre-coup, la traduction sous une forme artistique et littéraire des vingt-cinq années d'émotion» traversées de 1789 à 181 j. Les fils révèrent comme les pères avaient agi. Cette passion du vio-

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lent et du terrible, si curieusement alliée chez Mérimée à la dévotion du document, datait de plus loin que ses premières lectures de Byron. Tout enfant, il avait dévoré la biographie de Morgan, de Cartouche, de Gaspard de Besse, et, comme il l'avouait dans une lettre intime, il a gardé et complaisamment entretenu sa sympathie pour les outlaws de toute sorte. Sa curiosité se nuançait de tendresse quand V outlaw était une femme. La mondaine, pour l'intéresser, devait avoir, du moins en elle, un côté dangereux et trouble, une certaine inclination à faire du mal. Celle qui ne peut pas donner un coup de poignard ne peut pas donner un baiser. L'amour, pensait-il, est un duel. Aimer, c'est dompter, ou chercher à dompter le plus gracieux, le plus séduisant, le plus souple des animaux féroces. Son invention psychologique était à Taise dans ce domaine de la perversité féminine : elle s'y enferma.

Il serait aussi difficile de dresser la liste des amis de Mérimée, vers iSaS, que le bilan de ses connaissances. Il s'était lié d'abord avec Ampère, fils du célèbre physicien, et avec Albert Stapfer qui, le premier, fit connaître au public français le Faust de Gœthe. Albert Stapfer le conduisit chez son père, ancien ministre de la Confédération helvétique à Paris, qui recevait une société érudite et lettrée où dominait l'élément protestant. Le jeune Ampère, follement amoureux de Mme Récamier, présenta

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PREMIÈRES ANNÉES ET DEBUTS LITTERAIRES. lo

Mérimée à l'Abbaye-aux-Bois, où il vit Chateaubriand trôner dans toute sa gloire et Delphine Gay faire ses débuts comme muse des salons libéraux. Chez le peintre Gérard, il rencontra deux générations d'artistes et se lia avec M. Thiers. Dans la fameuse bibliothèque de Viollet-Leduc, père du fameux architecte, il entendit pérorer Victor Cousin et assista, avec Sainte-Beuve et Patin, aux discussions passionnées où Duvergier de Hauranne soutenait les idées des jeunes contre les doctrines classiques, défendues par le maître de la maison, l'auteur, alors célèbre, du Nouvel Art poétique. Enfin il était assidu aux mercredis et aux dimanches de Delécluze. Dans sa modeste chambre, située au quatrième de la maison habitée par les Viollet-Leduc, le critique artistique des Débats réunissait une élite de jeunes gens qui allaient bientôt se faire une place et un nom dans la politique, les lettres ou la science : Charles de Rémusat, qui avait déjà en portefeuille V Insurrection de Saint-Domingue-, Vitet, qui devait bientôt écrire les Etats de Blois; Théodore Leclercq, l'auteur trop oublié des Proverbes dramatiques; Cave et Dittmer, dont la collaboration ne tarda pas à produire les Soirées de Neuilly, Adrien de Jussieu et d'autres encore. Bertin l'aîné ne dédaignait pas d'y paraître ; Courier y corrigeait sur un coin de table les épreuves de ses derniers pamphlets, pendant qu'un poète inconnu y déployait un manuscrit ou

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que la bataille de paroles faisait rage entre classiques et romantiques. De tous ces discuteurs, le plus obstiné, le plus fantasque, le plus amusant et, par conséquent, le plus écouté, c'était Stendhal.

L'influence exercée par Stendhal sur Mérimée, pendant ces années décisives où se forma son éclectisme littéraire, a été considérable, plus considérable que ne le croyait Mérimée lui-même. Si nous nous en rapportions uniquement à l'introduction qu'il a placée en tête de la correspondance de son ami ou à l'étrange oraison funèbre qu'il a intitulée H. 13. et qui a été imprimée, sans nom d'auteur, à un petit nombre d'exemplaires, il nous serait impossible de saisir entre eux les signes d'une véritable solidarité intellectuelle, moins encore les rapports du maître et de l'élève. Il arrivait à Stendhal ce qui arrive immanquablement à tout homme mûr qui se glisse ou s'impose dans une société de très jeunes gens. Mérimée et ses camarades, tout en lui accordant beaucoup d'esprit, n'étaient pas loin de le trouver ridicule, et, de fait, il Tétait un peu, ce gros homme qui avait passé la quarantaine et qu'on voyait toujours amoureux, qui prêchait la lo-gi-que, en scandant énergiquement les syllabes et qui jugeait de toutes choses avec sa passion et ses nerfs, qui parlait tour à tour de Napoli'on, comme Las Cases et comme Paul-Louis, qui s'emportait contre l'étourderie des Français et qui était lui-même le plus étourdi des

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Français. Était-il sincère, du moins? Mérimée en douta longtemps. C'est à la réflexion qu'il découvrit enfin l'originalité de Stendhal et crut à sa bonne foi. Bien peu devaient y croire en 1825.

