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CHAPITRE II

« Je travaille extraordinairement, écrivait Mérimée à son ami Albert Stapfer, le i5 décembre 1828.... Si Dieu m'est en aide, je noircirai du papier en 1829. » Il se tint fidèlement parole. Cette année et celle qui suivit furent pour l'écrivain des années heureuses et fécondes. Il donna à la Revue de Paris plusieurs nouvelles qui mirent le sceau à sa jeune réputation. Dans la Vision de Charles XI, s'emparant d'un document historique, il préludait à ces effets de terreur dont il pensa atteindre le comble dans la Vénus drille, Tamango était une bizarre et émouvante histoire où l'intérêt se renouvelait et grandissait par une série de coups de théâtre inat-

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tendus. Les Mécontents^ satire dialoguée, mettait en scène les hobereaux royalistes et la clique qui soutenait Villèle et Polignac.

L'intérêt d'actualité qui s'attachait aux Mécontents n'existe plus pour une génération que ne menace aucun péril réactionnaire et clérical. Dans cet ordre d'idées on préférera les opuscules de Paul- Louis et même les Soirées de Neuilly. Les Mécontents ne sont plus qu'un document pour l'histoire des passions politiques et peut-être faut-il en dire autant du. Vase étrusque en ce qui touche la vie des salons. Ce récit n'est que l'idylle de l'adultère mondain à laquelle l'auteur a cousu tant bien que mal un brusque et tragique épilogue. Assez pauvre en luimême, il doit l'attention que nous lui donnons à un hors-d'œuvrc et à un portrait qui, lui-même, par sa minutie et son étendue, dépasse toutes les proportions de l'insignifiante action romanesque où il est encadré. Le portrait est celui d'Auguste Saint-Clair, en qui Mérimée se peignait complaisamment. Le hors-d'œuvre est une conversation de jeunes gens autour d'une table de restaurant. Un voyageur qui revient d'Orient déballe ses impressions. On y voit l'état d'âme des dandies avec leurs préoccupations ordinaires, leurs tics, leur argot, comme on trouve les « cocodès » du second Empire dans les petites scènes de la Vie Parisienne auxquelles restent attachés les noms de Gustave Droz et de Ludovic

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Halévy. Mérimée est un des créateurs du genre, et c*est dans ses nouvelles mondaines, comme le Vase étrusque et la Double Méprise, qu'il faut chercher la jeunesse élégante et impertinente de ce temps-là plutôt que dans les œuvres de Balzac et de Charles de Bernard, ses contemporains.

Personne ne méconnaît la valeur de ces notes prises sur la vie fashionable et rédigées par une plume fine et brillante. Mais un art bien supérieur se révèle dans quelques pages de la Partie de trictrac et surtout dans la scène où Roger, qui a triché au jeu, discute avec son ami et sa maîtresse la nécessité de son propre châtiment.

« Je ne savais que lui dire; je lui serrais les mains.... Enfin ridée me vint de lui représenter qu'après tout il n'avait fait perdre au Hollandais par sa tricherie que vingt-cinq napoléons.

— Donc, s'écrîa-t-il avec une ironie amère, je suis un petit voleur et non un grand! Moi qui avais tant d'ambition! N'être qu'un friponneau! »

Et il éclata de rire.

Je fondis en larmes.

Tout à coup, la porte s'ouvrit. Une femme entra et se précipita dans ses bras. C'était Gabrielle.

« Pardonne-moi, s'écria-t-elle en l'étreignant avec force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n'aime que toi. Je t'aime mieux maintenant que si tu n'avais pas fait ce que tu te reproches. Si tu veux, je volerai, j'ai déjà volé. Oui, j'ai vol', j'ai volé une montre d'or.... Que peut-on faire de pis?»

Roger secoua la tète d'un air d'incrédulité, mais son front, parut s'éclaircir.

« Non, ma pauvre enfant, dit-il en la repoussant avec dou-

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ceur, il faut absolument que je me tue. Je souffre trop. Je ne puis résister à la douleur que je sens là.

— Eh bien, si tu veux mourir, Roger, je mourrai avec toi. Sans toi, que m'importe la vie! J'ai du courage, j'ai tiré des fusils : je me tuerai tout comme un autre.... D'abord, moi qui ai joué la tragédie, j'en ai Thubiludc. o

Elle avait les larmes aux yeux en commençant : cette dernière idée la fit rire et Roger lui-même laissa échapper un sourire. , ^

« Tu ris, mon officier, s'ccria-t-elle en battant des ftiuins et en l'embrassant : tu ne te tueras pas ! »

Cette page est haletante. L'auteur n'y a pas laissé entrer un seul mot qui ne contienne de l'émotion et ne porte un nouveau coup à notre sensibilité. La mort de Roger à bord de la frégate attaquée par les Anglais n'est pas moins étonnante par sa forte et magistrale brièveté. Dans Mateo Falcone, il faudrait tout citer depuis le moment où le drame s'engage jusqu'au terrible dénouement. Chargé de garder la maison en l'absence de son père Mateo et de sa mère Giuseppa, le petit Fortunato a donné asile à Giannetto, le proscrit qui, blessé à la jambe, n'a plus la force de se traîner jusqu'au maquis. Est-ce humanité chez l'enfant? Il a plutôt agi par orgueil, pour obéir à ce vague instinct de braver la loi et surtout parce qu'il sait que son père, s'il eût été là, aurait fait de même. Il cache Giannetto sous un tas de foin et, sur ce foin — détail où Mérimée peint l'astuce des primitifs, — l'enfant a installé la chatte avec ses petits. Mais voici l'officier Gamba avec ses voltigeurs, à la recherche du bandit. Il cajole, il menace;

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CARRIÈRE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 43 enfin, il s'avise de promettre une montre au petit Fortunato.

Il approchait toujours la montre, tant qu'elle touchait presque la joue de Tenfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité; sa poitrine nue se soulevait avec force et il semblait près d'étouffer. Cependant* la montre oscillait, tournait et, quelquefois, lui touchait le bout du nez. Enfin sa main droite s'éleva peu & peu vers la montre. Ses doigts la touchèrent et elle posait tout entière dans sa main, sans^ que Tadjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne. Le cadran était azuré; la boîte nouvellement fourbie. Au soleil, elle paraissait toute de feu.

