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CHAPITRE V

Au milieu de nos désastres publics, la mort de Mérimée passa presque inaperçue. Un temps très long s'écoula avant que son successeur fût reçu officiellement à l'Académie française . L'oraison funèbre du palais Mazarin valait celle de Cannes, et on se demande s'il n'eût pas été préférable de s'en aller dfxXauatoç, ôtôairtoç, que d'être pleuré ainsi et enterré de cette manière-là.

Ce dernier rite accompli, le silence qui suit d'ordinaire la mort d'un écrivain et qui précède son classement définitif, allait se faire autour du nom et de la mémoire de Mérimée, lorsque éclata la publication des Lettres à une Inconnue, suivie, à peu d'années d'intervalle, par la Correspondance avec Panizzi et. par les Lettres à une autre Inconnue, A.

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ces cinq volumes s'est ajouté récemment sous le nom de Correspondance inédite le recueil des lettres que Mérimée a adressées sous l'empire à la charitable amie qui avait entrepris sa conversion. Il faut y joindre les lettres à Mrs Senior et à Mme la comtesse de Beaulaincourt, publiées par M. le comte d'Haussonville, les lettres à M. de Passa dont M. Sellier a donné des fragments dans le Correspondant, les lettres à M. Albert Stapfer et à Mme de Montijo dont on trouvera de longs extraits dans Mérimée et ses amis, enfin la correspondance avec M. et Mme Lenormant, dont l'Etat s'est rendu acquéreur et qui a paru dans la Revue de Paris, Sept lettres inédites de Mérimée à Stendhal, écrites de i83i à i836, ont été imprimées par souscription pour le bénéfice de quelques lecteurs privilégiés. Nous n'aurons sans doute jamais les lettres à Mme***, puisqu'à la fin de leur liaison ils se restituèrent mutuellement les correspondances échangées. Si, à ce moment, l'amant disgracié ne détruisit pas ses propres lettres, elles durent être brûlées, en mai 1871, dans l'incendie qui dévora l'appartement et la maison de la rue de Lille. La correspondance de Mérimée avec le docteur Requien, toujours déposée au musée d'Avignon, n'a pas encore trouvé un éditeur assez habile pour en atténuer les audaces. Jusqu'ici les plus hardis ont reculé devant la tâche, craignant que^ les gros mots retirés, il ne restât rien. D'auU'es

collections de lettres attendent leur moment pour voir le jour. C'est ainèi qu'un très grand nombre de lettres qui datent de la jeunesse de Mérimée, mêlées à des lettres de Beyle, de Delacroix, de Devéria, de Jacquemont et des autres membres du même groupe, se trouvent dans les mains d'une famille anglaise. D'honorables scrupules, qui finiront sans doute par céder, ont jusqu'ici empêché leur publication. Enfin il existe toute une correspondance de Mérimée en anglais dont le public d'outre-Manche aura sans doute la primeur, mais dont le public français voudra savoir quelque chose. Les lettres déjà publiées suffisent à constituer une œuvre épistolaire très importante, et on peut dire que Mérimée a eu, depuis qu'il repose dans le cimetière de Cannes, une seconde vie littéraire, aussi brillante, plus brillante peut-être, que la première.

Il a doublement gagné, comme homme et comme écrivain, à cette publication posthume. Comme écrivain, parce qu'il a révélé des qualités nouvelles, sans avoir rien perdu de celles que nous lui connaissions. Comme homme, parce qu'il s'est montré à nous très différent de ses héros et presque l'opposé du triste idéal auquel il visait, parce que, au lieu de l'insatiable voluptueux et du cynique sans pudeur et sans pitié qu'il se flattait d'être, nous l'avons vu, non pas vertueux ni saint, mais tendre, •faible, et parfois dévoué jusqu'à la niaiserie.

