ET DERNIÈRES ŒUVRES D'IMAGINATION
Les pensées qui tinrent compagnie à Mérimée dans sa solitude durant l'automne de i8j2 n'avaient, on vient de le voir, rien de fort gai. Le i®^ janvier i853 lui apporta, à lui et à bien d'autres, une grande surprise. Ce jour-là l'empereur Napoléon III demanda en mariage Eugénie de Gusman, fille de la comtesse de Montijo, qui était, depuis plus de vingt ans, la meilleure amie de Mérimée. Celle qu'il avait promenée tout enfant, bercée sur ses genoux, amusée de ses récits, qui avait reçu de lui des leçons d'écriture et de français, allait devenir sa souveraine. Le premier serment qu'il lui prêta, en apprenant cette nouvelle à laquelle n'eût suffi aucune
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des célèbres épithètes de Mme de Sévigné, vaut la peine d'être retenu. Il jura de ne jamais lui rien recommander ni personne, et il tint parole. Néanmoins et sans qu'il s'y aidât le moins du monde, sa vie fut toute changée. Le seul fait qu'il était, en France, le plus vieil ami de la jeune impératrice le remettait à la mode, faisait de lui un point de mire et un objectif pour la curiosité des salons. Il fut influent parce qu'on crut qu'il l'était. Le décret qui le nomma sénateur, en assurant largement sa vie, le plaça à jamais au-dessus des mesquines besognes de librairie et lui donna un habit pour les cérémonies officielles, mais n'eût pas ajouté grand'chose à sa situation si l'on n'avait chuchoté dans le public que la souveraine avait sauté au cou de son mari quand il lui avait apporté ce décret. Certes, Mérimée n'était pas insensible à ce détail, ni à mille autres cajoleries délicates qui lui promettaient que sa vie d'enfant gâté allait entrer dans une nouvelle phase encore plus brillante et encore plus douce que les précédentes. Mais pour un homme qui vivait principalement par la curiosité, qui n'était jamais las d'étudier les âmes intéressantes et le jeu des rouages secrets de la politique, rien n'était plus précieux que cette place de spectateur privilégié au cœur même de ce monde nouveau parmi lequel il avait craint d'être un délaisîîé et un isolé. Ce qu'il vit, il en a conté une partie, au jour le jour, à Mlle Dacquin, à Panizzi et surtout à la
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comtesse de Montijo. S'il avait tenu un journal de ses impressions quotidiennes, nous posséderions dans ce journal un document sans prix. Mais ce genre de travail réclame beaucoup de loisirs, une méthode, une patience, une mesquinerie consciencieuse qui n'était compatible ni avec le caractère de Mérimée ni avec ses habitudes intellectuelles. Il se contentait de donner à ses correspondants la desserte de ses amusements d'esprit, sans s'inquiéter des répétitions et sans viser à la continuité, laissant perdre une infinité de choses en grand seigneur qu'il était. Si ses lettres de cette époque peignent très fidèlement la société impériale, elles ne sont pas absolument sincères en ce qui touche sa vie intérieure. C'est vers ce temps qu'eut lieu sa rupture avec Mme X***, et il ne résista pas à la tentation de se draper, devant d'autres femmes, dans sa douleur d'amant abandonné. Il n'avait jamais travaillé pour le public; son seul mobile avait été de « plaire à quelqu'un ». Maintenant il n'avait plus de goût à la littérature ni même de raison pour écrire. Son talent était mort depuis que son amour ne l'inspirait plus. Il se complaisait dans cette idée à laquelle il revient fréquemment dans ses lettres, surtout avec celle de ses correspondantes qu'il jugeait le plus disposée aie croire. Ce beau chagrin, qu'on serait presque tenté de compter parmi ses bonheurs, dura aussi longtemps qu'un mystère plana sur les causes de la désertion
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de Mme X***. Cette cause était un autre homme de lettres qui avait beaucoup moins de talent, mais beaucoup plus de jeunesse que Mérimée et qui devait, lui aussi, faire partie de l'Académie française. Si Mérimée ne s'était tant hâté de mourir, cet heureux rival aurait pu lui succéder dans son fauteuil comme il l'avait remplacé dans les bonnes grâces de son amie : nous avons perdu là une piquante oraison funèbre. Mérimée, au bout de quelques années, sut à quoi s'en tenir. Il changea aussitôt de note, se déclava guéri, parla de la chose lestement, mais il en avait parlé pour la dernière fois.
Lorsque les amies de Mérimée virent qu'il avait recouvré toute son indépendance de cœur, celte situation nouvelle leur suggéra l'idée de le marier. Il se défendit contre ces conspirations matrimoniales par des arguments fort sages, tirés de son âge et de ses habitudes. Mais, tout en se défendant, il se laissait approcher et prenait à ce jeu plus de plaisir qu'il n'eût fallu. Une fois on alla jusqu'à le dire marié et il ne fut pas loin de l'être. Des lettres, encore ensevelies dans quelque discret tiroir, nous ra^conteront peut-être un jour ces romans de sa vieillesse. Il y mit, on peut se risquer à le deviner, infiniment de coquetterie et d'art, avec cette pointe de tristesse qui est la grâce des amoureux de cinquante ans.
Tandis que Mme de Montijo, marieuse intrépide et toujours pratique dans ses ambitions pour ses
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amis, voulait lui donner une femme afin de le rendre propre aux grandes fonctions diplomatiques, de bonnes âmes s'occupaient de son salut. La plus persévérante fut la personne à laquelle est adressée la Correspondance inédite. Dans une lettre à la comtesse de Montijo, Mérimée parle sur un ton passablement railleur d'une « dame mûre », rencontrée dans un bal et qui avait paru disposée à entreprendre sa conversion. A quelques jours de là, il recevait une mystérieuse petite boîte à l'intérieur de laquelle on entendait sonner quelque chose. Il crut reconnaître sur l'adresse l'écriture d'un inconnu qui, depuis une quinzaine de jours, l'accablait de lettres impertinentes. « Je m'imaginaij dit-ilj que la boîte devait contenir un pétard ou, tout au moins, une douzaine de hannetons. Enfin j'ai soulevé prudemment le couvercle et j'ai trouvé une médaille d'argent de la Vierge qui me paraît venir de ma dame de plus de cinquante ans. » Il se rappela qu'on vendait près du sanctuaire de Notre-Dame d'Atocha certains rubans où était imprimée une prière « pleine de vertus » et il pria Mme de Montijo de lui en procurer un, afin qu'il pût « rendre à cette âme charitable la monnaie de sa pièce» . On a quelque peine à s'expliquer qu'après un pareil début, Mérimée se soit laissé entraîner à un commerce de lettres et de visites qui dura une dizaine d'années avec une personne plus âgée que lui, qui n'aimait rien de ce qu'il aimait, qui ne le comprenait
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guère et qui, avant de le connaître, n'avait pas lu une ligne de ses œuvres. On est étonné, presque choqué qu'il en soit venu à lui écrire : a II n'est personne à qui je désire tant plaire qu'à vous ». C'était une grande dame, et elle fit de lui ce que les grandes dames font inévitablement des hommes de lettres qui se hasardent dans la sphère de leur influence. Elle le fatigua à des courses sans fin à travers les ministères pour sauver des églises de village auxquelles elle s'intéressait et que l'avarice des autorités locales laissait tomber en ruines. Il s'y prêta avec une bonne grâce admirable et ne montra pas moins de patience envers l'entêtée converlisseuse qui revenait sans cesse à la charge avec moins de tact, nous semble-t-il, qu'on n'eût dû en attendre d'une femme de ce rang et de cette éducation. Pour nous, nous n'avons pas à regretter cette insistance, puisqu'elle fournit à Mérimée l'occasion de s'expliquer d'une manière décisive sur l'origine, la nature et les limites de son scepticisme. Ailleurs il se moque, ici il discute et nous voyons jusqu'au fond de sa pensée. Il résulte de ces confidences, dont rien ne fait suspecter la sincérité, que le doute, chez Mérimée, ne tenait ni aux lectures et aux conversalions de sa jeunesse, ni même à son éducation première, mais à sou organisation même et à des influences trop anciennes pour qu'il pût en dater l'apparition dans sa vie morale; que ce doute était
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dans ses fibres, dans sa construction intellectuelle; qu'il lui était, par nature, impossible de croire comme il lui était impossible de faire des vers; que, cependant, il avait essayé, qu'il avait étudié la théologie dans cette vue, mais sans autre succès que de fortifier, de préciser son doute, de le rendre irrévocable et de le transformer en une négation. Son amie eut une curieuse inspiration, moitié pieuse et moitié profane : elle se dit que la dévotion à la Vierge semblerait facile à un homme qui, toute sa vie, avait adoré la femme et que, par ce moyen, il serait ramené à la foi. Cette naïve astuce n'obtint pas le résultat désiré et Mérimée lui avoua que le « culte » de la Vierge était, parmi tant d'autres, une de ses grandes objections au catholicisme. Enfin elle lui arracha cette phrase importante : « Je pense beaucoup il Dieu et à l'autre monde, quelquefois avec espérance, quelquefois avec beaucoup de doute. Dieu me semble très probable. Quant à l'autre monde, j'ai beaucoup plus de peine à y croire. » Ces trois lignes renferment toute la religion de Mérimée.