Nous n'avons aucune raison de rejeter le témoignage de Mérimée lorsqu'il nous assure que, sauf deux ou trois antipathies communes, il ne s'entendait sur rien ni sur personne avec Beyle. En effet, les points de divergence sont bien visibles.

Il est vrai que Stendhal inocula à Mérimée le goût de la musique italienne, mais ce goût était dans l'air, et il fallait bien que Mérimée crût au Barbiere et au Matrlmonio Segreto, avec toute sa génération, quand même il n'y aurait pas eu un Stendhal pour les lui commenter. D'ailleurs qu'importe aujourd'hui que Mérimée ait préféré Rossini à Méhul et Gimarosa à Spontini? En ce qui touche les arts du dessin, il croyait Stendhal peu compétent, peu capable de parler la langue technique qui leur est propre. Juger des tableaux et des statues d'après les sensations qu'ils nous font éprouver, c'est les juger fort mal, suivant Mérimée, car notre jugement, dans ce cas, varie avec les jours et avec notre humeur. En architecture, Stendhal était d'une ignorance absolue: c'est Mérimée qui lui apprit à distinguer le roman du gothique. Il ne prenait guère son ami plus au sérieux comme réformateur littéraire que comme critique d'art. La brochure Racine et Shakspeare, qui

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servit de manifeste à la première forme du Roiïiantisme, ne le satisfaisait qu'à moitié. Si les Grecs de Racine étaient des Français du xvii® siècle, les Romains de Shakspeare étaient des Anglais du xvi*. Bien plus que Racine, Shakspeare abondait en contresens et en anachronismes. Que pouvait-il nous apprendre? A affranchir notre théâtre, à couper les lisières des trois unités où les classiques prétendaient nous enfermer à jamais? D'abord, mais ce n'était là qu'une question de forme. Mérimée voyait clairement que Shakspeare, comme Goethe, comme Lope.de Vega et Cervantes, nous apportait une nouvelle conception dramatique des passions humaines, une nouvelle psychologie qui s'ajoutait à celle de Racine et de Corneille sans la détruire. Et c'est ce que l'exclusivisme de Stendhal l'empêchait de discerner. Il réclamait du roman et du drame marqués au sceau des passions contemporaines. Ce qui ne parlait pas aux âmes de i8a5 lui était indifférent. Mérimée, au contraire, s'intéressait à tout ce qui pouvait perfectionner en lui l'intelligence du passé, l'introduire dans l'intimité des générations disparues. L'un avait le sens et la passion de l'histoire, l'autre ne savait même pas ce que c'était.

Voilà donc l'effet que produisait Stendhal à Mérimée : un connaisseur très fin, mais très fantasque, un homme du monde, plein de souvenirs curieux à recueillir, un homme d'esprit, plein d'idées,

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PREMIÈRES ANNÉES ET DÉBUTS LITTERAIRES. 19 mais sans lien ; un critique , point ; un écrivain, moins encore. Quand Jacquemont, leur ami commun, jetait sur les marges d'un manuscrit de Stendhal des notes comme celles-ci : « Détestable... style d'épicier », il est probable que Mérimée, s'il eût été plus poli, n'eût pas été moins sévère. On souriait de Stendhal qui se raturait pour ajouter des fautes au premier jet. L'idée de prendre un tel homme pour modèle ne serait venue à personne. Pour ces jeunes gens, le style était encore la grande affaire et leur idéal, en fait de style, quoi qu'ils eussent à exprimer, était une certaine élégance sèche et précise, la phrase claire, alerte, aisée et brillante, aux arêtes nettement découpées dont Fontenelle et Lesage avaient donné l'exemple et qui avait prévalu pendant toute la première moitié du xviii® siècle. Cette phrase sourit et se moque toujours, même dans les sujets sérieux, même dans les sujets tragiques ; elle a la raillerie infuse. Rousseau a créé une nouvelle forme de langage, dont Chateaubriand, puis Hugo, se sont emparés. Il y a une troisième phrase, celle de Diderot, qui est devenue celle de Michelet et celle de Taine. Ces trois phrases correspondent à la raison, à l'imagination, à la sensation. En sorte que l'écrivain, chez lequel prédomine l'une de ces facultés est amené fatalement à prendre l'une de ces trois phrases pour y mouler sa pensée. La première s'adaptait aux besoins d'esprit de Stendhal et de

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Mérimée. Seulement Stendhal s'en servait maladroitement, comme un homme qui ne connaît pas bien les règles de l'art et ne s'en soucie point. Mérimée, au contraire, possédait, en maître artiste, toutes les ressources de son instrument. Stendhal admirait naïvement Mérimée, si un tel mot peut s'appliquer à un tel homme; Mérimée ne rendit jamais à Stendhal cette admiration.