Bien écrire des lettres était autrefois un talent très français. On est même allé plus loin et on a pu dire, non sans raison, que la Lettre, considérée comme un genre littéraire, avait été une des meilleures écoles où s'est formé l'esprit de notre langue et de notre race. Nous sommes un peuple causeur, et la lettre est une conversation écrite , avec certaines grâces que ne comporte point la conversation ordinaire. Nous sommes un peuple conteur et moraliste : la lettre se prête admirablement à ce tour d'esprit. On y juge les événements et les hommes par une certaine façon de les mettre en scène; on y jette des portraits, des anecdotes, des théories et des axiomes qu'on n'est jamais tenu de prouver et qui ont lin air de profondeur sous une forme légère. La lettre s'adaptait donc aux besoins intellectuels et sociaux du XVIII® siècle. Au xix°, elle a été remplacée par le journal sous ses deux formes si diverses : le journal intime où l'on parle de soi à soi-même non sans l'arrière-pensée d'être entendu et compris par d'autres ; le journal imprimé où l'on parle de tout à tous. La lettre, qui tenait le milieu entre ces deux genres, a presque disparu. Ce qu'on nous a donné de la correspondance de nos plus grands écrivains a été une déception. Nous les avons vus dans un déshabillé qui touchait au débraillé et qui n'avait rien d'aimable; ils nous ont initié à leurs comptes d'éditeurs, aux vulgaires petits moyens à l'aide desquels ils culti-

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vàieîit leur gloire, aux féroces jalousies littéraires qui faisaient d'eux, eh secret, les ennemis de leurs maîtres, de leurs amis ou même de leurs disciples, pendant qu'ils les portaient aux nues en public. Tout cela dit sans charme et sans nuances, avec une brutale âpreté, presque grossièrement et comme à la hâte. Les seuls écrivains qui, dans notre siècle, aient su écrire des lettres sont ceux qui avaient du sangfroid, du loisir et qui s'étaient à demi désintéressés, non du spectacle, mais de l'action humaine- Surtout ce' sont ceux qui avaient conservé les manières de dire familières .au xViii® siècle : par exemple, Joubert et Doudan. Mérimée, comme on l'a vu au début de cette étude, était, par l'allure générale de sa pensée et par ses habitudes d'esprit, un de ces hommes de l'autre siècle. Il eût été à l'aise dès le premier soir chez Mme du Deffand et chez Mme Helvétius. IJ était donc né pour écrire des lettres et pout» les bien écrire.

Il faut d'abord isoler, dans ces lettres, l'élément psychologique, autobiographique, les confidences personnelles. Ces confidences valent-elles la peine d'être recueillies? Le moi de Mérimée est-il un moi intéressant? Il y a des âmes dont l'étude est fascinante; il en est de nulles et d'insipides, même parmi les hommes dont la pensée imprimée a remué le monde. Celle de Mérimée est une âme curieuse à connaître et à suivre dans sa lutte avec elle-même.

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dans son perpétuel effort pour se vaincre, se discipliner et se transformer^ S'il avait été un dompteur de femmes d'après les recettes de Stendhal, nous ne nous soucierions guère de sa psychologie. Mais la vérité est qu'il a vraiment et beaucoup aimé, qu'il a connu et compris la femme sous des aspects multiples, qu'il a vu en elle une créature bien différente de la maîtresse docile dont il est question dans la Double Méprise — « celle chez qui on arrive, en bottes crottées, quand elle est prête à partir pour le bal et à qui on dit : « Restons ! » Mérimée n'a point réalisé son rêve de maîtrise satanique, de despotisme donjuanesque. Il a aimé comme les autres, tantôt upeur, tantôt dupé, quelquefois tous les deux ensemble. Il a noté ses sentiments au passage avec autant de finesse que de sincérité. Voilà pourquoi nous suivons, à travers toutes ses nuances et tous ses déguisements, avec un intérêt qui ne se lasse pas, ce désir toujours trompé et toujours renaissant. Le roman de Mérimée et de l'Inconnue est un des plus jolis romans par lettres que nous possédions, et c'est peut-être le meilleur que Mérimée ait écrit. Il n'a rien perdu de son attrait d'énigme parce qu'on nous a enfin révélé le nom et la situation sociale de acquin. La véritable énigme est de savoir qui a, finalement, qui fut le vainqueur dans ce l. Soit que, pour nous laisser dans le doute, quin ait omis des mots significatifs, soit que