Fortunato cède à la tentation; d'un coup d'œil il désigne la cachette du malheureux. La capture de Giannetto, le retour de Mateo, le départ du prisonnier et le supplice de l'enfant exécuté et enterré par son père au fond d'un ravin, tout cela est non pas raconté, mais montré. Point d'explications ni de réflexions, aucune épithète parasite, rien que des faits et, parmi ces faits, il n'en est pas un seul qui soit insignifiant. On aurait peine à trouver dans notre littérature un autre exemple d'un pareil drame, ramassé ainsi en dix pages; à moins de le demander encore à Mérimée lui-même.

En effet V Enlèvement de la redoute n'est pas inférieur à Mateo Falcone. Peut-être fut-il écrit au sortir d'une de ces étourdissantes conversations avec Stendhal, où toutes les proportions et la perspective de l'histoire officielle étaient renversées, où les

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héros devenaient des pygmées, et réciproquement, où les actes les plus extraordinaires paraissaient tout simples, tandis que les faits les plus imperceptibles prenaient une valeur saisissante.

Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressaient autour de lui; je m'approchai.

« Où est le plus ancien capitaine ? • demanda-t-il à un sergent.

Le sergent haussa les épaules d'une manière très expressive.

« Et le plus ancien lieutenant

— Voici monsieur qui est arrivé d'hier », dit le sergent d'un ton tout à fait calme.

Le colonel sourit amèrement.

« Allons, monsieur, vous commandez en chef. Faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l'ennemi est en force, mais le général G*** va vous faire soutenir.

— Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé.

— F..., mon cher, mais la redoute est prise. •

N'est-ce pas l'épopée impériale en raccourci? Le lieutenant qui est arrivé de la veille et qui se trouve commander un régiment comme « le plus ancien » symbolise d'une manière effrayante cette race d'hommes extraordinaires, cette course à la gloire, cette terrible loterie où ils mettaient leur vie pour enjeu et où les survivants gagnaient des trônes ou des bâtons de maréchaux. La nouvelle se termine par un gros mot sublime comme s'était terminée au moment de la catastrophe suprême l'histoire vraie de ces vingt années.

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Dans ces trois nouvelles, Testhélique de Mérimée rappelle celle d'un art différent, qu'il a lui-même définie avec un goût très sûr et très pénétrant : celle du graveur en médailles. L'artiste est assujetti à toutes les difficultés du bas-relief et à toutes les exigences de la sculpture. Dans ce cercle qui compte deux ou trois pouces de diamètre, il doit donner la vision des foules, l'illusion des lointains, la sensation du grand. Pour le faire, il ne peut, comme le peintre, se réfugier dans le vague de l'esquisse. Il faut être suggestif sans cesser d'être précis : c'est donc le triomphe de l'art. qui choisit et ne se permet pas un trait inutile ou médiocre. Tel est le tour de force qu'il a plu à Mérimée d'exécuter et ses nouvelles sont les a médailles » de notre art littéraire.

La modestie sied, dit-on, au talent, mais il £st bien rare que nous puissions la contempler avec cette parure et le Mérimée de 1829 ne réserve pas cette joie à son biographe. Jeune homme à bonnes fortunes et auteur à succès, les salons le gâtaient comme ses parents l'avaient gâté, tout petit, à la maison. Les taquineries du collège qui avaient glissé leur amertume salutaire dans l'intervalle étaient oubliées; il nageait en pleine adulation et il recherchait surtout la société des femmes qui sont des artistes-nées en flatterie. Bien reçu chez la Pasta, il était le confident de Mme de Mirbel, la célèbre miniaturiste, et de Mme Ancelot, l'un des bas-bleus les plus en vue

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46 PROSPEU MÉRIMÉE.

de l'époque. Mme Récamier, qu'il détestait, mais qui ignorait cette antipathie ou qui désirait la vaincre, voulait faire de lui un secrétaire d'ambassade. On le fêtait dans les salons doctrinaires à cause de sa brillante tenue et des gages qu'il avait donnés à la cause libérale. Quand on enterra, avec une pompe républicaine, le général Foy, il fut un des porteurs du cercueil et figure comme tel dans le fameux bas-relief de David d'Angers. Sans déplaire aux classiques, il était considéré comme un des chefs du romantisme. On le voit en relations fréquentes avec Hugo, sollicitant et obtenant des places pour la première d'Hernanl, donnant, à propos du dénouement de Marion Delorme, un conseil qui fut suivi, reçu chez les Hugo, sur le pied de la plus amicale familiarité. « M. Mérimée venait quelquefois, lisons-nous dans Victor Bugo raconté par* un témoin de sa vie. Un jour qu'il dînait et que la cuisinière avait manqué complètement un plat de macaroni, il offrit de venir en faire un, et, à quelques jours de là, il vint, ôta son habit, mit un tablier et fît un macaroni qui eut autant de succès que ses livres. »

Après avoir fait manger du macaroni à Victor Hugo, il se crut de force à lui faire avaler Stendhal. Il les invita à venir chez lui le même jour. Sainte- Beuve a raconté cette curieuse soirée où l'auteur de Racine et Shakspeare et l'auteur de la préface de Crom^veli se regardaient en faisant le çi*ob dos

« comme deux chats de gouttières opposées ». Cette soirée fut décisive : le gros de l'armée romantique suivit Hugo, et Stendhal demeura un isolé. Les deux « gouttières » ne devaient et ne pouvaient se réconcilier.

Mérimée ne paraissait guère s'en inquiéter. Très consciencieux, très appliqué, il ne faisait rien sans le faire à fond et sans s'y donner tout entier. Mais il cachait avec le plus grand soin le bénédictin sous le dandy. Des passions littéraires? Il eût rougi d'en montrer aucune. Qu'importait la grandeur ou la décadence des écoles? Un nœud de cravate, un sourire de jolie femme, voilà les grandes affaires de ce monde. Celte affectation — car c'en était une, assurément — avait pour but de placer un rempart entre lui et les a cuistres ». Par ce mot, alors fort à la mode, il entendait tous ceux qui avaient une conception de la vie différente de la sienne : les gens qui possèdent une femme et des enfants et qui les aiment, qui se lèvent de bonne heure et se couchent tôt, qui portent des vêtements défraîchis et n'entendent rien à la musique italienne ni à la cuisine cosmopolite; en un mot, les honnêtes gens, qui ont souvent le malheur d'être ennuyeux et quelquefois le malheur encore plus grand d'être vulgaires.