Les heures qu'on donne à ces pensées-là comptent plus dans la vie que les années livrées au monde. Cependant on se ferait une bien fausse idée de Mérimée à cette époque si on se le figurait, d'après la Correspondance inédite, méditant sans cesse sur le problème delà destinée humaine. De i852 à i86j, il y a très peu de théologie et de métaphysique dans
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son existence ; mais, en revanche, beaucoup de dîners en ville, de causeries mondaines, de charades et de bals masqués, plus, sans nul doute, qu*il ne convenait à son âge et à sa santé. Les Tuileries, Saint-Gloud, Fontainebleau, Gompiègne, Biarritz prélevèrent la part du lion sur la vie de cet homme de lettres qui ne se souciait plus de l'être. Les Tuileries, c'était la pompe des cérémonies officielles; Saint-Gloud, c*était encore l'étiquette et la représentation, mais avec une sorte de recueillement et de solitude, le repos dans la grandeur; Fontainebleau et Gompiègne, c'était la vie de château, grandie aux proportions fastueuses d'une cour cosmopolite avec cette liberté d'allures et cette fièvre d'amusement qui caractérisaient l'époque; enfin Biarritz, c'était l'intimité presque bourgeoise, le véritable repos où l'on oubliait, où l'on essayait, du moins, d'oublier les responsabilités du passé, les problèmes du présent, les inquiétudes de l'avenir. Mérimée prit sa part de toutes ces choses. Par là, il ne pouvait manquer de se faire beaucoup d'ennemis. Les dispositions de la jeunesse à l'égard de Mérimée étaient complexes et vraiment curieuses. Elle le lisait et l'admirait plus que jamais comme écrivain. Elle voyait en lui un des maîtres de la langue, le dépositaire des vraies traditions littéraires, un moment interrompues par le triomphe du romantisme, le gardien du « goût » : un mot aujourd'hui suranné et qui était alors sur toutes les lèvres, à une
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époque où Tart de dire comptait plus que le don de penser. Le succès spontané, éblouissant, universel d'Edmond About confirmait et rajeunissait la gloire de Mérimée, semblait promettre à son esprit une longue lignée d'héritiers. En même temps, ce dieu littéraire était, disait-on, le courtisan, le bouffon de Napoléon III. Beaucoup le plaignaient ou feignaient de le plaindre : « Hé quoi ! un homme d'un esprit si brillant et si vif, dont la vie s'était passée dans les milieux les plus raffinés, devenir l'amuseur d'une cour où prévalaient les mœurs militaires et le culte de l'argent, où les plaisirs de l'intelligence seraient toujours éclipsés par les sports de la force physique! »
Ce mépris et cette pitié n'étaient pas très bien placés. Mérimée faisait à Gompiègne et à Fontainebleau, chez l'impératrice, ce qu'il avait fait si souvent à Garabanchel chez la mère de l'impératrice sans que personne s'en étonnât. Il jouait le rôle que jouera toujours volontiers un homme d'esprit qui est en même temps un mondain lorsqu'il se trouvera entouré de jeunes gens et de jeunes femmes et qu'on lui demandera des conseils, des idées, des inspirations. Il s'amusa en amusant les autres.
Sans parler de Saulcy et de Viollet-Leduc \ ses
■ 1. Viollet-Leduc, le célèbre architecte, fils du littérateur dont il a été question dans le premier chapitre et neveu d'Etienne Delécluze.
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vieux amis de jadis, maintenant ses complices dans la préparation des charades et des tableaux vivants, il ne manquait point, dans cette cour tant calomniée, de gens d'esprit avec lesquels Mérimée pouvait causer sans déroger. Lorsque, vers la fin, sous l'influence de l'âge et des infirmités qui s'aggravaient, il n'eut plus de goût à la grosse joie et ne pratiqua plus le dulce desipere in loco, on ne le laissa pas bouder tristement dans son coin. Dans l'été de i865, à Fontainebleau, pendant que tout ce qui était jeune, bruyant, moderne à outrance allait fonder le babyclub dans une prairie à l'autre bout du lac, les sages, les lettrés, les amis du plaisir subtil et délicat s'amusaient à faire revivre une « cour d'amour », dont la présidente était la belle Mme Przedzieçka, V « autre Inconnue » (aujourd'hui aussi bien connue que la première), et dont Mérimée lui-même était secrétaire. Quant au reproche de courtisanerie, personne ne le méritait moins que lui et personne n'eût été moins propre au métier de courtisan. D'abord l'idée qu'on se fait d'un courtisan est une notion d'autrefois ; elle ne peut subsister que dans la pensée de ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'approcher les princes. Dans une monarchie moderne, au sein d'une société démocratique, il n'y a plus qu'un seul courtisan : c'est le souverain. La musique qu'on lui fait entendre est toujours bonne, les livres qu'on lui dédie toujours beaux, les discours qu'on lui débite
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toujours éloquents, de même que toutes les fleurs qu'on lui offre et toutes les jeunes filles qui les offrent sont jolies. Condamné à un éternel optimisme, il n'a qu'une attitude, la satisfaction; qu'une forme de langage, l'éloge. Quant à ceux qui l'entourent, ce sont des actionnaires qui ont fait un placement de dévouement politique et qui veillent aux dividendes, à moins que ce ne soient de ces vieux serviteurs exigeants, susceptibles et grondeurs, qui obéissent quelquefois, mais n'approuvent jamais.