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nous ayons sous les yeux un texte complet et authentique, le dénouement peut nous désappointer, mais il n'est certes pas vulgaire et il est très humain dans sa mélancolique douceur. Il n'y eut ni vainqueur ni vaincu. N'ayant pas su être heureux à leur manière, ni consenti à l'être d'autre façon, ils se donnèrent tristement la main, se promirent d'être amis et se tinrent parole. Telle est la conclusion de cette aventure qui avait été variée par tant d'épisodes, qui avait passé par tant de douceur et de violence, tant d'enfantillage et tant de passion. Si nous sommes raisonnables, nous accepterons cette conclusion et ne chercherons pas à en savoir davantage.

Les lecteurs que les Lettres à une Inconnue auront mis en goût et qui voudront bien connaître Mérimée intime, trouveront un à un, tous les traits de cette figure dans les autres correspondances publiées. jLFne lettre à Mrs Senior nous fait pénétrer dans cet appartement de la rue de Lille où Mérimée offrait aux curieuses une tasse de son fameux thé jaune -après leur avoir exhibé ses scabreuses collections. Les lettres à Mme de Beaulaincourt sont surtout précieuses pour les derniers séjours de Cannes et pour les émotions de la guerre. Le Mérimée viveur et impertinent, le « Mérimée à gifle » des lettres à Stendhal revit dans les lettres à Panizzi et, pour faire contrepoids, nous avons, dans la Correspondance inédite^ un Mérimée rêveur, découragé, pensif, qui

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se prend à s'interroger sur le sens de celte vie et la possibilité de Tautre. C'est par lui que nous savons à combien de choses croit un homme qui ne croit à rien.

^lais le grand intérêt de toute cette correspondance est ailleurs que dans la psychologie de Mérimée ; il est dans le panorama de la société française qu'elle nous offre à tous les moments, de 1840 à 1870. L'histoire des événements, on la trouve partout : l'histoire des mœurs on ne la trouve que là, d'autant plus sincère qu'elle est écrite au jour le jour sans être retouchée après coup pour mettre en harmonie les prévisions et les résultats. C'est de la chronique, simplement, mais la chronique vaut ce que vaut lé chroniqueur, et il se trouve que Mérimée, qui n'a jamais signé un seul article de ce genre dans un journal, a été le premier chroniqueur de son temps. Toujours bien placé pour voir et pour savoir, grâce à ses amitiés et à ses relations, il a été sous l'empire plus favorisé que sous les autres régimes et il a connu quelques-uns des dessous de la politique. 11 nous offre, sous la forme la plus brillante et la plus polie qu'on pût lui donner, le tableau d'un temps avec lequel il eut en commun l'amour du plaisir, il a raconté le banquet en philosophe, mais en philosophe épicurien, qui en a pris sa part et n'en est point fâché, quoique le banquet finisse mal et que les dieux ne l'aient point préservé lui-même comme Simonide.

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D'autres ont pu voir mieux, mais ^e raconteront jamais aussi bien. Cette correspondance qui change de ton avec le caractère, le sexe, l'âge des correspondants, où l'esprit coule en un flot ininterrompu, où l'art des nuances, le fini du détail s'allient avec le naturel, la rapidité, l'aisance parfaite des mouvements , pourrait bien rester le chef-d'œuvre de Mérimée.