Vers le même temps David d'Angers écrit dans son journal : « Mérimée parle peu. Il joue avec un album, insoucieux de ce qu'il dit^ affectant les ma?

nières d'un sceptique et d'un homme blasé, mais observant néanmoins les détails avec une extrême finesse. Une certaine timidité, une retenue qui perce toujours à travers l'aplomb que lui fait prendre son excessive confiance dans son mérite forment le fond de son caractère. »

De ce croquis rapide il faut rapprocher le portrait très étudié que Mérimée a tracé de lui-même, sous le nom de Saint-Clair dans le Vase étrusque :

« Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais... sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants : dès lors il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, en les renfermant en luimême, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; et, dans la solitude, son imagination, inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.... Après tout Saint-Clair était un homme assez facile à vivre et ses défauts ne nuisaient qu'à lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. D'ailleurs il était grand, bien fait; sa physionomie était noble, spirituelle, presque tou-

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CARRIERE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 40 jours trop grave; son sourire était plein de grâce ». Un dernier trait s'ajoute un peu plus loin à cette description physique : « En parlant, il fallait qu'il eût toujours quelque chose entre les mains ». Surtout il ne faut pas oublier le point capital : « Saint- Clair "imait les femmes, dont il préférait la société à celle des hommes. Mais on ne pouvait reconnaître celle à laquelle- il était particulièrement attaché que par le soin qu'il mettait à éviter de prononcer son nom ou, tout au moins, à ne jamais l'accompagner d'une expression favorable. »

Ces deux images sont fort différentes. Cependant elles contiennent quelques traits communs. Si l'on fait, dans la première, la part de la malveillance, — David était alors brouillé avec l'auteur du Vase étrusque, -^ et, dans la seconde, la part d'une inévitable complaisance, on arrivera, je croîs, à réconcilier les deux portraits. L'un représente, avec une sincérité un peu maligne, le Mérimée extérieur, le Mérimée visible; l'autre nous révèle, en l'idéalisant, le Mérimée intime. A eux deux, ils se complètent; ils nous expliquent pourquoi le même homme faisait aux étrangers, aux passants l'effet d'un fat haïssable, pourquoi, en revanche, il était fort aimé de ses amis.

Les uns avaient raison, mais les autres n'avaient pas tort. Je pourrais multiplier ici les exemples et opposer les témoignages. En regard d'une lettre où M. Albert Stapfer me parlait de « son bon Prosper »,

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50 PHOSPER MÉRIMÉE.

au dévouement duquel il n'avait jamais fait appel en vain pour soulager une infortune intéressante ou encourager le talent inconnu, il me serait facile de placer une autre lettre où la comtesse de Gasparin me dépeignait « cet horrible, ce diabolique Mérimée » qui s'était amusé à la scandaliser et à TefiTrayer, toute jeune femme, par le cruel et dégoûtant récit d'une exécution capitale. Un autre jour, comme elle partait pour l'Espagne, elle avait essayé d'obtenir de lui quelques inspirations pour se guider dans son pèlerinage artistique et n'avait pu lui arracher qu'une recette de cuisine. Tourguéneff exprimait admirablement cet étrange dualisme de Mérimée, dans des paroles qui ont été recueillies de sa bouche et qui me sont rapportées par un témoin très sûr : « La sensibilité, disait-il, était le vrai fond de son caractère, mais il vivait masqué ». Et Tourguéneff ajoutait : « J'étais une des bien rares personnes devant qui il déposât son masque. Il venait quelquefois me voir uniquement pour respirer à l'aise, avoir des épanchements sans crainte du ridicule, ôter son masque !»

Quant aux « affreux tourments » dont souffrait Auguste Saint-Clair et, par conséquent, Prosper Mérimée, on peut les attribuer à une première liaison dont l'héroïne et les circonstances nous sont mal connues. Tout ce que nous savons, c'est qu'à ce moment il faillit faire « une grande sottise ». Nous savons

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aussi qu'elle était dévote et qu'elle le tracassait de ses scrupules. Fut-ce une souffrance ou un aiguillon? En tout cas, celte femme, en posant pour le caractère de Mme de Turgis (dans la Chronique de Charles IX) avait payé l'auteur des angoisses de l'amant.

Ces douleurs, semble-t-il, ne lui faisaient pas perdre un coup de dent à ce « banquet de la vie » qui avait pour lui un menu si appétissant. Dès l'année i825, il avait fait un voyage en Angleterre, avec Etienne Delécluze, le peintre Eugène Delacroix et Duvergier de Hauranne, qui désirait étudier de près le mécanisme des élections anglaises. C'est alors que Mérimée se lia avec Ellice, plus tard l'un des Whlps du parti libéral, dont il resta l'ami jusqu'à sa mort, et avec l'avocat Sutton Sharpe, qui devint un de ses compagnons de plaisir. En i83o. il visita l'Espagne. Plus d'un souvenir pittoresque et d"une aventure personnelle qui trouva place dans son œuvre de romancier date de ce voyage où il avoue « avoir fait mille folies ». Ainsi le prototype de Carmen pourrait bien avoir été certaine gitana, rencontrée aux environs du Généralife et qu'il put apprivoiser à demi. La première répugnance une fois surmontée, les corridas le fascinèrent à ce point qu'il se surprit applaudissant avec fureur non le toreroy mais l'animal. Le musée de Madrid, avec ses admirables Velasquez, lui réservait des émotions plus nobles : il les goûta pleinement. A Madrid, il fit la

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connaissance du comte et de la comtesse de Teba, et vit pour la première fois la future -impératrice des Français, alors âgée de quatre ans.

Pendant qu'il voyageait à travers les Espagnes, s'arrêtant dans les plus humbles posadas et s'initiant le plus qu'il pouvait à la vie intime, aux mœurs populaires, les Français avaient fait une révolution « à son bénéfice » (le mot est de lui) ; et, en effet, lorsqu'il arriva à Paris, il s^aperçut qu'il était, ainsi que bien d'autres, un des vainqueurs de Juillet sans avoir pris part à la bataille. M. d'Argout, nommé ministre de la marine, le choisit pour son chef de cabinet. De la Marine, il passa au Commerce, puis à l'Intérieur, toujours accompagné de Mérimée qui dut se trouver un peu moins incompétent et moins dépaysé dans ce dernier département auquel se rattachait alors le service des Beaux-Arts.