Mérimée ne répondait ni à l'une ni à l'autre de ces définitions. Il avait une affection sincère — '■ quoique différente et fort inégale — pour le souverain et la souveraine. Elle, il l'aimait d'une amitié quasi paternelle. Il avait eu une sorte de part à son éducation; il avait vu, pour ainsi dire, jour à jour, se développer son intelligence et s'épanouir sa beauté ; il éprouvait une vraie joie à la voir maintenant se tenir avec tant de dignité, de courage et de grâce sur un des premiers trônes du monde. Il en était ravi sans en être étonné. Car il lui avait prédit qu'elle régnerait et connaissait depuis longtemps cette âme royale. Ses sentiments envers l'empereur étaient tout autres, et on se tromperait beaucoup si l'on croyait qu'il passa sans transition du doute et de la moquerie à l'admiration servile,soit après le 2 décembre, soit après le mariage. Sa correspondance avec Mme de Montijo — la plus libre, la plus confidentielle et la plus significative de
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toutes ses correspondances — le montre passant peu à peu, à l'égard de Napoléon III, d'une réserve observatrice et légèrement sarcastique à une sympathie très réelle, très motivée. Ce n'est pas le cri spirituellement naïf et arclii-féminin qu'arrache la vanité satisfaite à Mme de Sévigné : « Il faut avouer que c'est un bien grand roi ! » Non : c'est l'adhésion franche d'un esprit qui s'est longtemps méfié et qui a beaucoup hésité, mais qui, enfin, reconnaît l'idéal politique longtemps cherché. Napoléon III fut probablement, pour Mérimée, ce qu'eût été César sans les Ides de mars. Après les victoires de 1839, lorsque la tète du libérateur de l'Italie apparut laurée sur les nouvelles pièces de monnaie, Mérirpée osa le comparer tout haut au vainqueur des Gaules dont il avait renoncé à faire son sujet, mais qui demeurait son héros. A ce moment, le César moderne écrivait l'histoire de l'ancien et il fit de Mérimée son collaborateur. Parmi toutes ces intimités et ces familiarités flatteuses dont il était l'objet à la cour, aucune ne le flatta plus, ni même autant que cellelà. L'excursion au site présumé d'Alésia en compagnie de l'historien impérial marqua l'une des plus heureuses journées de sa vie.
C'est ainsi que l'ami de l'impératrice devint véritablement l'ami de l'empereur. Napoléon III, au début de cette collaboration, en lui demandant de rédiger sur ce sujet un travail préparatoire, le pria
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dé fixer une indemnité pour le service réclamé. « Sire, répondit Mérimée, j'ai chez moi tous les livres nécessaires. Je calcule qu'avec deux mains de papier, une douzaine déplumes d'oie et une bouteille d'encre de la Petite Vertu, je peux suffire à tout. Que Votre Majesté me permette de lui faire ce cadeau. » Le souverain, rendu sceptique par tant de dévouements intéressés qui s'étaient empressés autour de lui, eut un sourire qui signifiait : « Allons! ce sera plus cher. » Mais Mérimée ne présenta jamais son mémoire et le souverain dut payer sa dette en estime profonde, en sympathie véritable.
L'empereur montra-t-il sa confiance à Mérimée en le chargeant de ces missions délicates qui relèvent de la diplomatie secrète ou, tout au moins, de la diplomatie officieuse? Il est fort à la louange de Mérimée que nous puissions nous poser cette question et que nous n'ayons rien à y répondre même après avoir eu sous les yeux sa correspondance intime. Cela prouve, tout au moins, que, de toutes les qualités nécessaires à ce genre de services, il possédait la plus importante, la discrétion I Tout ce que nous savons, le voici. Sous l'empire, Mérimée se rendit souvent à Londres, pour voir ses amis ou pour se livrer à certaines recherches. Lorsqu'on essaya de reconstituer la Bibliothèque impériale, il dut, comme président de la commission nommée à cet effet, étudier sur place l'organisation inté-
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Heure et le fonctionneraenl du British Muséum. En 1862, il siégea à l'exposition universelle de Londres comme membre du jury pour les papiers peints. A cette occasion, il eut à prononcer un discours en anglais, il en prononça encore un autre au banquet du Literary Fund, Il se trouva en relations cordiales, quasi familières avec les leaders successifs du parli libéral. Nous voyons, par la correspondance avec Mme de Montijo, que Lord Palmerston, alors premier ministre, se faisait aider de lady Palmerston pour entourer Mérimée de prévenances et de cajoleries. Plus tard il fut, pendant plus d'une semaine, l'hôte de ^L Gladstone, et il est probable qu'ils ne passèrent pas tout ce temps à parler d'Homère. Il était donc bien placé pour exécuter, sinon des missions, du moins des commissions de haute confiance, pour pressentir certaines dispositions , porter et rapporter de ces paroles qui servent de prologue à des engagements. La France, pendant cette période, était mal servie à Londres par ses ambassadeurs. L'empereur avait, au quai d'Orsay, des ministres dont la pensée intime n'était pas avec lui et dont la politique contrecarrait sourdement la sienne. Dans ces conditions, il dut être souvent tenté, sinon d'agir à part, du moins de se renseigner par ses propres instruments, et la tâche ne pouvait déplaire à Mérimée.
De son côté , Panizzi , directeur du British
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Muséum, était démangé du désir de se mêler à la politique. Il rêvait de contribuer à l'unification de l'Italie, sa première patrie, et d'y faire travailler, d'accord avec la France, l'Angleterre, sa patrie d'adoption. Entré tard dans l'amitié de Mérimée, il y avait rapidement conquis une place privilégiée. Il y avait entre eux tant d'affinités! La gourmandise, l'esprit, l'amour de la femme et l'horreur des dévots. En déjeunant avec Panizzi au British Muséum, en buvant son excellent vin et en mangeant sa subtile cuisine, Mérimée retrouvait lé franc parler d'autrefois, la liberté rabelaisienne des bons vivants du café de la Rotonde. Panizzi n'eut pas de peine à intéresser son nouvel ami à son idée : l'union des grandes nations de l'Occident dans une politique anticléricale. Panizzi fut reçu à Biarritz, où il déploya cet art, tout italien, de plaire en se moquant de lui-même. Il fit la conquête de tous, jeunes et vieux, grands et petits. Il causa longuement avec l'empereur et, de retour en Angleterre, lui écrivit par l'entremise du D^'Conneau. Les sympathies personnelles de Napoléon III se dirigeaient dans le même sens que celles des deux amis, mais les circonstances ne favorisèrent point cette politique. L'Angleterre d'alors était aux mains d'un parti pour qui la non-intervention était un dogme. L'empereur, au lieu de continuer son œuvre en Italie, croyait prudent de tenir la balance entre les libéraux
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et les réactionnaires qui, finalement, s'unirent pour le renverser.
Mérimée désapprouva en lui-même cette politique d'équilibre et de concessions alternatives. Il continua à combattre les partisans de Rome partout où il les rencontrait lorsqu'il avait une arme sous la main. Il fit ce qu'il put pour empêcber ou retarder l'élection à l'Académie de M. de Laprade et du comte de Falloux. Au Sénat, il soutint les libres penseurs de ses votes silencieux et, s'il ne se jeta point dans la mêlée, il applaudit fort au courage de Sainte-Beuve qui s'y précipita. Son rôle au Luxembourg fut honorable, mais n'eut rien de brillant. On le nomma , secrétaire, et il remplit avec conscience pendant quelques années ces utiles, mais insipides fonctions. On ne le vit paraître que très rarement à la tribune. La malheureuse affaire Libri fut l'occasion de son premier discours. Si Mérimée avait eu tort de se faire, dix ans plus tôt, l'avocat d'un homme jugé et condamné, il avait deux fois tort, en 1861, de soutenir la pétition de Mme Libri qui demandait au Sénat la revision du procès de son mari. En effet, le condamné avait un moyen sûr de faire reviser son procès, c'était de purger sa contumace. Le gouvernement pouvait, à la vérité, faire appel du jugement qui l'avait frappé. Mais agir ainsi, c'eût été en quelque sorte infliger une flétrissure aux premiers juges et dicter aux nouveaux leur arrêt. Le Sénat
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ne pouvait conseiller au gouvernement une telle conduite. Telles furent les conclusions du rapporteur, M. Bonjean. Elles furent appuyées par tous les magistrats qui siégeaient dans la haute chambre et le dernier qui prit la parole, M. de Royer, donna le coup de grâce au triste client de Mérimée en révélant qu'il avait, pour obtenir sa naturalisation, falsifié l'acte de décès de son père.