Ils attribuaient l'un et l'autre une importance capitale à l'anecdote. Ce mot, aujourd'hui si discrédité, avait alors des grâces que nous ne soupçonnons pas. Il signifiait le petit fait suggestif, qui peint un caractère ou une société. Pour Stendhal, le roman était un chapelet d'anecdotes bien choisies, et l'histoire n'était pas autre chose pour Mérimée. Sur les prêtres, les femmes, l'amour et le monde, ils pouvaient s'entendre sans être tout à fait d'accord. Ils se moquaient ensemble de la religion, de ses ministres et de ses fidèles. Mais Mérimée, qui avait grandi hors du christianisme et que personne n'obligeait à croire, n'était pas, en ces matières, échauffé, comme Stendhal, par d'âpres et inoubliables colères d'enfance. Son athéisme ne prit jamais le caractère agressif et rancunier qui caractérisait celui de son ami. De même sur la question des femmes. Les façons brutales et expéditives que préconisait Stendhal n'étaient pas du goût de Mérimée. Disons à la louange du second qu'en amour il fut plutôt gourmand que

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glouton. Il a su, dans la femme, comprendre non seulement la maîtresse, mais la mère et l'amie; il a connu et goûté le charme que répandent autour d'elles les femmes vertueuses et distinguées, le bien qu'elles font aux âmes et aux esprits : toutes choses qui sont restées inintelligibles à l'ancien dragon de l'armée d'Italie.

Malgré toutes ces différences dans la façon de sentir, Mérimée avait raison d'écrire à Mlle Dacquin que les idées de Beyle avaient « déteint sur les siennes ». Peut-être est-ce encore la meilleure façon de définir cette influence indirecte, continue, cette série d'innombrables contacts par lesquels nous absorbons peu à peu l'âme de ceux qui vivent et pensent auprès de nous. Il y eut, jusqu'à la fin, un peu de Stendhal enterré en Mérimée et il n'en savait rien.

Cette pénétration intime ne fut point réciproque : Stendhal avait dépassé l'âge où l'on subit les influences . Elle ne fit sentir tous ses effets chez le plus jeune des deux amis qu'au bout de quelques années. Elle commençait à peine lorsqu'il débuta dans la littérature. Sa première œuvre imprimée, ou du moins la plus ancienne que les bibliographes aient su retrouver jusqu'ici, a pour titre : la Bataille» C'est un roman condensé en une page, et un roman dont l'idée n'a rien de très clair ni de très original. On nous parle d'un autre roman commencé en collaboration avec le mar-

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â2 PIlOSPEn MÉRIMÉE.

quis de Varennes et qui ne fut pas achevé. A l'une des réunions du dimanche, chez Etienne Delécluze, Mérimée donna lecture d*un drame intitulé : Cromwell, dont rien ne subsiste et dont nous ne savons rien, si ce n'est que ce drame était affranchi de toutes les règles et de toutes les bienséances classiques. Albert Stapfer, qui assistait à la lecture, n*en conservait, lorsqu'on fit appel à ses souvenirs au bout d'un demi-siècle, qu'une idée très vague. Il croyait se rappeler que la pièce avait la forme d'un spectacle de marionnettes et que l'imprésario, de temps à autre, prenait la parole et dialoguait avec le public. Delécluze, qui notait ses impressions au jour le jour après le départ de ses jeunes amis, n'est pas beaucoup plus explicite. Il nous apprend seulement que Stendhal et la bande romantique admirèrent bruyamment les hardiesses de l'auteur qui faisaient hocher la tête aux aristarques du Journal des Débats. « On s'étonnait qu'un homme si jeune eût une connaissance si profonde des passions et on était presque tenté de l'en plaindre. » Nous sommes un peu embarrassés entre les deux témoignages, dont l'un nous fait pressentir, dans ce Cromwell disparu, une fantaisie à outrance, l'autre une psychologie réaliste jusqu'au cynisme. Nous savons encore que ce drame émêlait le comique au tragique. L'époque choisie prêtait assurément à ces contrastes. D'ailleurs le jeune écrivain avait peut-être cherché ses modèles autour

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de lui et il est très permis de supposer que les « cafards » de iSaj avaient posé, à leur insu, pour les puritains de i65o.