Ce que nous entrevoyons de M. le chef du cabinet n'a rien de bien édifiant. Dans les lettres qu'il écrivait à Stendhal, — lettres passablement scandaleuses et fanfaronnes, qui n'ont pas été publiées parce qu'elles ne pouvaient pas l'être, — il se donne pour un homme qui n'a rien à faire et qui s'ennuie. Il emploie le temps et le papier du gouvernement à informer le consul de Givita-Vecchia des menus cancans du monde artistique et littéraire. On le voit, dans ces lettres, occupé de fort petites choses et méprisant ceux qui sont occupés de choses sérieuses.

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Il s'y moque de tout le monde à commencer par son chef. « Apollinaire (c'est le nom convenu pour dési* gner le comte d'Argout) devient tous les jours plus cruche. » Le nez d'Apollinaire remplit des pages qui sont plus impertinentes que spirituelles. Il ne faut pas ignorer qu'au moment où les deux compères se gaussaient de lui si librement, Apollinaire se donnait mille peines pour faire nommer l'un maître des requêtes et décorer l'autre.

On a retrouvé et publié en fac-similé une feuille qui porte l'en-tête officiel du ministère et du cabiTiet, et par laquelle Mérimée invitait à dîner Eugène Delacroix. L'artiste dessina sur la page blanche un lion du Jardin des plantes, puis déchira la lettre pour conserver le croquis, mais les pattes du lion débordent sur la feuille où Mérimée avait écrit. C'est au café de la Rotonde, dans le jardin du Palais- Royal que se rencontraient les dîneurs, — sans doute les « huit » dont il est question dans une lettre à Mme de Montijo. C'étaient, outre Mérimée et Delacroix, le médecin Koreff, Horace de Viel- Castel, le baron de Mareste, plus Sharpe et Stendhal lorsqu'ils étaient à Paris. Alfred de Musset se joignait souvent à eux, et, au dessert, donnait tristement en spectacle les impures ardeurs de sa jeunesse, si vite épuisée. Les lettres inédites dont il vient d'être parlé ne laissent pas d'illusion sur la manière dont ces jeunes hommes — parmi lesquels

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plus d'un était vieux — employaient leurs soirées, et lorsque Mérimée, dans une lettre à sa benoîte correspondante de 1837, comparant les soupers du second Empire aux soupers de i8'i(), donnait l'avantage à ceux-ci au point de vue de l'esprit et de l'élégance des mœurs, soyons persuadés que sa mémoire avait de flatteuses défaillances ou que la distance, comme il arrive, parait étrangement les objets.

C'est à peu près vers ce temps que se noua, sous les auspices de Sainte-Beuve, sa courte et malheureuse liaison avec Mme Sand. Elle s'enfuit presque aussitôt, révoltée par l'ironie et la sécheresse de Mérimée, qui l'avait considérée comme une simple aventure et fit à ce sujet, dit-on, parmi ses intimes, de cruelles confidences. Le bas-bleu n'était pas son fait, au moins à cette époque de sa vie : il préférait l'aventurière ou la grande dame. C'est pourquoi il passait et repassait du monde dans ce qu'on a appelé depuis le demi-monde, indulgent aux rats, assidu auprès des marquises, s'amusant des unes et amusant les autres. Il lui arrivait de terminer dans les coulisses de l'Opéra une soirée commencée dans le salon de Mme de Boigne ou à l'hôtel Castellane.

Il est fort difficile de rendre aimable cette période de la vie de Mérimée ; le plus complaisant ou le plus effronté des entrepreneurs de réhabilitations posthumes y échouerait. Tout ce que peut tenter le

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CARRIÈRE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 55 biographe, c'est de la circonscrire, en prenant acte d'une phrase que Mérimée a laissé tomber dans sa correspondance avec l'inconnue. Il déclare n'avoir été réellement et pratiquement un mauvais sujet que pendant deux ans. Durant ces années-là, on le croyait encore vertueux. Depuis, quoiqu'il soit revenu à une plus sage existence, il a vécu sur sa mauvaise réputation. Gomme Mérimée s'accuse plus souvent qu'il ne s'excuse, il n'y a aucun inconvénient à le croire. Où placer ces deux années de dissipations? Évidemment entre i83o et i8'34. Ce furent des années stériles. Elles forment presque un vide dans la bibliographie de ses œuvres. A part un ou deux articles de biographie ou de critique, on n'y voit figurer que la Double Méprise, qui n'est certainement pas un de ses bons ouvrages. C'est le début d'un roman qui avorte et se réduit à la psychologie minutieuse d'un caractère féminin. Encore celte psychologie n'est-elle ni très claire ni très vraisemblable. Le dénouement est trop inattendu pour émouvoir, et on sent que l'auteur n'y croit pas. Au lieu de cette concentration dramatique, qui est si remarquable dans Mateo Falcone et dans V/Mcvement de la redoute, nous trouvons un mélange de langueur et d'affectation, un souci de l'éliquelle mondaine qui énerve le talent. Le dandy mène au snob et la fatuité de l'homme gagne peu à peu l'écrivain. Des années stériles, avons-nous dit? Elles sont pis

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que stériles, elles sont destructives. Une froide et mesquine élégance a remplacé la libre allure des premières années; la sève imaginative va s*appauvrissant; il semble que la faculté littéraire se rétrécisse chaque jour comme la fameuse peau de chagrin du romancier. Dans les Ames du purgatoire, où il a prétendu moderniser la légende de Don Juan de Marana, que de longueurs, que d'ennui, quelle complication d'aventures insipides, et comme le récit se traîne jusqu'aux environs du dénouement !

Là le vrai Mérimée se réveille pour nous montrer Don Juan qui assiste à ses propres funérailles/ La scène est sinistre, sombre et forte. C'est une de celles où s'efface, pour un moment, cet éternel sourire qui nous fatigue et nous blesse.