Les conclusions du rapport furent adoptées à mains levées, et il fut heureux pour Mérimée qu'on ne votât point : il risquait d'être seul de son côté. Le discours qu'il prononça ce jour-là ne pouvait, certes, rien ajouter à sa réputation littéraire. Il l'avait prononcé de cette voix froide, sèche, incolore qui eût ôté toute vie à la page la plus éloquente.
Dans une autre circonstance, il eut, du moins, l'honneur de succomber avec la bonne cause, en soutenant les droits de la propriété littéraire et artistique, indirectement mise en jeu par certaine loi sur les instruments de musique mécaniques. La loi des serinettes, comme on la désignait familièrement, ne valait rien; le Sénat, dans un accès d'indépendance envers le pouvoir et de sympathie pour la production intellectuelle qu'on n'aurait guère attendu de lui, avait nommé Mérimée rapporteur, avec l'intention évidente de rejeter la mesure proposée et le principe qu'elle consacrait. Le jour venu, Mérimée fit honnêtement son devoir, mais le Sénat avait
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réfléchi. La loi, déjà votée par l'autre Chambre, se présentait escortée de M. Rouher et de M. Vuitry qui lui faisaient un rempart de leur éloquence ou, du moins, de leur rhétorique et surtout de leur prestige ministériel. Entrer en conflit avec le Corps législatif, résister à deux ministres, et tout cela pour protéger les intérêts de quelques hommes de lettres, c'était plus que Mérimée ne pouvait obtenir du Sénat. D'ailleurs il était tard et on voulait dîner.
La cour, l'Académie, le Sénat, les travaux des commissions dont il était membre ou président, la vie mondaine en hiver et les voyages d'été en Angleterre et en Ecosse, en Allemagne, en Italie, en Suisse, en Espagne, les séjours à Glenquoich chez ]\L Ellice, à Madrid et à Carabanchel chez la comtesse de Montijo, sa correspondance si volumineuse, ses lectures si variées lui laissaient encore des loisirs. 11 les employait — il faut dire le mot, tout étrange qu'il soit, — il les employait en bonnes œuvres, soit qu'il courût les ministères pour obtenir des commandes à des artistes intéressants, ou des subventions pour de vieux monuments menacés de ruine, soit qu'il éditât dos lettres de Jacquemont pour venir en aide à la famille de son ancien ami, soit qu'il se fît marchand d'autographes pour obliger la sœur d'Henri Beyle, soit enfin qu'il prélevât sur son traitement de sénateur une pension de cent louis
pour assurer du pain à un vieux camarade tombé dans la misère.
Lorsqu'on jette les yeux sur la liste de ses productions pendant les sept ou huit premières années de l'empire, on peut croire d'abord à un retour d'activité littéraire; mais on reconnaît bien vite que cette activité est plus apparente que réelle, qu'elle s'éparpille sur une foule de sujets au lieu de se concentrer sur des œuvres importantes, que c'est plutôt l'activité du journaliste que celle de l'écrivain proprement dit. La signature de Mérimée revient à de fréquents intervalles dans la Revue des Deux Mondes, dans la Revue contemporaine dans le Journal des Savants, dans le Moniteur, Beaucoup d'articles de critique, où l'archéologie, l'histoire et les beauxarts tiennent plus de place que la littérature. Ces articles sont pour la plupart assez faibles; peu de vues personnelles, aucune originalité dans la forme. Ce sont de fidèles et consciencieux comptes rendus, accompagnés de légères annotations critiques sur des points de détail. La liste se grossit de notices funèbres, composées pour satisfaire aux devoirs de l'amitié ou pour répondre à des instances qu'on croit entendre : « Oh! monsieur Mérimée, vous qui le connaissiez si bien, vous qu'il aimait tant!... Un mot de vous dans la Revue, quelle consolation, quelle joie pour sa famille ! » C'est ainsi que les morts quêtent des nécrologies par la bouche
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de leurs proches et les vivants mendient des préfaces à peu près dans les mêmes termes. A la littérature de complaisance succédait la littérature de seconde et quelquefois de troisième main : analyses, traductions, éditions et rééditions. De ce dernier groupe il faut détacher son édition de Fœneste et sa préface de Brantôme, si laborieusement préparées toutes deux et qui eurent pour résultat un changement important dans ses idées. Ce xvi' siècle qui l'avait fasciné dans sa jeunesse, lui apparaissait maintenant tel qu'il était : grossier sous son raffinement, avec une conception du courage et de l'honneur fort inférieure à celle qui prévaut parmi les humbles bourgeois de nos démocraties modernes. Mais Mérimée avait trop le goût de la mesure académique, il était trop timide en critique et en histoire pour donner toute sa valeur à cette dernière et définitive impression, ainsi que l'eût fait un Michelet ou un Taine. Et, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres , c'est à ses lettres intimes qu'il faut demander sa vraie pensée.
Mais ce qui constitue le véritable rôle littéraire de Mérimée pendant la dernière partie de sa vie, ce qui donne à son effort intellectuel la continuité et l'unité sans lesquelles cet effort eût été perdu, c'est cette longue série d'études, patientes et méthodiques par lesquelles il a essayé d'attirer l'attention du public sur l'histoire, les idées, les mœurs et le
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génie littéraire du peuple russe. Personne ne l'y conviait, personne ne l'y aida, très peu l'y suivirent, et, aujourd'hui que ces études ont pris chez nous un développement extraordinaire, on est un peu étonné que le nom de Mérimée se trouve si rarement sôus la plume de ceux auxquels il a montré le chemin.
C'est en 1848 qu'il commença l'étude de la langue russe. Il écrivait au mois de décembre de cette année : « J'apprends le russe, cela me servira peutêtre à parler aux Cosaques dans les Tuileries ». Il trouva un emploi plus heureux aux nouvelles connaissances qu'il venait d'acquérir. Le premier attrait de cette étude était, pour lui, dans les qualités mêmes de la langue russe, qui lui paraissait « la plus belle de l'Europe, sans en excepter le grec ». Elle était, disait-il encore, « bien plus belle que l'allemand et d'une clarté merveilleuse ». Et il ajoute : « La langue est jeune; les pédants n'ont pas encore eu le temps de la gâter; elle est admirablement propre à la poésie ».
