LIVRE XXI
Le moment est des plus importants à préciser ; malheureusement je ne puis en fixer la date rigoureuse. C'était dans le mois où l'aubépine bourgeonne, à telle enseigne qu'une aubépine ombrageait la tête de l'enchanteur. Ce n'était donc plus l'hiver; cependant ce n'était pas encore le printemps, car des rubans de neige argentaient encore le bord du lit des torrents. Ce n'était pas la nuit; ce n'était pas non plus à la clarté éblouissante de midi. C'était à l'une de ces heures qui ressemblent aussi bien au lever qu'au coucher du jour. Ah! voilà qu'une fauvette se plonge dans l'épais buisson d'aubépine; après un dernier gazouillement elle cache sa tête soiis son aile, se pose sur un pied, retire l'autre et s'endort. C'était donc le soir et non le matin.
Oui, c'était le soir; mais le soleil jetait encore quelques-uns de ses derniers rayons mourants sur la cime eitipourprée des arbres. La forêt, comme celle de Soignes, immense, solitaire, semblait un temple aux innombrables colonnes, où des ombres tardives, colorées, passaient et disparaissaient dans l'obscur lointain des massifs de hêtres.
Il y avait parmi les arbres centenaires un chêne ridé, crevassé, barbelé de mousse blanche, foudroyé à la tête, où habitaient l'aigle et la fourmi ; c'était le vieillard et le père de la forêt. De son tronc sortait une voix cavenieuse, mêlée du bourdonnement des abeilles :
« Je suis, disait cette voix implacable, le chêne de Merlin. C'est sur ma tige que s'est reposé le premier oiseau, au premier jour du monde ^
a C'est moi qui ai couvert le crirae de Caïn et bu le sang d'Abel.
« C'est moi qui ai roidi mon bras pour dénoncer le premier meurtrier.
« De mon écorce a été fait le premier bouclier, et de ma tige la première lance.
« C'est à mes branches qu'Âbsalon est resté suspendu par sa noire chevelure sanglante.
<x De mon rameau a été tressée la première couronne murale.
« J'ai enseigné la sagesse au premier des Druides, et je Tai nourri de ma sève.
« C'est de mon bois qu'a été faite la croix du Seigneur. « C'est sur ma cime qu'a niché pour la dernière fois l'oiseau de Jupiter.
« J'ai enfoncé mes racines sous la terre profonde pour savoir ce qui se cache dans l'abîme. J'ai porté ma tête dans les nues pour savoir ce qui est glorifié dans le ciel. « La fourmi ailée trouve chez moi son gîte, mais je ne refuse pas mon abri aux vautours et aux loups vagabonds.
« Des armées se sont entre choquées dans mon ombre. Elles m'ont engraissé de leurs funérailles, et c'est moi seul qui connais leur nom, car je leur ai pris jusqu'à leur gloire.
« César a abrité son front chauve à mes pieds, et le dernier des Brutus m'a confié son glaive.
a J'ai couvert tour à tour de mon ombre le bon et le méchant, le juste et l'injuste, l'heur el le malheur, le