Peu après, Mérimée lisait aux habitués du dimanche les pièces qui forment le Théâtre de Clara GazuL L'approbation fut unanime, et le succès était — semble-t-il — beaucoup mieux mérité cette fois. Des cinq pièces qui composent la première édition parue en 1823, deux, Y Amour Africain et Inès Mendo, sont des pastiches plus ou moins heureux de l'ancien drame espagnol. C'est la même passion absolue, aveugle, intransigeante, qui naît en un instant, va droit devant elle comme un rocher sur une pente rapide, brisant tous les obstacles jusqu'à ce qu'elle se brise ellemême. Des événements terribles, des sentiments violents et contradictoires, l'excès en tout, des héros et des monstres, des hommes fous de colère, d'orgueil, d'amour, de repentir. Mérimée ne tire point ces choses de lui-même : c'est l'imagination de Cervantes, de Lope, de Calderon, qui est entrée en lui, qui travaille dans son cerveau et réinvente tout cela. Au milieu de ce fouillis dramatique, l'historien ou, si l'on veut, l'amateur d'histoire qui était déjà dans Mérimée et qui devait l'absorber tout entier, s'est fait une toute petite place. Avec son prologue, qui est toute une pièce, ses coups de théâtre, son intrigue qui court follement d'un lieu à un autre, le drame, illogique à plaisir, daines Mendo, est parfaitement

injouable, mais il ne serait pas impossible d'en tirer un mélodrame pour nos scènes du boulevard.

Dans Une Femme est un diable et dans le Ciel et l'Enfer^ l'inspiration est à la fois plus personnelle et plus moderne. La couleur espagnole, bien que soigneusement imitée, n'est plus qu'une couche superficielle. C'est, en réalité, aux dévots et aux dévotes de la Restauration que s'adresse la satire. Un peu grossière dans la première de ces deux saynètes, elle est plus vive, plus élégante et plus fine dans la seconde, qui eut un grand succès d'impiété chez Delécluze. Pour que nous puissions la goûter au même degré, il faudrait que l'histoire, en se répétant, ramenât des temps et des mœurs semblables. A part une scène de le Ciel et l'Enfer^ nous ne pressentirions pas Mérimée dans le volume de iSaS s'il ne contenait les Espagnols en Danemark, où il y a des parties de chef-d'œuvre. La pièce était censée l'œuvre d'une étrangère, et cette fiction lui permettait de dire de dures vérités à notre chauvinisme. Tels nous avait vus, pendant quinze années, la haine des vaincus, tels il nous montrait à nous-mêmes, et le tableau n'avait rien de flatteur. Le Résident français dans l'île de Fionie, le lieutenant Leblanc et sa digne mère, Mme de Tourville, l'espionne politique, le premier, une caricature amusante, les deux autres, j'en ai peur, deux canailles authentiques, personnifient tout ce qu'une armée conquérante peut traîner derrière

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elle de cupidité, de bassesse et même de lâcheté, Tenvers ténébreux et louche d'une grande histoire. Evidemment il y avait des corbeaux parmi les aigles et des goujats mêlés aux héros. C'est par ces goujats qu'est représentée la France dans les Espagnols en Danemark. L'idée était hardie, l'exécution l'était plus encore. Elle eût révélé une conception de l'art distincte de celles que prêchaient les deux écoles rivales si le Romantisme qui, alors, se connaissait mal luimême n'eût enveloppé dans sa vague définition toutes les tentatives nouvelles. Lorsque Mérimée inventait Mme de Tourville, l'intrigante Parisienne de bas étage, le type accompli de la vulgarité rusée et de la coquinerie amusante, il se croyait romantique et faisait œuvre de réaliste ; il était le précurseur d'une école que vit à peine poindre sa vieillesse et à laquelle il ne montra aucune sympathie.

A la fin de toutes ces pièces, on voit d'après l'usage espagnol, les morts se relever en souriant et saluer le public en le priant d'excuser les fautes de l'auteur. Ainsi nos amours sont des rêves, nos passions des cauchemars; dans l'Art, et peut-être aussi dans la Vie, tout n'est quejeu, passagère illusion, amusement d'une heure. Tant qu'il vivra, tant qu'il écrira, Alérimée restera l'homme de ce dénouement ironique- /ment symbolique.