Six mois après avoir commencé ses études, il était déjà en état d'offrir aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes une bizarre et saisissante petite nouvelle, de Pouchkine, la Dame de pique. Ensuite vinrent les Bohémiens, un court poème, et le Coup de vistolet, autre nouvelle, non moins dramatique, du même auteur. Dans un article d'ensemble, très soi-
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gneuseiucnt préparé, il étudia le talent de Pouchkine sous ses difTérenls aspects. Après quoi , venant à la génération nouvelle, il fit connaître à notice public par une analyse détaillée, les Ames mortes y de Nicolas Gogol, et publia une traduction de lY/ispecteur gé/téraly aussi hardie et aussi brutale dans sa précision que l'auteur pouvait la souhaiter. L'œuvre et le caractère de Gogol firent aussi le sujet d'un article critique. Puis, ce fut le tour d'Ivan TourguénefT, avec lequel il se lia d'amitié peu après le premier voyage du romancier russe à Paris, dans les premiers jours du règne d'Alexandre II. On peut dire que Mérimée se dévoua véritablement à la gloire de TourguénefT. Il écrivit une préface pour présenter au public Pères et Enfants^ traduisit lui même le Juif^PétoucIikof, le Chien^ Etrange Histoire -, enfin il revisa la traduction de Fumée, que le prince Auguste Galitzine publia dans le Correspondant y et il a raconté plaisamment dans une de ses lettres les luttes qu'il eut à soutenir pour défendre le texte de son ami contre la pudeur alarmée du traducteur.
On a vu plus haut que TourguénefT était un des rares privilégiés devant qui Mérimée « ôtait son masque » ; comme preuve à l'appui, il aimait à raconter avec quel enthousiasme, quelle ferveur l'auteur de Colomba, sans craindre, cette fois, le ridicule, lui déclamait en russe les vers de Pouchkine. Peutêtre Mérimée n'a-t-il pas pénétré jusqu'au fond
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ces écrivains qu'il aimait tant. Peut-être l'âme russe ne lui a-t-elle pas livré tous ses secrets. Pour lui Tourguéneff était un artiste exquis, un maître de la suggestion littéraire; Gogol, un moqueur plein de verve, mais décidément trop amer et un peu monotone dans sa violence. Il ne voyait dans cette amertume et dans cette violence que des procédés d'écrivain, au lieu d'y voir l'état moral d'un homme et d'une race arrivée à un moment critique de son existence. Il avait pourtant la notion de ce grand mouvement d'émancipation et de régénération auquel tout ce qui tenait une plume dans le monde slave s'associait éperdument. L'article intitulé : la Littérature et le Servage en Russie, montre une véritable intelligence du sujet. D'où vient que ces pages nous semblent si froides à côté de celles de l'éminent écrivain qui, outre Gogol et Tourguéneff, nous a fait comprendre, un des premiers, Tolstoï et Dosloïevsky? C'est que Mérimée, tout en ouvrant des voies nouvelles, restait fidèle aux vieux errements de la critique objective. Il entendait rester lui-même, garder son sangfroid, sa manière à lui, juger au nom de l'esprit français, d'après les méthodes françaises et toujours sur une comparaison, implicite ou explicite, volontaire ou involontaire, avec nos chefs-d'œuvre. Taine nous a initiés à un autre genre de critique, plus large et plus fécond. L'écrivain s'y oublie lui-même, ainsi que tous ses préjugés de race et d'éduca-
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tion, pour s'abandonner à une pensée étrangère qui le porte, l'envahit, le pénètre de ses propres émotions, colore et imprègne les pages qu'il a écrites. Il ne s'agit plus de jeter sur les marges d'un livre quelques observations, plus ou moins destructives par lesquelles un homme du métier signale les fautes techniques d'un confrère, mais de se replacer dans les conditions où l'auteur s'est trouvé et de s'identifier avec lui, pour mieux concevoir comment l'œuvre a dû éclore et pourquoi, nécessairement, elle a été ce qu'elle est. Mérimée ne nous offre jamais ce phénomène de dédoublement. Toute sa sympathie pour les Russes ne peut le rendre mystique, ni mélancolique un seul moment. Nous retrouvons un juge qui rend des arrêts; mais, dans les considérants de ces arrêts, sont indiquées, sous la forme un peu sèche qui lui est propre, quelques-unes des idées qui, sous d'autres plumes, ont pris tant de fascination et tant d'empire et qui marquent les principaux caractères du génie slave.
Ce n'était pas seulement le présent, mais le passé de la Russie qui attirait la curiosité de Mérimée. Il n'a eu le temps d'écrire que quelques fragments de son Histoire de Pierre le Grande dont le Journal des Savants avait commencé la publication. Cette histoire est, d'ailleurs, une adaptation bien plutôt qu'une œuvre personnelle, et des travaux
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récents, riches en documents à sensation et qui ont obtenu en librairie un succès considérable, ont fait oublier le livre incomplet de Mérimée. Mais son Faux Démétrius, sous la double forme historique et dramatique qu'il lui a donnée, et ses Cosaques dC autrefois occupent dans son œuvre un rang très honorable, et peut-être qu'après ses romans et ses nouvelles aucun de ses écrits ne garde le même attrait de lecture que ces deux ouvrages.
Peu d'épisodes historiques présentent un intérêt plus saisissant que celui de Démétrius, ce fils d'Ivan le Terrible massacré à Ouglitch dans sa première enfance et dont plusieurs imposteurs essayèrent successivement de jouer le rôle. Retrouver leur histoire véritable à travers les contradictions des documents et les mensonges de la tradition était déjà une tâche difficile et, par conséquent, une tâche intéressante. Mais il ne suffisait pas de distinguer les difierents imposteurs les uns des autres pour dégager la personnalité vraiment curieuse du premier d'entre eux qui parvint jusqu'à Moscou, s'y fit couronner et aurait peut-être réussi à se maintenir sur le trône, lui et sa race, sans l'affreuse tragédie qui termina brusquement sa vie. Le problème était encore plus complexe, car Mérimée trouvait la figure de l'aventurier obscurcie et gâtée par une confusion qui s'était établie entre lui et son précurseur, Otrépief, le moine hâbleur, lâche et ivrogne. Débarrassé
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des traits vulgaires que lui prêtait Otrépîef, Démétrius devenait un personnage tout différent. Il retrouvait le prestige du mystère, l'obsession de l'énigme, et à force d'y songer, cette imagination autrefois nourrie de Cervantes, de Lope de Vega et de Shakspeare, cette imagination qui avait marqué les pages les plus caractéristiques de la Guzla et du Théâtre de Clara Gazul se réveilla encore une fois chez Mérimée, avec cette intelligence et ce goût des primitifs qui ne l'avaient jamais complètement abandonné. C'est alors qu'il écrivit les Débats d'un aventurier. Ce n'est guère que le prologue du drame dont Démétrius devait être le héros. Car Mérimée n'a pas conduit l'imposteur jusqu'à Moscou ; il n'a pas essayé de deviner l'émouvante scène qui se passa entre Démétrius et la mère du tsaréwitch assassiné, scène vraiment extraordinaire par les sentiments contradictoires qu'elle mit en jeu et qui décida peut-être du triomphe momentané de l'aventurier. Pourtant ce prologue a, comme un véritable drame, son unité, sa progression, sa signification morale. Il commence lorsque Youril n'est encore qu'un enfant brave et insouciant, où il se croit l'égal des Cosaques au milieu desquels il a grandi. Puis nous voyons l'idée de sa grandeur possible jetée dans son esprit comme un germe qui se développe et mûrit : moitié mensonge et moitié illusion, car il n'y a point de grand imposteur qui n'ait cru un peu à lui-même. Peu à
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peu le comédien apprend son terrible rôle. L'attitude se relève, le geste s'élargit, la parole prend de l'accent, de l'ampleur, une noblesse vraiment princière, mais il ne dit son secret à personne, pas même à la femme qu'il aime et qu'il dompte à force de hauteur et d'audace. C'est cet accablant secret, si obstinément gardé devant tous et devant sa propre conscience, qui donne à l'esquisse dramatique son originalité et sa puissance. Mais, là encore, Mérimée a eu cette fortune équivoque que, croyant ébaucher une tragédie, il a inspiré un opéra.
