‹ Merlin, l'enchanteurChapitre 120 sur 177 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

grand et le petit, le sage et l'insensé. Voilà pourquoi je me suis fait cette rude écorce que tu vois. Le fer même ne pourrait l'entamer.

c( Je sais ce qui a paru au sortir du chaos. Je possède tous les secrets de ceux qui se sont assis à mon ombre.»

« Sais-tu où est Viviane? interrompit Merlin.

— Je le sais. Chaque jour elle vient, à la place où tu es, converser avec moi ! Je la vois jouer avec les jeunes ^ chevreuils dont le chasseur a tué la mère ; d'autres fois elle remplit de rosée la coupe d'un gland, et elle porte à boire à la cigale altérée sous le chaume. »

A ces mots Merlin s'incline, il prête Toreille. Bientôt il tombe dans une rêverie si profonde qu'il semble sommeiller. Couché sur la terre, la têle appuyée sur son coude, quoique ses yeux fussent ouverts, il regardait sans voir; il écoutait sans entendre les derniers chuchotements sacrés du vieillard aux cent rameaux.

Maintenant, le croirez-vous ou ne le croîrez-vous pas? Viviane, en marchant sur la mousse, arrive subitement près du buisson fleuri. La voyez-vous? Pour moi je la vois distinctement, un peu penchée en avant, retenant son haleine, les cheveux mouillés de rosée. Mais d'où vient-elle? Pourquoi a-t-elle tant tardé? Pourquoi à cette heure plutôt qu'à une autre? Est-il croyable qu'elle ait pu se frayer son chemin sans qu'aucune voix, pas même d'un grillon, ait salué ou trahi son approche? Je répète encore une fois que cet esprit raisonneur est le contraire de l'histoire. S'il fallait répondre à toute question, il n'y aurait plus de récit possible. Ne

'i78 MERLIN L'ENCHANTEUR.

mêlons pas, de grâce, l'histoire et la philosophie. Je continue. -

Sitôt que Viviane fut près de Merlin, elle écarta Taubépine, et se présenta subitement devant lui. Il se retourne et la voit :

« Où suis-je? Est-ce vous? Est-ce toi? »

Dans le premier moment, il ne sentait encore que douleur.

« Êtes-vous une ombre , reprenait- il , une vision, comme j'en ai tant rencontré dans cette vie fragile? »

Puis, il se jeta à ses pieds, les baisa, ainsi que ses genoux et la mousse qu'elle foulait. Il remercia le ciel, la terre de la lui avoir rendue.

Sanglots, questions entrecoupées, reproches, baisers amers, larmes aveuglant^, cris étouffés qu'aucune parole ne doit essayer de rendre, remplirent la première heure. Quand enfin il se retrouva lui-même, il vit qu'une tristesse profonde avait pâli les joues de Viviane et l'empêchait de lui répondre. Plus elle faisait d'efforts pour maîtriser sa douleur, plus elle la laissait paraître.

« Pourquoi es-tu triste, chère âme? lui dit-il.

— Moi, triste I Je ne le suis pas, répondit Viviane avec un sourire où toutes les amerturpes de la terre étaient rassemblées.

-7 Ce sourire me perce le cœur, ma chère vie. Mieux vaudrait pleurer. Dis-moi ce qui fait ta peine.

— Faut-il le dire ?

— Oui, parle.

— Non, je ne le dirai pas ; ce n'est rien.

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