Les supercheries littéraires étaient fort à la mode, et dans le cas particulier où se trouvait Mérimée, un

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déguisement n'était pas inutile pour faire accepter au public un livre où l'on se moquait à la fois de la dévotion, alors toute-puissante auprès d'une moitié de la nation, et de la légende napoléonienne, restée chère à l'autre moitié. Les cinq pièces furent donc présentées comme l'œuvre d'une célèbre comédienne espagnole appelée Clara Gazul. Une biographie imaginaire, des notes explicatives achevaient de rendre la fiction vraisemblable. On avait même songé à s'approprier la couverture verdâtre d'une collection alors fameuse qu'éditait Ladvocat, les Chefs^cT œuvre des théâtres étrangers. Mais, dans ce cas, la supercherie se serait compliquée d'une sorte de tricherie. On recula devant les conséquences légales d'une telle plaisanterie. Quelques exemplaires parurent avec le portrait de la « célèbre comédienne ». C'était l'auteur lui-même d'après un croquis de Delécluze qui le représentait en mantille, épaules nues, avec une croix d'or au cou.

Il ne semble pas que la mystification ait été poussée bien loin ni que Mérimée eût vraiment le désir de se cacher. Il signait gaîment ses lettres du nom de Clara Gazul et son père offrait un exemplaire du volume sans aucune réticence à l'un de ses professeurs de la Faculté de droit. Ampère démasqua sans façon la fausse Gazul et imprima « qu'un Shakspeare nous était né ».

Le Théâtre de Clara Gazul excita une vive curio-

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site parmi la jeunesse lettrée, mais il ne semble pas que le succès se soit étendu jusqu'au grand public, puisque la première édition mit cinq ans à s'écouler. Si nous en croyons Mérimée lui-même, la Gazla^ le second volume qu'il publia en août 1827, aurait été moins bien accueillie. Dans la préface de la seconde édition, parue en 1842, il a raconté, de la façon la plus dédaigneuse et la plus impertinente, l'origine et la destinée de la Guzla. Le nouveau Shakspeare et son complaisant critique avaient fort envie de voyager dans l'Europe orientale, mais l'argent leur manquait pour satisfaire cette fantaisie ; « L'idée nous vint d'écrire notre voyage, de le vendre avantageusement et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions ». On se partagea la besogne. Mérimée, pour son compte, eut à « recueillir » les chansons populaires de l'IUyrie. « Pour me préparer, dit-il, je lus le voyage en Dalmatie de l'abbé Fortis et une assez bonne statistique des anciennes provinces illyriennes, rédigée, je crois, par un chef de bureau au ministère des affaires étrangères. » Avec ces documents et cinq ou six mots de slave appris je ne sais où, il composa en quinze jours la collection de ballades qui forment la Guzla dans l'édition de 1827 et auxquelles, en 1842, il ajouta cinq poèmes nouveaux conçus dans le même esprit. Le fameux projet de voyage était déjà abandonné, mais le volume était prêt : on le publia. « 11

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s'en vendit, dit Mérimée, une douzaine d'exemplaires. »

Lorsqu'il écrivait cette préface railleuse et pas absolument sincère, Mérimée avait rompu depuis longtemps avec ses amis de 1827 devenus ses adversaires, et dans l'intérêt de ses candidatures académiques, il les ridiculisait de son mieux. 11 reprenait l'œuvre de sa jeunesse et l'offrait de nouveau au public comme une parodie de l'école romantique. C'est à peu près ainsi que Musset avait écrit sa ballade à la lune. La Guzla servait à montrer que la couleur locale est une duperie, qu'elle se fabrique à bon marché et ne répond à rien de véritable.

Si la Guzla n'est qu'une mystification, c'est, à coup sûr, une des mystifications les mieux faites dont l'histoire littéraire ait à faire mention. La biographie du prétendu barde Maglanovitch, les notes, les appendices ne sont pas seulement d'amusants, d'ingénieux mensonges, habilement encadrés dans des notions vraies; toute cette partie accessoire de l'œuvre a une physionomie et un sens. Dans le commentateur imaginaire, Mérimée fait le portrait de l'antiquaire naïf, de l'érudit ignorant et dénué de critique. Ce type, il le pressentait à merveille; plus tard sa profession lui permit de l'étudier à fond. Il y est revenu à plusieurs reprises, jamais avec plus de bonheur que dans la Guzla.