Dans les Cosaques d'autrefois, il a parfaitement montré la constitution et les mœurs de cette démocratie militaire d'où aurait pu sortir un empire cosaque, si certaines causes, inhérentes à cette constitution et à ces mœurs, ne l'avaient paralysée et retenue dans une éternelle enfance jusqu'au moment où elle fut absorbée dans une organisation plus puissante. C'était de l'histoire neuve, de l'histoire vierge et, sans renoncer à l'idéal un peu étroit qu'il s'était tracé, Mérimée s'accorda des libertés qu'il ne s'était jamais données. Le steppe met à l'aise; l'étiquette et les bienséances classiques que Mérimée avait si minutieusement observées envers un roi d'Espagne ou un consul romain eussent été assez déplacées envers un héros qui avait pour palais une sorte de hutte, qui donnait audience à cheval et qui était gris toutes les après-midi. Sans doute, dans
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les Cosaques d'autrefois on trouve encore des parallèles et des discours, mais il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'aux anciens pour trouver les modèles dont s'était inspiré Mérimée. Cette forme du discours historique est familière aux chroniqueurs slaves qu'il avait sous les yeux : c'est leur façon d'analyser une situation ; c'est le moule où ils jettent leur psychologie, et on pourrait discuter, après tout, la question de savoir si c'est la forme la plus naïve ou la plus élevée de l'art. En même temps, Mérimée a mis dans les Cosaques d'autrefois ses qualités de conteuir les plus personnelles : le détail familier et suggestif, l'ironie à la fois négligée et précise qui dit tout en deux mots rapides, à la façon de Voltaire dans \ Histoire de Charles XII^ l'étrange et subtile bonne humeur qui expose, sans s'émouvoir, les parjures, les batailles, les pendaisons, les tueries et y prend un secret plaisir de pessimisme justifié et triomphant, comme si l'auteur était sensible non pas aux larmes de pitié que contiennent les choses, mais à l'amère gaîté qui en découle. Bogdan Ghmielnicki, mélange d'héroïsme et de vulgarité, de grossièreté et de machiavélisme, de férocité et de bonhomie, est une figure achevée, un excellent échantillon de réalisme historique. L'autre Cosaque, Stenka Razine, est, au contraire, vaguement esquissé. Tout en se perdant dans la brume d'une légende demi-orientale, ce justicier bandit nous explique
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bien des choses ; il fait comprendre et PugatschefF et le nihilisme moderne.
On peut encore rattacher aux études slaves de Mérimée le petit roman de Lokis, Si l'on excepte la Chambre bleue et Djoumâne, deux bluettes publiées seulement après sa mort, et qui n'ajoutent rien à sa gloire de romancier, ce fut sa seule œuvre d'imagination pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Elle eut quelque peine à venir au monde. Il sentait chaque jour son intelligence s'émietter en mille petites besognes médiocres et il se demandait s'il saurait retrouver ce don d'invention, cet art de conter qu'on avait admiré en lui, et que les nouveaux venus cherchaient à imiter : « Je voudrais écrire encore un roman avant de mourir ». Ce mot se retrouve, avec des variantes, dans toutes ses correspondances. Mais, partagé entre le désir d'un dernier succès et la peur de paraître inférieur à luimême, il hésita d'abord à écrire, ensuite à publier. Le sujet de Lokis, tel qu'il l'avait d'abord conçu, avait le double défaut d'être scientifiquement impossible et plus que scabreux au point de vue moral. Sur le premier point il questionna des professeurs et sur le second il prit l'avis de Mlle Dacquin. Les professeurs rirent beaucoup, Mlle Dacquin fut fort scandalisée, et Mérimée renonça à son premier projet, ou plutôt il s'en tira en donnant au problème posé deux solutions suivant le système qui lui avait si bien réussi
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dans la Vénus d'Ille. Pendant une chasse à l'ours, la comtesse Szémioth se trouve séparée de ses amis et seule dans un fourré avec le terrible animal. Elle s'évanouit et quand on vient à son aide, elle n'est ni morte, ni blessée, mais elle a perdu la raison et ne la recouvre jamais. Quelques mois après l'accident, elle donne le jour à un fils qui est le héros de Lokis, D'étranges instincts sommeillent en lui et font explosion la nuit de son mariage; il déchire à belles dents la charmante jeune fille qu'il a épousée par amour. C'est là, sans doute, un effet de la terreur éprouvée par la comtesse, alors qu'elle était en état de grossesse. Ainsi le comprit l'auditoire un peu naïf auquel Mérimée donna la primeur de Lokis , certain soir de l'été de 1869, dans un salon du palais de Saint-Gloud, avant de l'offrir aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes, Mais il n'eût pas déplu à Mérimée qu'on attribuât à son ours un rôle plus important dans cette aventure et qu'on soupçonnât dans le cas du comte Szémioth un effrayant et monstrueux atavisme. Quoi qu'il en soit, la nouvelle est composée et écrite avec un soin, une perfection littéraire, un fini dans les moindres détails qui trahissent la préoccupation secrète de l'auteur; une triste coquetterie de vieillard qui s'habille pour sa dernière sortie et veut être impeccable. Est-ce cette laborieuse perfection qui nuit à Lokis? Est-ce l'absence d'un intérêt humain? Ce qui est certain, c'est que nous
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ne sommes ni très touchés, ni très épouvantés. Il semble qu'en écrivant ce petit roman, Mérimée se soit imité lui-même et, comme les disciples, il tourne en défauts les qualités du maître.
Ce n'était plus seulement le courage et l'inspiration, mais la force physique qui l'abandonnait. Depuis de longues années, il assistait à sa lente destruction ; il en suivait le progrès avec de rares alternatives d'espérance, lorsque la souffrance lui accordait quelque répit, ou que l'essai d'un remède nouveau lui ouvrait une perspective de guérison. Il éprouva un bien-être extraordinaire lorsqu'il fît son premier séjour d'hiver à Cannes et il écrivait presque gaîment à une de ses amies : « En partant j'avais cinq maladies mortelles : il paraît que je n'en ai plus que quatre ». Il perdit peu à peu quelques illusions sur le climat de la Riviera, mais Cannes resta pour lui un lieu de retraite, abrité contre les servitudes mondaines, sans être fermé aux relations agréables. Sans parler des hôtes illustres, princes, ministres, grands écrivains et grands artistes, oiseaux de passage qui se posaient à Cannes un moment sur la route de Rome, de Londres ou de Paris, il avait de vieux amis qui venaient, comme lui, se chauffer au soleil provençal. A Cannes, il s'était fait un home, grâce à la présence de deux dames anglaises qui lui donnaient l'illusion de la famille. Elles l'accompagnaient dans ses promenades, l'une portant son
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arc et ses flèches, l'autre sa boîte d'aquarelle. On lui avait recommandé l'exercice de l'arc comme éminemment propre à développer les muscles dont le jeu est nécessaire à la respiration et il s'y adonnait de tout son cœur. Il abattit, dans les bois qui dominent le Cannet et Vallauris des milliers de pommes de pin qu'il prenait pour cibles et essayait de convertir Victor Cousin à ce sport médiéval. A d'autres heures, le pinceau à la main, il s'efforçait de fixer sur son papier, sans réussir à se satisfaire lui-même, la splendeur de ces merveilleux soleils couchants qu'il voyait descendre tous les soirs derrière les cimes violettes de l'Esterel.