Mérimée ne marchait pas, comme son héros, vers une de ces mystérieuses et soudaines révolutions intérieures auxquelles se prêtent mal nos âmes modernes et nos milieux tempérés. Mais diverses causes se réunirent pour produire un grand changement dans sa vie. D'abord M. d'Argout quitta le ministère. Pour récompenser Mérimée des services qu'il était censé avoir rendus comme chef de cabinet, on lui donna l'inspection générale des monuments historiques en remplacement de M. Vitet. Dès lors il dut passer plusieurs mois hors de Paris, s'initier à des études sévères, vivre en constantes relations avec des hommes qui ne ressemblaient

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guère aux viveurs du café de la Rotonde. Dans cette correspondance avec Stendhal, jusque-là exclusivement frivole et ordurière, une lettre datée d'Allemagne en i836 laisse apercevoir deux sentiments très sérieux et très honorables. L'un est l'inquiétude que lui cause la santé de son père. Léonor Mérimée allait bientôt mourir et cette circonstance devait lui créer des devoirs, resserrer l'intimité du fils et de la mère, en les rendant nécessaires l'un à l'autre. L'autre sentiment est le désir de protéger une femme contre une malignité toujours en éveil. Stendhal, qui ne connaissant pas encore la comtesse de Montijo, avait plaisanté Mérimée à son sujet : « Je ne voyage pas ai>ec une admirable Espagnole, écrivait-il d'Aix-la-Chapelle le 5 juillet i836. Je vous mènerai à mon retour chez une excellente femme de ce pays, qui vous plaira par son esprit et son naturel. C'est une admirable amie, mais il n'a jamais été question de chair entre nous. Elle est un type très complet et très beau de la femme d'Andalousie. C'est la comtesse de Montijo, autrefois comtesse de Teba, dont je vous ai souvent parlé. »

Cette amitié devait avoir une bien grande influence sur les dernières années de sa vie : elle agit, dès lors, d'une manière sensible sur ses idées et sur ses travaux. Mme de Montijo était la personne la plus propre à lui apprendre comment on peut vivre dans le grand monde, en partager l'activité, en aimer les

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plaisirs, sans en copier TafFectation et sans en subir l'étiquette. Elle fut un appui et une introductrice inestimable aux recherches de Mérimée sur FEspagne et elle eut sa part dans la formation définitive de son idéal politique et historique.

Dans la lettre à Stendhal que je viens de citer, après avoir parlé de Mme de Montijo, Mérimée ajoutait ; « Je suis grandement et gravement amoureux d'autre part ». En effet, c'est en iS'i'] qu'allait commencer cette liaison qui dura jusqu'aux premières années de l'Empire. Mme *** appartenait, par sa naissance et par son mariage, aux premières familles de la société parisienne sous le régime de Juillet. Son mari occupa longtemps de hautes et délicates fonctions ; son salon était un rendez-vous pour les hommes politiques et les gens d'esprit. Mérimée était fier de l'amour qu'il avait inspiré à cette dame et de l'amour qu'il avait pour elle. Il eût voulu en conserver pieusement le souvenir et mesurait la place qu'elle avait tenue dans son existence au vide qu'elle y laissa en se retirant. Il n'avait plus, prétendait-il, le courage d'écrire maintenant qu'elle n'était plus à son côté. Il avait donc écrit pour elle pendant plus de quinze ans?

Lorsque Mérimée voulait persuader à ses correspondantes et se persuader à lui-même qu'en composant ses livres, de i836 à i852, il n'a jamais songé au public, mais qu'il a désiré plaire à une seule per-

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sonne, en un mot qu'il n'a jamais été liomme de lettres sinon à la façon de Dante composant la Vita nuova, croyons-le un peu, mais ne le croyons pas trop. Il y avait peut-être plus de littérature dans son amour que d'amour dans sa littérature.

Ce qui doit nous rendre un peu sceptiques sur ce point, c'est que cette liaison coïncida non seulement avec une foule de caprices passagers, mais avec une certaine aventure demeurée secrète et qui prit aussi les allures d'une passion. Dès l'année i83i, il avait reçu d'une lectrice de la Chronique^ qui signait Lady A. Seymour une lettre caractéristique à laquelle il avait cru devoir répondre. Une correspondance s'engagea, sur ce ton hardi, railleur et tendre qui convient aux conversations de bal masqué. Mais on ne peut le soutenir longtemps et cet amour épistolaire serait mort d'inanition si la jeune fille n'avait consenti à se laisser voir. Plus de Lady Seymour : l'inconnue s'appelait Jenny Dacquin ; elle était la fille d'un notaire de Boulogne-sur-Mer. C'est en Angleterre qu'eut lieu leur première entrevue et la correspondance reprit de plus belle. Mlle Dacquin, qui semble avoir été assez indépendante d'allures, habitait Paris pendant une partie de l'année. Elle rencontrait l'écrivain dans une maison tierce. Elle lui accorda des rendez-vous au Louvre dans la galerie des Antiques, puis au Jardin des Plantes, et enfin dans les bois de Meudon.

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En choisissant des lieux de plus en plus solitaires, Mérimée semblait suivre un plan de séduction; de son côté, Mlle Dacquin, qui probablement ne savait rien de Mme ***, dut nourrir longtemps l'espoir d'un dénouement matrimonial. De là une lutte qui, en se prolongeant, mit enjeu toutes les ressources de leur esprit et tous les aspects de leur caractère. Ce serait peu, pour nous intéresser, qu'un caprice masculin, irrité par la résistance d'une jeune personne machiavélique qui prétend être épousée. Mais à lire leur correspondance, il semble bien que tous deux aimaient. Je me trompe en disant : leur correspondance. Nous n'avons que les lettres de Mérimée : il nous faudrait celles de son adversaire. A l'époque où lé nom de la destinataire de ces lettres était encore un mystère, il a plu à une femme du monde désœuvrée de combler cette lacune et de nous donner la série des lettres de l'amoureuse. Le volume a paru sous ce titre : Passion d'un auteur *. Personne ne s'y est trompé et ne pouvait s'y tromper. Si Mérimée avait reçu ces lettres-là, il n'aurait pas aimé aussi longtemps. Il faut, sans doute, regretter les vraies lettres, mais le caractère de ceux et de celles auxquels nous écrivons se lit, à la longue, dans tout

1. Celle dame — une Américaine, parail-il — prétendait avoir écrit avec une extrême émolion. Elle était presque arrivée à se persuader qu'elle était vraiment « Tlnconnue ». Un jour, on la trouva tout en larmes, on l'interrogea, cl elle dit en sanglotant : « Mérimée vient de mourir! »

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ce que nous leur adressons. Nous savons de Tinconnue tout ce qu'il est nécessaire de savoir et nous ignorons d'elle tout ce qu'il est à propos d'en ignorer. Elle nous paraît inégale, fantasque, coquette, précieuse et même un peu pédante. Peut-être se donnait-elle quelques-uns de ces défauts pour lui plaire ou pour le piquer au jeu. Peut-être ne fut-elle, au fond, qu'une petite bourgeoise sentimentale, naïvement éprise, mais raisonnable et sage, qui avait rêvé d'être la femme d'un homme célèbre. Lorsqu'elle vit son ambition définitivement irréalisable, n'y eut-il pas une crise suprême ? Vers ce temps-là, les lettres se font plus rares, semblent près de cesser tout à fait; puis elles reprennent sur le ton d'une calme intimité, qui devait cacher, d'un côté du moins» bien des désenchantements et des regrets.