Ainsi sa popularité d'écrivain a déjà une histoire étrange et complexe. Il nous est maintenant possible de comprendre comment, tout en restant identique à lui-même, il a paru si différent à des générations différentes : délicieux, haïssable, insipide et, de nouveau, délicieux. D'abord il partit en guerre avec la grande armée romantique sur un malentendu de principes qui ne lui est nullement imputable, car il avait l'esprit clair et ses compagnons de route avaient l'esprit trouble. Mérimée savait ce qu'il voulait, eux n'en savaient rien. Son programme était celui-ci : renouveler les sentiments et les idées où s'approvisionnait le génie français sans toucher à la langue, étudier Shakspeare et Cervantes sans renverser Racine de son piédestal. L'âme humaine, considérée à un point de vue général et abstrait, dans son fond commun, permanent, immuable, avait donné à peu près tout ce qu'elle pouvait fournir : il fallait l'observer à nouveau dans ses manifestations successives et locales, en s'aidant des lumières de l'histoire.

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II Itérai res — ou peu s'en faut — que la Chrotiif/nn (le Charles IX. J)e i8^»o à i852, Mérimée, qui produit très peu, n'en est pas moins accepté ('(Hurne un maître de la langue; il serait mort depuis l'cnl ans qu'on no pourrait le révérer davantage. A TKcole normale, Aboul et ses camarades le

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dévorent ou le méditent. Au-dessus de la Vénus d'Ille et d^Arsène Guillot^ il n'y a que Candide et V Homme aux quarante écus. Quiconque attrapera la petite phrase sèche, incisive, cinglante de Mérimée, son pessimisme ricaneur , son -méphistophélique sourire qui veut dire : « Ce monde est stupide, mais qu'importe ! » celui-là, qu'il soit conteur ou journaliste, a, en littérature, sa fortune faite.

Et, pendant que les mondains lisent Carmen^ que la jeunesse libérale fait ses délices ô! Arsène Guillot et de VAbbé Aubaitt, pendant que Colomba, traduite dans toutes les langues de l'Europe, devient un répertoire de morceaux choisis, Mérimée, qui se croit historien et qui est simplement archéologue, s'obstine dans celle vocation. Il écrit laborieusement Don Pedrc'j il le publie... et la foule achète Colomba. Cet ingrat public ne connaît pas davantage les rares services rendus par l'inspecteur général qui a sauvé nos monuments et créé toute une tradition. Dans cette grande œuvre collective et anonyme de patriotisme et de goût, si quelques noms émergent et s'imposent à la reconnaissance de la nation, ce n'est pas le sien.

A partir de 1832, cette étrange situation qui fait de Mérimée tout .ensemble un triomphateur et un méconnu se complique et s'envenime d'un nouveau dédoublement de sa personnalité qui, au fond, denaeure absolument semblable à elle-même. On ne

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saurait trop le répéter ; tout est continu, normal, logique dans sa carrière d'écrivain; tout est contingence, contrastes et accident dans l'histoire de sa réputation et de son influence. Il avait été amené par le développement' naturel de son esprit à abandonner le roman pour l'histoire. De même, sa conversion à l'impérialisme fut, comme on l'a vu, lente, graduelle, réfléchie. Ella fut, surtout, sincère et spontanée.

Mais le public n'en jugeait pas ainsi. Mérimée était sénateur : cela suffisait à le juger et à le condamner. Cet homme que tout le monde reconnaissait pour un de nos premiers talents, l'empereur l'avait appelé à siéger parmi les hautes valeurs intellectuelles et sociales du pays : quel honteux marché devait-il y avoir là-dessous ! Pour s'acquitter, Mérimée communiquait des notes, indiquait des sources à son auguste confrère : le valet! D'autres jours, il organisait des charades et s'amusait, avec d'autres hommes d'esprit, à costumer de jolies femmes : l'apostat! On eût fort étonné ces juges sévères, indignés, en les assurant que ce « valet » n'avait jamais servi ni flatté personne, que cet « apostat » devait mourir sans avoir trahi ni un ami, ni une femme, ni un principe.