Souvent, il se laissait séduire par une excursion sur les eaux endormies du golfe, avec des compagnons de choix. Quelquefois, paresseusement étendu sur quelque coin désert de la pliage, il s'oubliait pendant des heures à suivre les mouvements d'une de ces bestioles, humbles parasites du sable marin, à la recherche du coquillage qui lui sert de vêtement et de maison. Il parlait à toutes ses correspondantes de son prégadiou et d'une façon si délicieuse que voilà le prégadiou de Mérimée assuré de vivre quand beaucoup d'entre nous n'auront même plus de nom. Toute sa vie, il avait aimé les bêtes, non pas en elles-mêmes, peut-être, mais comme s'il eût voulu, à la manière de La Fontaine, leur demander le secret de l'âme humaine. Un goût particulier, une
affinité de nature l'attirait surtout vers le chat, animal nerveux, sensuel, élégant, dédaigneux et exclusif dans ses sympathies comme il l'avait été lui-même dans sa littérature et dans sa vie. De cette solidarité naissait une sorte de tendresse. Il les voulait heureux autour de lui. Pendant quelques jours de suite, Mérimée fit plusieurs kilomètres pour aller porter à manger à un chat abandonné dans une maison déserte. Voilà une touchante niaiserie qu'il n'est pas tout à fait inutile de rapporter pour montrer ce qu'il y a au fond d'un grand sceptique. Si quelques-uns haussent les épaules à ce trait, d'autres seront disposés à en mieux aimer Mérimée. La Fontaine, suivant jusqu'au bout l'enterrement de la fourmi, n'était qu'un observateur et un curieux; dans l'acte de Mérimée, il y a de la pitié et de la bonté.
Malgré tous les soins dont il était entouré, sa santé déclinait. Pour obtenir une vague promesse de guérison ou un léger soulagement de ses souffrances, il s'adressait tantôt à la science, tantôt aux empiriques, mais, toujours déçu, perdait, avec la force, le courage et l'espoir. Les nuits, qu'il passait dans l'horrible angoisse de l'étouffement, étaient surtout longues et cruelles. Il essayait de les rendre moins cruelles et moins longues en lisant sans cesse. Que lisait-il? D'abord les livres nouveaux. On devine avec quelles dispositions il devait aborder
ces volumes qui lui arrivaient de Paris dans toute rimpertinence de leur jeune succès, précédés par Tenthousiasme des journaux et des salons et qui fatiguaient, sans ia distraire, sa douloureuse insomnie. Aussi ne faut-il pas s^étonner de trouver dans ses lettres des mots durs, souvent excessifs envers les livres les plus fameux de cette époque; par exemple envers Salammbô et envers les Misérables, Dans cette universelle mauvaise humeur, il lui arrivait de ne pas reconnaître les siens, ceux qui étaient vraiment de sa race, ceux qui étaient capables de ramasser sa plume et de s'en servir aussi bien que lui. Très digne envers la jeunesse que flattaient humblement quelques-uns de ces contemporains, il exagérait jusqu'à l'injustice cette altitude d'isolement hautain. Il ne voulait rien savoir de ce qui viendrait après lui et il ne lui échappa jamais, à l'égard de la nouvelle génération, une parole de sympathie ou d'encouragement. A lire ses lettres, on croirait que tout meurt, que tout va finir et que l'avenir, ce n'était pas seulement la décadence, mais le vide et le néant. Il reprenait un à un, dans sa bibliothèque, les livres aimés de sa pHme jeunesse. On a dit de lui ', avec une parfaite justesse, qu'il avait été successivement ou simultanément romantique, réaliste, classique. On peut ajouter que, dans les dernières
1. M, Larroumet. C'est, avec M. Faguet, celui de nos critiques qui a le mieux compris et jugé Mérimée.
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années de sa vie, par suite d'un lent travail d'épuration et d'élimination, il était devenu uniquement et implacablement classique. De sévérité en sévérité, à force de corriger, de raffiner, d'atténuer son goût, il était en route vers un idéal parfaitement négatif et il serait arrivé ou à ne plus rien aimer, ce qui est triste, ou, ce qui est pire, à trop aimer les objets de son exclusive admiration. Les Valaisans montrent, dans les sauvages solitudes qui dominent la Dala, un cercle immense tracé à travers le rocher par l'épée magique d'un roi sorcier des temps préhistoriques. La circonférence va se rapprochant du centre et, le jour où elle se confondra avec lui, la Terre mourra. Ainsi se rétrécissait le cercle intellectuel de Mérimée. On a vu comment il faisait ses adieux à la littérature. De même qu'il avait eu conscience d'écrire son dernier livre, il sut aussi que la vie prenait congé de lui sous une autre forme, lorsqu'il se hasarda, presque mourant, à respirer encore cette « odeur de la femme », dont il s'était tant enivré. C'était la séduisante personne dont le nom se trouve plus haut, la présidente de la cour d'amour de Fontainebleau. Elle se prêta à cette fantaisie; elle s'y prêta avec une complaisance presque dangereuse pour le repos d'un vieux malade. Il ne pouvait plus aimer que de loin et par lettres, et c'était encore trop. L'insistance de la belle dame nous a valu les Lettres à une autre Inconnue^ mais nous aurions pu
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nous en passer, car il y a bien de Teffort et de la tristesse dans ce suprême marivaudage.
La politique ne lui inspirait pas des idées moins sombres. De même que, de 1802 à 1860, il avait monté la pente, laissant à chaque pas une inquiétude ou une méfiance, il redescendait la pente opposée, perdant sans cesse une espérance et une illusion. Après avoir eu quelque peine à devenir impérialiste, il l'était maintenant plus que l'empereur. Il devenait, sans s'en rendre compte, un « introuvable » de la quatrième dynastie. Le gouvernement avait tort, suivant lui, de suivre une politique de bascule entre les cléricaux et les révolutionnaires : il prévoyait dès longtemps la coalition de ces partis extrêmes. Le programme démocratique, si cher à Napoléon III, lui semblait périlleux, chimérique, obscur; la liberté d'association et la liberté des grèves l'épouvantaient. Enfin il se désespérait de voir l'empire s'enfoncer dans l'ornière du parlementarisme où avait versé la royauté constitutionnelle. Le retour des mêmes symptômes lui faisait redouter les mêmes accidents. Le péril extérieur lui apparaissait plus vague, mais encore plus menaçant. Dans une lettre écrite au lendemain de Sadowa, il comparait le malaise de la France à cette « angoisse étrange qui saisit les spectateurs du Don Juan de Mozart lorsqu'ils entendent les mesures préludant à l'entrée du Commandeur ». Quant à l'homme qui
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allait jouer ce terrible rôle, il Tavait approché et pratiqué; il avait longuement causé, plaisanté avec lui et même plaisanté sur lui. Il écrivait — avec cette gaminerie parisienne qui demeurait en lui jusqu'au bout sous ses allures de diplomate et de gentilhomme : ff Rien de comique comme M. de Bismarck en casque et en cuirasse ». Mais, tout en souriant, il essayait de déchiffrer la redoutable énigme. Cet homme se tenait-il pour satisfait de ses succès passés? Risquerait-il sa puissance dans de nouvelles aventures? En tout cas, il était devenu le véritable arbitre de l'Europe. Le 7 juillet 1870, en apprenant la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, Mérimée disait : « Il n'y aura point de guerre, à moins que M, de Bismarck ne le veuille absolument, » C'était deviner ce que nous savons; c'était parler, dès la première heure, comme parlera l'histoire.