Quant aux poèmes en eux-mêmes, si Mérimée les

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traitait à quarante ans avec un dédain un peu affecté, cela tient peut-être à ce qu'il ne sentait plus fleurir en lui, dans toute leur vigueur d'autrefois, les facultés qui les avaient produits. S'il est vrai, comme il nous l'assure, que la Guzla passa inaperçue en France, elle eut un retentissement considérable à l'étranger. Gœthe écrivit un article pour la signaler au public allemand et Pouchkine traduisit plusieurs pièces en russe, comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait donne à réfléchir. Lorsque le génie d'une grande race, représenté par son poète le plus illustre, se reconnaît dans une manifestation littéraire, personne n'a plus le droit de mépriser cette manifestation, pas même celui qui en est l'auteur. La couleur des poèmes de la Guzla n'est pas locale, je le veux; elle n'est pas strictement nationale, mais cette couleur existe. Les personnages de ces petits récits sont des primitifs. C'est en primitifs qu'ils sentent, qu'ils parlent, qu'ils aiment, qu'ils se battent et qu'ils meurent. Nulle part vous ne verrez passer le bout d'une âme moderne sous le travesti médiéval. Ont-ils ou non la particularité voulue, la nuance albanaise, dalmate ou slovaque? Je n'en sais rien. Doivent-ils une partie de leurs idées et de leurs sentiments aux héros des romances du Gid et des ballades du border écossais? C'est fort possible. Sont-ce des sauvages authentiques ou des êtres de pure invention? Peut-être encore, mais,

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dans ce dernier cas, il faut reconnaître que la Guzla marque l'apogée du don créateur chez Mérimée. Jamais, à aucune époque de sa vie, ni auparavant ni depuis, il n'a eu autant d'imagination que dans ces prétendus chants illyriens. Nous y perdons de vue, par instants, le Mérimée moqueur; nous ne sommes plus poursuivis par cet éternel sourire qui gâte certains passages de ses meilleures œuvres. Quelquesuns de ses morceaux, comme V Aubépine de Veliko et la Vision de Thomas II sont de la tragédie fruste et barbare où la main de l'artiste est invisible. Et cependant combien n'a-t-il pas fallu d'art ou d'heureux instinct à un bourgeois moderne pour nous montrer cette sombre poésie de la haine qui traverse et illumine comme un éclair dee âmes incultes! Que manque-t-il à ces petits poèmes pour s'être gravés dans le souvenir des hommes, sinon la forme du vers? En tout cas, l'heure est passée. Précisément parce que nous sommes épris de folk-lorisme, parce que nous recueillons avec curiosité, avec piété, avec amour, les moindres productions de l'imagination populaire dans les pays lointains et dans les anciens âges, nous rejetons sans pitié les contrefaçons et les pastiches. Le vieux-neuf n'ose plus se montrer dans nos salons ni la ruine artificielle dans nos jardins. Ainsi en littérature, Mérimée, qui a contribué très efficacement à cette révolution du goût, se résignait facilement à la dépréciation inévitable dont

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elle frappait ses premiers ouvrages et surtout la Guzla .

Mais, en 1827, il subissait les influences du milieu littéraire où il travaillait et auquel plaisait le perpétuel mélange de la vérité et de la fiction. Entraîné par ses dons de conteur et par son instinct d'historien, il menait de front les deux vocations et prétendait les exercer ensemble, les employer aux mêmes travaux. De là naquirent la Jacquerie en 1828 et la Chronique du temps de Charles IX en 1829.

La Jacquerie a la forme d'un drame, mais n'en a que la forme. Mérimée avait lu tout ce qu'on pouvait lire alors sur ce milieu du xiv® siècle, époque troublée qui nous offre un spectacle si étrange et^ si fascinant. Stimulée par des souffrances sans nom, rhumanité s'agita, entrevit de redoutables vérités; puis, après quelques coups frappés à tâtons, retomba d'un despotisme sous un autre^ Si nous ne savions le dénouement, nous pourrions nous figurer un instant que 89 va succéder sans transition à la féodalité, mais une autre force, le pouvoir absolu des rois, allait se glisser entre le peuple et les grands, dominer pendant quatre siècles. Quelques pages suffiraient à un Michelet, à un Garlyle, à un Taine, pour nous montrer le gigantesque effort et le douloureux avortement. Mérimée entrevoyait ces choses; il les aborda à sa façon, les traita non par la synthèse, mais par l'analyse. Il collectionna les faits

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sociaux qui se sont passés sur différents points de la France entre la bataille de Poitiers et la mort du roi Jean, et il imagina de les condenser dans une action qui aurait pour théâtre un coin du Beauvaisis. Il ramassa méthodiquement tous les types du temps, routiers, hommes d'armes, moines et gens d'église, bourgeois et paysans. Chaque espèce avait ses variétés individuelles, chaque genre ses sous-genres; il n*en omit aucun. 11 eut ainsi à sa disposition une toile de fond, un immense amas d'accessoires, une armée de figurants et il crut son œuvre finie. Elle n'était seulement pas commencée. Il lui fallait oublier la moitié, les trois quarts, peut-être les neuf dixièmes de ce qu'il avait si péniblement recueilli, ne garder que l'âme, l'émotion, la fureur et la terreur du temps, et incarner ces sentiments dans trois ou quatre caractères sur qui se serait concentré notre intérêt. C'est ce qu'il n'a point fait. Notre attention abandonne sans cesse les héros du drame pour s'attacher aux comparses, ou plutôt il n'y a ni héros, ni comparses, ni drame, et notre impression est celle d'une foule agitée et confuse qui grouille au premier plan. De là un manque de perspective et un manque d'unité. La Jacquerie n'est ni du théâtre, ni de l'histoire ; mais elle contient, sous une forme pittoresque, l'exacte psychologie du temps.