Que Mlle Dacquin nous ait dissimulé quelque partie de la vérité, il n'en reste pas moins qu'elle a tenu une place et exercé une influence sur la vie de Mérimée, sur cette vie intérieure dont s'alimente et s'inspire le talent du romancier. Cette influence s'ajoute à celle de la mère, de l'amie et de la maîtresse. H est bien difficile de leur faire leur part à chacune, mais qu'on rapporte l'heureux phénomène à leur présence dans sa vie et à leur action sur sa pensée ou au changement d'existence et à l'exercice d'une profession admirablement adaptée à ses aptitudes et à ses goûts, les années qui s'écoulent de

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i836 à 1848 nous font assister à une seconde floraison de la faculté littéraire chez Mérimée dans trois ordres difl'érents. Conteur, critique d'art, historien, son œuvre est triple et, quoique fort inégale en importance et en résultats dans ces trois domaines, elle n'est méprisable sur aucun.

Durant cette période, il écrivit et publia successivement la Vénus d'Ille (1837), Colomba (1840), Arsène Guillot (i844), Carmen (1845) et VAbbé Aubain (1846). Cette dernière nouvelle, très courte, n'est qu'une ingénieuse et scabreuse plaisanterie. Un petit prêtre de campagne utilise au profit de son avancement l'illusion d'une grande dame désœuvrée qui croit l'avoir troublé et qui l'éloigné en lui faisant attribuer une cure plus importante. Le lecteur qui a cru lire le début d'un roman à émotions sacrilèges, est mystifié, comme la grande dame, par ce paysan séminariste, moitié pédant, moitié rustre, qui est de la famille des faux ingénus de Voltaire.

La Vénus cCllle a été inspirée à Mérimée par un récit d'un chroniqueur latin du x" siècle que l'on trouvera dans le Corpus Illstoriarum, d'Eckhardt (Leipsick, 1723), et que Villemain a cru devoir transcrire tout entier dans son Histoire de Grégoire VII, Cette légende avait fait fortune au moyen âge, car elle a été traduite, fort maladroitement d'ailleurs, par l'un des auteurs de nos fabliaux. Dans le latin du texte

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CARRIÈRE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 63 primitif, elle garde encore une saveur étrange et mêle, dans une confusion d'idées bien singulière, la sorcellerie, le diable et les dieux antiques, la mythologie païenne et le symbolisme chrétien. Tous les éléments du conte moderne s'y trouvent : la partie de paume, l'anneau passé au doigt de la statue, la visite nocturne de la déesse. Mais Mérimée leur a donné un caractère tout différent. D'abord, pour expliquer la présence de la statue dans un milieu sauvage, propre à la culture des superstitions et à l'éclosion de la peur, aucun endroit n'était mieux choisi que la maison d'un vieil archéologue riche, bavard, érudit d'une érudition excentrique et incohérente, qui aime à faire des fouilles et à disserter sur ses trouvailles. Mérimée l'a peint d'après nature et de verve, il a composé ce type avec mille traits observés durant ses tournées d'inspection. Quant à la statue, elle est Quelconque dans le chroniqueur du x® siècle : Mérimée lui a donné une physionomie, une personnalité. Elle exprime la méchanceté séduisante, l'amour impérieux et cruel qu'il comprenait si bien chez la femme et qui exerçait sur lui une irrésistible attraction. Ce n'est là qu'une impression jetée dans notre esprit, mais elle y germe et y porte fruit. A côté de cette vague menace, il en est une autre, beaucoup plus positive, quoique à peine indiquée : c'e&t le ressentiment du Navarrais battu dans la partie de paume par le nouveau marié. Nous sen-

tons que ce jeune homme se trouve entre deux dangers : l'un réel, qui nous inquiète; l'autre, absurde, qui nous inquiète davantage. Le chroniqueur Hermann Corner écrivait pour des lecteurs semblables à lui-même. Le surnaturel leur semblait la chose la plus naturelle du monde. La statue avait le droit de venir toutes les nuits réclamer sa part d'amour conjugal sans que personne s'en formalisât et surtout sans que l'habitude diminuât la terreur. Mais l'au* teur de la Vénus d'Ille savait que ses lecteurs modernes auraient d'autres exigences, que la terreur ne pouvait être, chez eux, qu'une impression passagère, irraisonnée, un simple frisson; que mon» trer le fantôme, c'est le rendre ridicule, c'est le rendre impossible. Un souffle passe dans nos cheveux et nous fait tressaillir. La raison se redresse, après une courte défaillance; la logique ergote et réclame. Le surnaturel s'évanouit, laissant en nous une subtile appréhension, un doute et comme un regret. « Pourtant si c'était l'impossible qui était le vrai ! » La Vénus d'Ille est le type de ces nouvelles à deux issues, et Mérimée la considérait comme son chef-d'œuvre, parce qu'il y avait consciencieusement observé toutes les règles qui constituent, en littérature, l'art de faîre peur. Mais il y a, en pareil cas, quelque chose de meilleur que les recettes : c'est d'éprouver soi-même l'impression qu'on veut produire. Mérimée a vraiment trop de sang-froid, et de

là vient que la Vénus d'Ille, aujourd'hui, nous charme bien plus qu'elle ne nous épouvante.