La déclaration de guerre lui serra le cœur, il reprit, pourtant, quelque espoir au spectacle du grand mouvement patriotique qui se dessinait et grandissait rapidement, d'heure en heure, à travers toutes les classes de la société française. Il se disait qu'on a vu autrefois l'enthousiasme gagner des batailles même contre le nombre, même contre la science. Malheureusement ces miracles ne sont plus de notre temps. Dès le 6 août, après la double défaite de Forbach et de Reichshoffen, il comprit que tout
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était perdu. On peut se figurer l'état de son esprit alors qu'il sentait venir à la fois la ruine de la patrie, la chute des souverains qu'il aimait et sa propre destruction dont aucune des illusions de la foi ne pouvait adoucir l'approche. Il alla voir l'impératrice régente. Ce Mérimée qu'elle avait toujours connu railleur, le sourire aux lèvres, impertinent envers les hommes et envers la destinée, elle le vit pour la première fois abattu, navré, les larmes aux yeux, et mêmes au milieu de cet immense écroulement, ce changement la frappa. C'était un Mérimée inconnu qui lui apparaissait. Il la trouva, de son côté, « ferme comme un roc » (c'est l'expression dont il se servit en écrivant à- Panizzi et à la comtesse de Montijo), décidée à faire son devoir et à respecter les lois. C'est le a5 août qu'eut lieu leur dernière conversation. Quelques jours après, Mérimée se rendit auprès de M. Thiers. Il n'avait et ne pouvait avoir auprès de lui aucun mandat de l'impératrice, mais il se flattait d'émouvoir les sentiments du vieil homme d'Etat ou d'intéresser son orgueil à la défense de la dynastie qui tombait en lui faisant entrevoir une minorité où il serait tout-puissant. C'était se tromper deux fois, et l'erreur est étrange delà part d'un hpmme si habile à déchiffrer les caractères . Comment , après quarante-cinq ans d'intimité avec M. Thiers, crut-il à la possibilité d'attendrir son cœur, de désarmer ses rancunes au moment même où elles
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allaient être satisfaites, d'égarer vers un objet imaginaire cette ambition si sagace et si prudente? Que se dit-il dans cette mystérieuse entrevue dont, par une singulière ironie des choses, nous connaissons l'heure exacte, mais dont nous ne pouvons fixer le jour, car, dans le témoignage du Président de la République devant la commission d'enquête du 4 septembre, certains détails exigent la date du 3 et d'autres indiquent avec une nécessité également inflexible la date du 4- Nous n'avons pas le récit de Mérimée et le récit de Thiers se détruit lui-même par ses contradictions. Il nous faudrait opter d'abord entre deux impossibilités : ou bien un ministre de l'impératrice régente annonce à M. Thiers la capitulation de Sedan dix-sept heures avant de la connaître lui --même, ou bien c'est l'ambassadeur d'Autriche qui, le lendemain de la Révolution, supplie M. Thiers d'employer tous ses efforts à la prévenir.
S'il faut tenir pour vraies les paroles que M. Thiers prête à Mérimée, parmi tous les mauvais discours qu'a prononcés dans sa vie l'auteur de Colomba, ce fut le plus mauvais, mais ce fut aussi, de toutes les bonnes actions de sa vie, une des plus nobles, une des plus désintéressées, une des plus dures à accomplir comme une des plus inutiles. Pâle, respirant à peine, la mort dans les yeux et sur les traits, il semblait sorti de la tombe pour plaider une
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cause désespérée et le souffle manquait à ses courtes phrases. Ce devait être un spectacle lamentable et, parmi les plus ardents ennemis de l'empereur, il en est peu qui n'en auraient senti quelque pitié : à moins que, même dans un moment aussi tragique, Mérimée n'eût gardé ce don bizarre de glacer la sympathie et de chasser l'émotion comme au temps lointain où il lisait ses premières œuvres dans la chambre de Delécluze.
Quoi qu'il en soit, il n'emporta point du cabinet de M. Thiers le mot qu'il avait espéré. Il ne retourna pas aux Tuileries n'ayant pas à rendre compte d'une mission que personne ne lui avait confiée. Il ne put donc remercier M. Thiers au nom de l'impératrice. Le 4 septembre il était au Luxembourg où il attendit vainement l'émeute , avec ses collègues . L'émeute dédaigna le Sénat et alla tout droit du Palais-Bourbon à l'Hôtel de Ville.
Longtemps inquiet sur le sort de l'impératrice, il apprit enfin qu'elle avait touché le sol anglais et écrivit à Panizzi pour le prier de se mettre à la disposition de la souveraine fugitive. N'ayant plus rien à faire à Paris, il se laissa emmener à Cannes par ses deux fidèles amies; il s'étonna d'y arriver vivant. C'est alors qu'il écrivit à Mme de Beaulaincourt ces paroles émues, presque solennelles : ce J'ai toute ma vie cherché à me dégager des préjugés, à être citoyen du monde avant d'être
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français. Mais tous ces manteaux philosophiques ne servent de rien. Je saigne aujourd'hui des blessures de ces imbéciles de Français, je ^pleure de leurs humiliations et, quelque ingrats et quelque absurdes qu'ils soient, je les aime toujours. »
Il traçait ces lignes le i3 septembre et, dix jours plus tard, il mourait presque subitement, après avoir écrit quelques mots à Jenny Dacquin, qui reçut ainsi sa dernière pensée.
Il fut enterré au cimetière de Cannes. Ceux qui l'accompagnèrent jusqu'à sa tombe furent surpris d'y voir paraître un ministre protestant qui, dans un discours agressif et malavisé, prit possession du défunt au nom de sa croyance. Mérimée avait, en effet, par un codicille spécial ajouté à son testament, exprimé le désir qu'un ministre de la confession d'Augsbourg assistât à ses funérailles. Mais il est probable que le zèle de l'orateur dépassait de beaucoup les intentions du mort en donnant à ce désir les proportions et la portée d'une conversion. Les enterrements civils étaient peu en faveur et il est possible que Mérimée se soit proposé simplement d'éviter à ses amis un chagrin, sinon un scandale. D'ailleurs il a exprimé sa pensée sur la manière dont il convient de quitter ce monde : il l'a exprimée très clairement, à plusieurs reprises, et dans des circonstances très différentes : d'abord au début de la fameuse brochure H.B., et ensuite dans un passage, qui a été très
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162 PRÔSPER MÉRIMÉE.
remarqué, de la Correspondance inédite. Il fallait, pensait-il, près d'une fosse ouverte une cérémonie commémorative , une parole d'adieu. En cela, il n'entendait être ni luthérien, ni catholique, il avait les sentiments d'un Grec du temps d'Eschyle; il lui eût semblé cruel de disparaître aOaTCTÔç, axXaucr- Toç. Pour obtenir ces rites funèbres, ne pouvant s'adresser aux hiérophantes, il les demanda à celui des cultes modernes qui l'avait le moins choqué durant sa vie, et qui lui parut contenir un minimum de surnaturel et de mysticisme. On se tromperait donc si on voyait dans ce fait -■ — assez difficile à comprendre sans le double commentaire qu'il en avait écrit à l'avance — une évolution complète, ou même partielle, du nihilisme à la foi. Il faut se rési^ gner à voir et à dire les -choses comme elles sont. Mérimée est resté jusqu'au bout ce qu'il avait été toute sa vie. Il n'a pas été converti de son vivant; il ne l'a été que quelques années après sa mort par des biographes aussi bien intentionnés que mal informés.
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