LIVRE XX
mourir. Certes, je n'aurais point dédaigné une gloire véritable que chaque fleur des champs aurait proclamée chaque matin en se levant avec Taurore. Tant de travaux accomplis ont eu tous pour but, avec le bonheur des hommes, cette gloire solide. Mais si je ne dois obtenir qu'un vain bruit passager, entretenu par les grossiers manèges des sylphes ; s'il faut capter, à force de complaisance, le maigre applaudissement des gnomes ; si le nom de Merlin ne retentit pas de lui-même dans tout le royaume d'Arthus, que ce nom ne soit plus jamais prononcé ! »
Comme il venait d'achever ces paroles, le roi des sophistes, suivi de la race entière des désabusés, vint à passer. Il avait l'œil vif et luisant, et il trônait dans le vide. Tout un peuple d'aveugles lui faisait son cortège. Il prouvait à ceux qui l'entouraient qu'il n'est rien de plus beau qu'un monde qui se meurt. C'était là une chose à faire envie à tous les temps.
A ce spectacle, Merlin sentit plus que jamais le violent désir de mourir.
« Voilà mon antechrist, dit-il à Turpin. Je le reconnais sans l'avoir vu jamais ; où il règne je péris. Vous qui m'aimez, ne le laissez pas s'approcher davantage. Je ne pourrais supporter ce triomphe d'aveugles. »
Et levant les yeux vers les dstres voilés :
« Les hommes me décliirent et les vautours m'épargnent en me couvrant de leurs ailes.
« Les peuples me refusent leur seuil, et les loups me cèdent leur demeure. nature dévorante 1 d'où vous
vient cette pitié, quand les bons, les honnêtes, les purs, les charitables ont banni toute pitié!
« Vienne la mort ! De tous les enchantements c'est, je crois, le meilleur I »
Exalté par les mots du prophète, Turpin avait de nouveau saisi le fléau d'airain ; il s'était avancé la main haute; ceux qui le voyaient de loin pensaient : « Quel est ce batteur qui porte ce fléau ? La saison des blés estelle déjà venue? Et où a-t-il fait son aire? » Avant qu'ils eussent achevé de parler, Turpin frappait la terre ; les peuples maudits, éperdus, jonchaient la terre comme les épis concassés sous le fléau du batteur.
Cependant, au loin, Merlin, devenu misanthrope, se perdait dans la profondeur des forêts. Là il n'avait plus à craindre de rencontrer la face humaine ni d'entendre d'autres voix que celle des torrents.
Par intervalles s'élevait, à travers les murmures des feuillages, un chœur de voix qui répétaient, à la manière des éphémères, Tàncien refrain des jours heureux :
Tout est divin 1 L'amour commence I
et d'autres achevaient, avec le bruit grossissant des cascades lointaines :
Puis vient la fin :
Mort ou démence.
Laissons Merlin le Sauvage s'enfoncer au fond des -bois. Qu'il aille solitaire où le regard d'une âme men-