On maudissait le sénateur; on admirait l'écrivain. Le premier de ces sentiments était fort injuste, le second peut-être excessif. La popularité et l'impopularité de Mérimée allèrent grandissant ju&qu'au

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jour OÙ elles cessèrent brusquement l'une et l'autre lorsqu'il disparut de la scène et que s'éleva une nouvelle génération à laquelle il fallait d'autres haines et d'autres idoles. Mais voici que le nouveau Mérimée, révélé par les volumes de la correspondance, a remis l'ancien à la mode. J'ai essayé d'expliquer l'intérêt, la curiosité presque sympathique qui s'attache à ce Mérimée posthume et à ce roman d'amour, inopiné-ment exhumé. D'ailleurs ce qui a été de la politique pour les contemporains de Mérimée, c'est-à-dire un sujet de confuses polémiques et un aliment pour les passions, devient chaque jour davantage de l'histoire, c'est-à-dire un sujet de curiosité, une matière de réflexion et d'étude. Ces mille petits faits, qui n'avaient alors de prix que par la grâce et l'art du conteur, sont aujourd'hui des documents, et Mérimée, qu'il y ait songé ou non — je crois qu'il y songeait un peu, — se trouve avoir écrit heure par heure l'histoire de la société française pendant trente ou quarante ans, précisément cette sorte d'histoire qu'il eût demandée à la femme de chambre de Périclès et échangée volontiers contre la Guerre du Peloponèse, de Thucydide. Et il se trouve qu'en cette circonstance la femme de chambre de Périclès est, à sa façon, un aussi grand écrivain que Thucydide, bien que dans un genre tout différent. Le mot d'histoire est trop gros, trop pompeux : ce sont les mémoires, c'e^t le -journal du. xix^ siècle tenu, par une. des

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170 PHOSPER MÉRIMÉE.

plumes les plus agiles que ce siècle ait eues à son service. G*est mieux encore, car un journal est monotone dans sa subjectivité, et les mémoires n'expriment, bien souvent, que les maussades regrets de la vieillesse. Ces lettres ont tous les âges, puisque Mérimée les a écrites à des moments différents de sa vie; tous les caractères, puisqu'elles reflètent l'humeur de ceux ou de celles qui les devaient lire d'abord : sensées et raconteuses avec Mme de Montijo, impitoyable^ ment railleuses et paradoxales avec Stendhal et Panizzi, élégamment frivoles avec la présidente, sérieuses et douces avec l'inconnue à la médaille, tendres et fantasques avec Mlle Dacquin.

Ainsi Mérimée qui courait risque d'être écrasé entre Hugo et Balzac, entre les romantiques et les réalistes, d'être confondu dans la pléiade des hommes d'esprit de l'époque impériale ou de prendre rang parmi les romanciers de second ordre entre Charles do Bernard et Edmond About, redevient une des figures littéraires les plus importantes de son temps ^ Du conteur, on gardera seulement quelques pages, concentrées et puissantes, où revit le Mérimée des fortes inspirations. On regrettera qu'il ait failli à cette grande vocation de fonder le réalisme en France au xix° siècle et que cet orgueilleux, devenu trop modeste, ne se soit cru bon qu'à combiner et à polir deux ou trois histoires à faire peur. Mais ses lettres sont là, elles le sauvent. Il n'aura pas écrit eu vain, et

nos successeurs n'échapperont pas à son influence. Ils la subiront plus que nous, car ce mort nous survivra, et c'est lui qui aura le dernier la parole* Lorsque la correspondance générale sera complétée, mise en bon ordre, éclairée, expliquée, fortifiée de notes, de commentaires et d'index, les étudiants de l'histoire, qui seront de plus en plus nombreux, y retourneront sans cesse comme Grusoé retournait au vaisseau pour y chercher des provisions et des outils. Ils l'aborderont avec un esprit libre de colères et de préjugés; ils penseront à Guizot, à, Rouher et à Thiers comme nous pensons à Choiseul, à Bernis, à d'Argenson quand nous lisons les lettres de Voltaire. Les jugements, les manières de sentir de Mérimée s'infiltreront dans les intelligences, par la simple raison que ce qui est bien dit résiste et dure. Respectons en Mérimée un témoin qui déposera devant le prochain siècle lorsqu'il s'agira de juger celui-ci. Il se fera écouter, et qui sait se faire écouter est bien près de se faire croire.

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