Le succès de la Chronique fut beaucoup plus considérable. Il s'explique par la valeur même de l'ou-

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vrage et aussi par certaines circonstances particulièrement favorables qui lui assuraient à l'avance des lecteurs enthousiastes. Les volumes de Waller Scott étaient alors dans toutes les mains et leur vogue avait suffi non seulement à populariser le nom de l'auteur, mais à rendre presque célèbre le traducteur, M. Defauconpret. La Chronique était un roman de Walter Scott, assaisonné de l'esprit le plus franc et dégagé des longueurs qui alourdissent les Wavcriey Novels. Les romantiques, qui tenaient Mérimée pour un de leurs champions, ne pouvaient manquer de l'applaudir. Les classiques, en revanche, étaient forcés de rendre justice à ce style alerte et vif, en même temps que châtié, qui rappelait nos meilleurs modèles. Les partisans des études sérieuses trouvaient dans la Chronique des chapitres d'histoire comme, par exemple, ce beau portrait de La Noue que le Globe cita en entier au lendemain de l'apparition du volume. Les amis de l'érudition gaie — il y en avait beaucoup en France, à cette époque — admiraient dans le sermon du frère Lubin un excellent pastiche des prédicateurs de la Ligue. Ceux qui, avant tout, voulaient rire et aimaient l'esprit pour lui-mômo faisaient leurs délices de morceaux tels que les Heures ou les Deu.T Moines, Le public des cabinets de lecture qui demandait des émotions, de l'amour et du sang, se voyait servir ses aliments ordinaires qui ne perdaient rien de leur saveur à être apprêtés

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par un maître cuisinier. Enfin la Chronique était une œuvre d*actualité ou — comme nous dirions encore — un livre de combat. En rappelant les excès de la Ligue, elle attisait les colères libérales contre les nouveaux ligueurs de 1829.

Parmi les raisons qui firent le grand succès de la Chronique, il en est d'accidentelles et de transitoires; il en est aussi de permanentes et de définitives. Sans placer le livre aussi haut que l'avaient fait ses contemporains, elles l'ont maintenu à un rang très honorable parmi les œuvres qui durent et qu'on relit. Les passions religieuses ou antireligieuses ont beaucoup perdu de leur acuité, et les adversaires les plus décidés du catholicisme auraient mauvaise grâce à se dire ou à se croire menacés d'une Saint-Barthélémy. D'autre part, le roman historique ne jouit plus de la même popularité, çt les efforts intelligents, tentés pour le ranimer, n'ont pas encore réussi. Le public trouve que ce roman contient trop d'histoire; les critiques l'accusent de n'en pas contenir assez. Peut-être Mérimée lui-même, comme nous le verrons, a-t-il travaillé à répandre cette sévère façon de voir, et il se condamne en quelque sorte lorsqu'il condamne si durement, dans une de ses lettres, Walter Scott, son ancien modèle, devenu sa bête noire. Cependant on peut essayer de le défendre, cette fois encore, contre son propre dédain. L'histoire contenue dans la Chronique est-elle de la fausse et fantastique his-

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PREMIÈRES ANNÉES ET DÉBUTS LITTÉRAIRES. 35 toire comme celle du Vicomte de Bragelonne et du Chevalier de Maison-Rouge} Assurément non. Est-ce de la bonne et sérieuse histoire qui laisse derrière elle une notion absolument nette et juste? Oui, en ce qui touche la peinture des mœurs et des caractères, du cadre et des accessoires. Non, en ce qui touche le grand événement qui fait le fond du récit et le nœud du drame. On n'a pas assez remarqué la contradiction flagrante qui existe entre la préface et le roman. Dans la préface, le massacre des huguenots est présenté comme un accident, une explosion du fanatisme populaire, rendue vraisemblable par l'étrange état d'âme des Parisiens en iSja. Le roi est entraîné à la suite des Guises parce que toute révolution qui réussit prend une force irrésistible. Dans le roman, Charles IX joue le rôle d'un noir et lâche coquin. C'est lui, à n'en pas douter, qui est cause de la mort de Coligny, puisque, dans une scène très dramatique, il essaie de décider l'aîné des Mergy à se charger du crime. Et lorsque, le soir du ^4 août, Maurevel prend le commandement des chevau-légers pour leur faire jouer un rôle actif et important dans le massacre, il est porteur d'une commission royale. D'où il suit que Charles IX est responsable et du premier crime et de ceux qui vont suivre, qu'il est bien véritablement le meurtrier de l'amiral et l'organisateur de la Saint-Barthélémy. Évidemment si la préface a raison, le roman a tort,

