LIVRE XXII
— Quoi, messire Jacques? répondit Merlin avec douceur. Parlez-vous donc encore patois?
— Où êtes- vous, mon cher maître?
— Je ne puis vous voir.
— Ne ressaye pas, mon ami; contente-toi de m'entend re.
— Parlez plus haut, répliqua Jacques en appliquant le creux de sa main contre son oreille.
— Sache, ami, que mon seul déplaisir dans ces lieux est de devoir l'abandonner à ta propre sagesse. Ton éducation, que j'avais entreprise, est à peine commencée. Défie- toi, Jacques, des faux enchanteurs ; il en viendra un grand nombre, mon fils, qui chercheront à le prendre par ton faible. Ceux-là te promettront de te nourrir mieux que je ne faisais ; mais ce ne sera qu'un leurre. Si tu as eu souvent avec moi la \ie rude, le pain amer, c'est que les temps étaient mauvais. Mais je faimais du fond du cœur : et, avec un peu de patience, tu aurais eu de meilleurs jours. Ah I combien je tremble de te voir livré à toi-même I Du moins, toutes les fois, ô mon fils, que tes occupations te le permettront, ne manque pas de \enir me consulter ici. N'entreprends chose au monde sans m'en demander avis. Tu me trouveras toujours tel que tu m'as connu; le tombeau, cher fils, ne m'a changé en rien. Pourvu que tu suives exactement, de point en point, mes avis, il ne faut pas désespérer de te suffire à toi-même.
— Maître, répondit Jacques, quelle vie pouvez-vous
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522 MERLIN L'ENGUANTEUK.
mener dans ce tombeau? Ny êtes- vous pas trop à l'étroit?
— Nullement ! De ma \ie, je ne fus si libre.
— N'y couchez -vous point sur la' dure?
— Point du tout, ma couche est molle et mieux préparée que lorsque tu la faisais toi-même.
— N'y souffrez-vous pas du froid et du gel ?
— Non.
— Et du chaud ?
— Encore moins.
— Et des moustiques?
— Nullement.
— Vous y endurez doue la soif?
— Aucunement,
— Mais la faim ?
— Au contraire, je suis pleinement rassasié. Ne crois donc pas toujours, mon ami, que la faim et la soif soient la principale occupation des morts comme des vivants. Nous risquons trop de ne nous revoir jamais, si tu ne gardes pas mieux les enseignements et, j'ose le dire, les exemples que je t'ai donnés, dans les royaumes d'Espagne, pour ne parler que de ceux-là. Souvent, tu m'as vu me nourrir des seules mûres des buissons, accompagnées de quelques baies, et j'étais heureux. Si j'ai fait cela, quand j'étais avec toi sur la terre, que ne puis-je supporter aujourd'hui? Ne t'inquiète pas davantage, mon ami, de ma nourriture ; elle te contenterait toi-même. »
Comme il pariait encore, arrivèrent Turpin et le
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prêtre Jean qui se prosternèrent; et Merlin leur rendit le salut de la main; sans s'interrompre, il leur recommanda tendrement son serviteur :
« Le voilà, amis ! Je vous le lègue pour votre part d'héritage. Soutenez-le. Il est si faible malgré sa vigoureuse membrure! Éclairez-le, surtout! Il a la vue si courte! Je crains qu*il ne devienne complètement aveugle. »
Tous deux firent serment qu*ils assisteraient de leur mieux Jacques demeuré orphelin.
« Nous ne pouvons vous remplacer, Merlin, direntils. L'espérer serait vanité. Soyez tranquille, au demeurant. Nous ne possédons rien qui ne soit à lui,^tant du côté de Tesprit que du côté du corps. Adieu ! et que la paix soit avec vous dans votre sépulcre ! »
A ces mots, le prêtre Jean se releva de terre pour bénir l'immense tombe^ Turpin, à deux genoux, dit ses prières.
Après cet adieu, Jacques, le cœur un pea moins angoisseux, retourna prendre sa place au chevet d'Arlhus. Quel fut son étonnement de voir que le roi avait disparu. « Où sera-t-il allé? » disait-il. Sur cela, il se faisait mille reproches de ce qu'il n'avait pas appelé un veilleur pour le garder.
« Sans doute, pensait-il, à moins que les loups ne l'aient dévoré, le roi Arthus s'est réveillé ; il a demandé à manger ou à boire, et, ne trouvant personne pour le servir, il s'e&t levé. Dieu sait où il aura été quérir sa subsistance. »
Là dessus, il se mil à le chercher dans tous les envi-
rons, fouillant les plaines, les ra\ins, les pays d'étang ou d'assec ou de vaine pâture, ne laissant en arriére bois, taillis, vernel, teppe, verchéres, clairières, cépées, sans battre les buissons et y jeter les yeux. 11 fit tant qu'il retrouva, dans File sacrée d'Avalon, le monarque plus endormi qu'auparavant, à l'entrée d'une grotte d'où sortait un ruisseau soudainement grossi par la fonte des neiges; le roi des rois avait rencontré cet obstacle et n'avait pu le franchir.
C'est là que Jacques recommença sa longue veille. Mais de tous ceux qui passaient en cet endroit, allant à l'ouvrage, il y en eut peu qui ne se détournassent pour le railler; ils lui disaient :
« Que fais-tu, pauvre Jacques? Qu'attends-tu dans ce carrefour? As-tu perdu le sens,de veiller un homme mort?
— Il n'est point mort, répondait l'homme de bien. Il va se réveiller. »
La moquerie des ruslres et des gens de ville lui ôtait le cœur d'en dire davantage ; sans savoir qu'ajouter, il se prenait à pleurer. Ces larmes solitaires, vues du ciel, rachetaient ses infidélités.
Lorsque le monde eut achevé de s'éloigner, Merlin se prit à réfléchir; et chaque jour, dans son tombeau, il grandissait en sagesse. « Au sein même de l'amour, se