‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 114 sur 177 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

le fléau. Mais Turpin, après l'avoir fièrement considéré, en frappa autour de lui la terre pour l'éprouver, comme fait le batteur dans la grange, quand il commence sa journée ; et à chaque coup la terre frémit. Des pleurs, des cris étouffés, des sanglots comme de peuples flagellés sortaient on ne sait d'où, et le furieux batteur redoublait; on entendait un bruit de tours qui croulaient au loin, sous ses coups cadencés I

« Arrête I lui cria le prophète. Quelle est donc ta moisson? J'entends des voix humaines qui gémissent, comme si des nations criminelles étaient atteintes par ton fléau.

— Vous l'avez dit, ô maître I Pourtant elles n'en sentent encore que l'approche. Que sera-ce quand le bon fléau d'airain frappera leurs épaules? Pour Jacques, c'est à peine si j'aurai besoin de le toucher. La vue dû batteur suffira, je l'espère. Allons! le blé est mûr. Laissez-moi faire; je flagellerai l'épi ; vous recueillerez le bon grain.

— Attends encore et ne me venge pas, dépose ton fléau! Les choses elles-mêmes me vengeront assez. Quel temps je prévois, justes cieux! Écris ceci, Turpin : « D'abord viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le souffle de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs épaisses toute la surface des îles. Les femmes auront la démarche des serpents et tous leurs pas seront remplis d'orgueil. Puis ils chargeront de chaînes le cou de ceux qui rugissent, et ils couperont la langue des taureaux indomptés. crime des crimes ! lier comme

un bœuf celui que Tauteùr du inonde a créé dans la liberté 1 Malheur à toi, Neustrie, parce que la cervelle du lion sera répandue sur tes prairies! Et ils donnent aux soldats ce qui est dû aux pauvres! Le hibou de Glocester nichera sur les murs de Lutèce, et dans son nid sera engendrée la vipère. La Gaule se mouillera de pleurs nocturnes; les brutes auront la paix entre elles, et l'humanité endurera le supplice. Le vermiaseau germanique sera couronné ; la forêt frémira ; elle s'écriera d'une voix humaine : « Arrive, Cambrie ! iCeins Cornouailles à ton côté, et dis à Guintonhi ; La terre t'engloutira! »

Après un moment de stupeur :

« Voilà, Turpin, quelques-uns des maux que je prévois; et ce qui trouble mon âme comme celle de Saûl, je les prévois et ne puis les empêcher. »

Le cœur d'airain de Turpin sembla lui-même brisé par ces dernières paroles, et, laissant pour un moment échapper de ses mains son fléau :

c< Maître, répondit-il, si le mal est sans remède, si le monde s'écroule, si les peuples réels vous ont faussé leur foi, allons, fuyons, retournons au pays des royaumes magiques. Là, du moins, vous vous assiérez sur des ruines de diamants. On peut encore se consoler et passer de bons jours dans un débris de palais d émeraude.

— Je le sais, repartit Merlin d'un air pensif. Dieu merci! il est encore des êtres reconnaissants sur la terre, et je ne doute nullement que si nous allions, toi et moi, gagner ces contrées imaginaires dont tu me parles,

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nous n'y fussions accueillis avec honneur. Plus d'un roi de féerie, échappé de la ruine, se souviendrait qu!il me doit le diadème. Mais sache, ô Turpin, jusqu'où va la tristesse de mon âme. Je craindrais, mon ami, de porter mon deuil dans ces lieux et de les attrister de ma présence. Oui, s'il reste un seul point enchanté dans le monde (chose dont je doute parfois^ il faut, pour en jouir, une simplicité de cœur que je crains avoir perdue moi-même dans le commerce des peuples réels. J 'attristerais ces royaumes heureux (s'il en est encore sur la terre I), et ils ne me donneraient pas leur joie. Que ferais-je seul, sans Viviane, sans amour, sous r^rbre des fées? Un ennui profbnd me saisirait, .6 mon amil je chercherais l'abîme pour m'y précipiter. Il n'est rien de pis, croîs- moi, que. le pouvoir des enchantements quand il se tourne contre l'enchanteur.

— Patience, ô maître! les siècles vous rendront justice.

— Il vaut mieux apprendre à m'en passer. Sais-tu donc que les morts mêmes sortent du tombeau pour me railler? Mais une autre peine la voici : tu souriras peut-être ; en y réfléchissant, tu pleureras. Les jeunes filles ne m'aiment plus, Turpin. Elles ne recherchent plus mes entretiens/, ma présence ne les fait plus ni rêver, ni pâlir, ni rougir ; elles ne tournent plus la tête vers moi quand je passe. « C'est un vieil enchanteur, » disent-elles. Pis que cela : elles ne s'aperçoivent plus que j'existe. Ce sont là des signes, je pense. J'ai donc vieilli, Turpin? Avoue-le-moi I

— Y songez-vous? La vraie jeunesse est dans le cœur.

— Mon Dieul ne me parle pas de celle-là. Mes cheveux ont donc blanchi?

— Non.

— Ai je des rides?

-rr Nullement.

— Qu*est-il donc arrivé ?

— Puisque vous ne m'en croyez pas, demandez-le aux fleurs, aux marguerites des bois : elles sont sincères ; elles vous rendent un éclatant témoignage quand vous passez.

— Les fleurs ! repartit Merlin avec amertume. Que tu les connais mal I Je ne les aurais jamais crues si méchantes ni si rancuneuses ! Elles, qui ne vivent qu'un matin, ne me pardonneront jamais d'avoir loué devant elles, dans une triade, la duré^ des chênes centenaires. Depuis ce jour, elles me regardent avec une ironie qui me transperce. On me donnerait la royauté des roses que je ne l'accepterais pas.

— maître I à de si grands maux n'y a-t-il aucun remède?

— Il en est, Turpin! mais j'hésite à les employer. Pour gouverner ce monde, je m'aperçois, ami, qu'il faut surtout le mépriser, et c'est à quoi j'ai peine à me décider. Je saurais, au besoin, ruser, gauchir, mentir, gaber, comme tant d'autres enchanteurs le font journellement avec profit, mais j'ai peine à m'y accoutumer; et si mon règne doit continuer à ce prix, j'aime mieux

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