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mais sur tous les points de détail, il défie la critique.

Soit qu'il obéît à sa propre nature qui excluait les émotions profondes, soit qu'il crût nécessaire d'atténuer l'atrocité d'un tel sujet, cette terrible tragédie est loin de donner, dans la Chronique de Charles IX, toute l'angoisse et toute l'horreur qu'elle nous semble contenir. Pourtant le tableau est fidèle et les cruels détails n'y manquent pas. Qu'est-ce donc? L'auteur ne perd pas un instant son sangfroid et sa bonne humeur. On sent en lui cette légèreté et cette insouciance qui ont été si longtemps un des éléments de notre caractère national et qui donnaient une teinte gaie à l'héroïsme des anciens Français. Nous, nous sommes tristes, nous prenons la vie et la mort au sérieux et nous imposons cette tristesse aux arts, à la littérature. Nous demandons une émotion qui aille jusqu'à la souffrance. Or, celle que Mérimée nous donne n'est qu'une émotion d'opéra à laquelle se mêlent l'amusement du spectacle et la pensée que tout à l'heure les morts viendront, comme dans le théâtre de Clara Gazul, s'incliner devant la rampe. Notre manière de sentir vaut- elle mieux que celle du public de 1829? Durera-t-elle ou sera-t-elle suivie d'un retour à l'âme gauloise? La Chronique de Charles IX perdra ou retrouvera des lecteurs suivant ces fluctuations de l'esprit national. De toute façon elle a définitivement

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PREMIÈRES ANNÉES ET DEBUTS LITTERAIRES. 37 échappé à Toubli qui menace toutes les œuvres très applaudies, une fois l'heure de la première vogue passée.

Cette vogue, succédant à l'accueil peu empressé que la Jacquerie avait reçu du public a eu de l'influence sur la destinée de Mérimée. Ce « méchant roman », comme il le désignait dans une lettre intime, parut démontrer que décidément sa vocation était d'être un conteur et que sa place n'était point au théâtre. L'année suivante, il employa pourtant la forme dialoguée dans les Mécontents et il y revint encore, longtemps après, dans les Deux Héritages y mais il est évident qu'il ne croyait pas faire du théâtre, pas même du théâtre impossible. Il fut fort étonné, presque contrarié, et passablement inquiet lorsqu'en î85o, Arsène Houssaye eut la fantaisie de faire jouer au Théâtre-Français le Carrosse du Saint- Sacrement. Malgré le talent des artistes, la pièce eut peu de succès et disparut promptement de l'affiche. Mérimée, attiré par un épisode émouvant de l'histoire de Russie, ébaucha un drame sur le a faux Démétrius » ; mais, défiant de ses forces, s'arrêta aux premières scènes. Une dernière fois, le théâtre vint le tenter sous la forme attrayante d'une collaboration avec Augier. Ils en causèrent beaucoup, mais rien ne fut fait, et nous n'en saurions rien sans cette volumineuse correspondance qui ne nous laisse ignorer aucune de ses velléités littéraires. Là

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se bornèrent ses expériences dramatiques. « Je n'ai aucune habitude de la scèpe, écrivait-il à Augustine Brohan, et je suis particulièrement impropre à écrire pour le théâtre. » Voilà où en était venu l'homme qu'on avait présenté au monde littéraire comme un nouveau Shakspeare! Il y avait un peu d'exagération ou d'affectation dans le jugement sévère qu'il portait ainsi sur lui-même. En réalité, il avait un grand défaut pour le théâtre : c'est qu'il prêtait sa langue, ses allures et son esprit à tous ses personnages. Il avait, par contre, une qualité maîtresse, la concentration; mais cette qualité devient elle-même un défaut, si elle est poussée trop loin. Certaines scènes, éparses dans ses œuvres de jeunesse, nous portent à regretter cette première vocation, si brillamment manifestée et si promptement abandonnée. En faisant de lui un conteur, le succès de la Chronique de Charles IX pourrait nous avoir privés d'un auteur dramatique.

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