Le petit roman de Colomba a été écrit au cours d'une tournée que l'auteur fit en Corse pendant l'année 1840. Tandis que, dans Mateo Falcone, il peint la Corse imaginée d'après des récits de voyage, on sent, dans Colomba, la précision des choses vues. Mœurs et paysages sont rendus avec une grande sincérité de touche, mais avec une sobriété dans le pittoresque qui semblera pauvre si on la compare à l'outrance descriptive de la présente génération littéraire. Quant à Colomba, il paraît l'avoir peinte, aussi, d'après nature, mais avec certaines précautions : a J'aurais pu la faire plus ressemblante, écrivait-il en réponse aux compliments dont l'accablait M. Lenormant, mais j'ai craint Voffensionem gentium ». Crainte salutaire au point de vue artistique. Plus réaliste, la peinture — ou le portrait — de Colomba n'aurait pas obtenu cet éclatant, cet universel succès qui le mûrit pour l'Académie française. Qu'est-ce donc que Colomba? Une jeune fille qui reste une jeune fille tout en ne respirant que bataille et vengeance, un cœur virginal où la haine tient la place de l'amour. Cette naïve férocité, tempérée par des touches familières , embellie et rehaussée d'une, poésie qui n'est pas moins naïve elle-même et que Mérimée avait su extraire des coutumes locales, la patience, la ruse, l'obstination, une

sorte d'héroïsme, toutes les vertus sauvages mises au service de l'idée fixe qui habite sous un front pur et candide : te!fî sont les traits qui font à la petite héroïne corsa une place à part dans notre littérature. En beaucoup de points, Mérimée était un homme du xviii® siècle, mais il avait, en commun avec nous, le goût, la curiosité, la passion des primitifs. Romancier, philologue, historien, il les a cherchés partout avec une sympathie qui ne s'est jamais démentie. Il eût volontiers frayé avec eux en dépit des dangers que pouvait présenter un tel commerce. Au cours de son voyage à travers l'Asie Mineure, en 1840, il sollicita vainement l'hospitalité d'un campement de Tartares, et il compta parmi ses meilleurs souvenirs une soirée passée dans l'intimité des gitanos de Barcelone. Dans cette recherche des passions et des instincts primitifs, il n'a jamais fait une plus heureuse découverte que Colomba, parce qu'il n'a jamais imaginé un contraste plus vivant ni plus juste. Colomba est une fleur de sauvagerie. Gracieuse comme le jeune fauve qui est sanguinaire et n'est point méchant, elle reste la plus ingénue et la plus fascinante incarnation de la barbarie, de l'éternelle et irréductible barbarie qui est le fond de l'homme et qui reparaît sans cesse soUs une mince couche de civilisation. Dans la dernière scène, celle où Colomba victorieuse se repaît encore une fois du désespoir de son ennemi vaincu,

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=y5rp^'

CARRIÈRE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 67 Tavocat Barricini, le vieux tronc mort, sur lequel rien ne fleurira plus, l'horreur l'emporte décidément sur la sympathie et nous laisse une impression vraiment puissante.

... Elle s'approcha du yieillard jusqu'à ce que son ombre vint lui ôter le soleil. Alors le pauvre idiot leva les yeux et regarda fixement Colomba qui le regardait de même, souriant toujours. Au bout d'un instant, le yieillard passa la main sur son front et ferma les yeux comme pour échapper au regard de Colomba. Puis il les rouvrit, mais démesurément. Ses lèvres tremblaient. Il voulait étendre les mains; mais, fasciné par Colomba, il demeurait cloué sur sa chaise, hors d'état de parler ou de se mouvoir. Enfin de grosses larmes coulèrent de ses yeux et quelques sanglots s'échappèrent de sa poitrine.

«i Voilà la première fois que je le vois ainsi, dit la jardinière. Mademoiselle est une demoiselle de votre pays ; elle est venue pour vous voir, dit-elle au vieillard.

— Grâce! s'écria celui-ci d'une voix rauque; grâce!... N'es-tu pas satisfaite?... Mais pourquoi tous les deux?... Il fallait m'en laisser un seul... Orlanduccio?

— Il me les fallait tous les deux, lui dit Colomba à voix basse et dans le dialecte corse. Les rameaux sont coupés et, si la souche n'était pas pourrie, je l'eusse arrachée. Va, ne te plains pas ; tu n'as pas longtemps à soufiPrir. Moi, j'ai souffert deux ans. »

Le vieillard poussa un cri et sa tète tomba sur sa poitrine. Colomba lui tourna le dos et revint, à pas lents, vers la maison, en chantant quelques mots incompréhensibles d'une ballade : « Il ne faut la main qui a tiré, l'œil qui a visé^ le cœur qui a pensé... »

L'auteur a touché ici à la tragédie. Ces moments sont rares chez lui, mais ils sont sans prix.

Cette figure ou mieux ce type caractéristique de Colomba était encadré dans un roman dont le seul

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défaut est d'être aujourd'hui sans défauts. Un style d'une pureté classique, un récit bien divisé, bien proportionné, clair, rapide, toujours riant, nourri d'incidents, entrecoupé de paysages, égayé de dialogues spirituels et mené jusqu'au bout avec une habileté parfaite étaient alors de grandes attractions. Si les lettrés pouvaient seuls apprécier l'art de l'écrivain, les ignorants en jouissaient à leur manière et, mieux encore qu'au temps de la Chronique de Charles IX, Mérimée eut pour lui toutes les fractions du public. Le succès passa rapidement à l'étranger; il dure encore. On ne compte plus les traductions et les éditions anglaises de Colomba, devenu un texte dans les examens.

C'est la seule œuvre de Mérimée où le puritain le plus austère ne trouve rien à redire et qu'on puisse mettre sans hésitation aux mains de la jeunesse. Beaucoup de lecteurs virent dans Colomba le gage d'une véritable conversion littéraire. On le voyait brouillé avec les romantiques dont il avait autrefois suivi la bannière. Son langage, de plus en plus châtié et correct, faisait augurer une égale réserve dans le choix des sujets et dans la peinture des sentiments. On entrevoyait un Mérimée classique et moral; on croyait le tenir. On fut détrompé en lisant Carmen et Arsène Gaillot.

Mérimée lut d'abord Arsène Guillot chez Mme de Boigne. « Un aréopage de vieilles femmes » — les

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CARRIERE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 69 ennemis de l'auteur désignaient ainsi l'auditoire de choix qui eut la primeur de ce récit — se déclara enchanté. On sourit beaucoup, on pleura un peu : genre de succès auquel Mérimée n'était pas habitué. L'effet fut très différent sur le public et sur certains critiques, sur ceux qui, en littérature, se considéraient comme les gardiens de la morale et du goût. Arsène Guillot parut dans la Revue des Deux Mondes le i5 mars i844> 1^ lendemain du jour où il avait été nommé à l'Académie française après une élection chaudement contestée et par une très faible majorité. Deux de ses partisans, Mole et Salvandy, déclarèrent tout haut que, s'ils avaient Xn Arsène Guillot avant d'aller à la séance, cette lecture eût modifié leur vote. On prononçait le mot de « mystification » et la chose semblait d'autant plus vraisemblable que Mérimée était coutumier du fait et qu'il avait érigé la mystification en système littéraire.

Cet accès de mauvaise humeur passa vite et fut promptement oublié de ceux-là mêmes qui s'y étaient livrés. L'Académie ne se repentit jamais de son choix et les générations de lecteurs qui se sont succédé depuis 1844 ont toutes donné raison aux « vieilles femmes » qui avaient, dès le principe, absous et applaudi l'auteur. Arsène Guillot est bien près d'être un chef-d'oeuvre et en serait un si les deux figures féminines qui l'animent avaient toutes deux le même relief et la même vie, si la grande dame

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70 PROSPËR MÉRIMÉE,

vertueuse qui raisonne et qui prêche ne semblait profondément insipide à côté de la pécheresse qui aime et qui souffre. Il est vrai que Mérimée a été très hardi dans ce petit roman. C'était un retour vers ce que les contemporains croyaient être le romantisme et ce que nous savons être le réalisme, véritable religion littéraire de l'écrivain, bien qu'il l'entendît et la pratiquât d'une façon différente des réalistes venus après lui. Arsène Guilloi, c'est du Balzac ce traduit de baragouin en français », du Balzac affiné, concentré, sous forme de pure essence littéraire. Le dandysme qui gâtait le Vase étrusque et la Double Méprise a disparu. On dirait que, cette fois, Mérimée prend parti contre les mondains de la haute ne avec lesquels il s'était confondu un moment.

La morale conventionnelle est fort maltraitée dans Arsène Guillot, La vertu y est ennuyeuse et, de plus, fragile, car la dernière ligne — cette ligne écrite au crayon d'une main tremblante par Mme de Piennes sur la tombe de l'ancienne danseuse : « Pauvre Arsène , priez pour nous! » — indique assez que la jeune femme a succombé et qu'elle se sait plus coupable que la courtisane, puisqu'elle a besoin de ses prières. Toute la sympathie va donc vers une pécheresse qui se repent, mais qui se repent si mal, et dont la piété ignorante est une sorte de scandale, une offense à la vraie religion. Les amies de Mme de Boigne

CARRIÈRE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 71 durent se dire tout cela, mais elles avaient été émues et elles savaient pourquoi. C'est qu'elles ne pouvaient pénétrer dans cette misérable chambre, voir ce lit de sangle, écouter les paroles presque enfantines de celte pauvre sauvage qui a vécu, au milieu de l'extrême civilisation — car Arsène est une primitive comme Colomba — sans éprouver un sentiment que, jusqu'alors, elles n'avaient jamais dû à l'auteur. Il n'est pas difficile de deviner que si leurs yeux se mouillèrent, ce fut quand elles entendirent ce qui suit :

L'abbé continua ses exhortations. Puis il cessa de parler, incertain s'il n'avait plus qu'un cadavre devant lui. Mme de Piennes se leva doucement, et chacun demeura quelque temps immobile, regardant avec anxiété le visage livide d'Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa respiration comme pour ne pas troubler le terrible sommeil qui peut-être avait commencé pour elle et l'on entendait distinctement dans la chambre le faible tintement d'une montre placée sur la table de nuit.

« Elle est passée, la pauvre demoiselle, dit enfin la garde après avoir approché sa tabatière des lèvres d'Arsène : vous le voyez, le verre n'est pas terni. Elle est morte!

— Pauvre enfant! s'écria Max, sortant de la stupeur où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu en ce monde? »

Tout ù coup, comme ranimée à sa voix, Arsène ouvrit les yeux.

m J'ai aimé », murmura-t-clle d'une voix sourde.

L'ironie finale par laquelle le sceptique essayait de se reprendre et de sourire n'efface pas l'impression laissée en nous par le dernier mot de la courtisane mourante. Arsène Guillot est aussi dramatique que

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Mateo Falconcy que V Enlèvement de la redoute ou que la Partie de trictrac, mais le drame y est plus humain, et nous touche aux entrailles. C'est le seul récit de Mérimée qui contienne de la pitié; c'est l'unique larme de son œuvre brillante et froide.

Rien de pareil dans Carmen, où il semble avoir dédaigné les moyens d'émotion qui s'offraient à lui, puisqu'il a trouvé moyen de nous rendre fort indifférent un homme qui va mourir. De Walter Scott et de Balzac, Mérimée rebroussait chemin jusqu'à Hamilton ou jusqu'à Smollett; du drame humain et profond il retournait aux panoramas multiples et aux évolutions rapides du roman picaresque. C'était préparer de la besogne aux faiseurs de livrets qui n'ont pas manqué l'occasion. Le dramatique d'opéra a été trop souvent le dramatique de Mérimée, el Carmen en est un exemple. Le roman a plu parce qu'il est plein de mouvement, de ligures curieuses, de détails qui sentent leur terroir, mais c'est peut-être le moins bien composé de tous ses récits, le plus confus et le moins homogène. Carmen est très « piquante », comme on eût dit il y a cinquante ans, mais sa fm ne nous émeut guère. Nous avons pu nous intéresser à une courtisane, non à une voleuse. Quant à son amant, il ne nous donne pas ce qu'il promettait au début. C'est un des bandits les moins convaincants de cette époque féconde en Zampas et en FraDiavolos. Ceux de Colomba citent Horace en latin; José le Navarrais

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CARRIERE ADMINISTRATIVE ET VIE MONDAINE. 73 parle des jambes de sa maîtresse dans un style digne d'un vieil habitué de l'Opéra qui aurait étudié la volupté dans les petits poètes du xviii® siècle. L'archéologue qui commence le récit en discutant la place du véritable champ de bataille de Munda et qui le clôt par une dissertation historique et philologique sur les gitanos est bien près de nous ennuyer. Cet archéologue, c'est Mérimée lui-même en qui l'antiquaire empiète et déborde sur le romancier. Un peu plus, il l'étoufferait. C'est justement ce qu'il allait faire et on devine (surtout si on le sait déjà) que Carmen est une sorte d'adieu au public, une fin de vocation. Vingt ans se passeront avant que Mérimée reprenne sa plume de conteur, et, quand il voudra s'en servir, il la trouvera irrémédiablement rouillée.

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