LIVRE XXII
faible idée de l'épouvante de Viviane, lorsqu*clle cacha son visage dans le sein de Merlin. ,
« Qu'est-il arrivé? s*écria-t-il. Qui a pu t' offenser ou te menacer, toi, la meilleure partie de moi-même? Si nous ne trouvons ici l'immuable paix, où irons-nous la chercher? »
Viviane lui raconta ce qu'elle venait Je découvrir. Aussitôt il pensa à son père et se sentit saisi lui-même de terreur à Tidée que le roi de Tenfer avait trouvé le chemin de sa retraite.
« Ce sera quelque ange égaré qui veut se frayer un sentier parmi nous.
— Qu'est-ce qu'un ange ? » demanda Viviane .
Il le lui apprit ; elle s'écria de nouveau :
« Ainsi, même dans le sépulcre, nous ne sommes pas seuls 1 Où fuirons-nous?
— Par delà la mort! Je m'en sens la puissance. » Et, voyant l'effroi de Viviane augmenter, il feignit
une assurance qui lui manquait. Sans.doute Télranger ne l'avait pas aperçue retirée dans l'ombre du tombeau. Pourquoi donc s'effrayer? Ils ne feraient plus un seul pas hors de la salle marbrine de la tour funèbre. Qui oserait les assaillir dans cette enceinte? Pas même le prince des épouvantements.
Malgré ces paroles et d'autres du même genre, l'inquiétude était entrée dans leur demeure. Une vague terreur se mêlait a leurs plus douces joies. Au moindre souffle du vent qui s'engouffrait dans les cours ou les alcôves d'albâtre, Viviane se retournait en frémissant.
518 M£ULIN L'ENCHANTEUR.
Elle croyait entendre un frôlement d'ailes de soie. Mais ce qu'ils craignaient tardant à arriver, ils cessèrent d'y penser; et Toubli leur rendit l'ancienne sérénité, tant il y a d'imprévoyance chez les hommes et même chez les enchanteurs.
Sitôt qu'on eut appris qu'il était possible de converser avec Merlin à Iravei^s le tombeau, adulations, promesses vénales, offres détournées, séductions ouvertes, cadeaux déguisés, sourires, tout fut mis en usage pour l'embaucher et le décider à reparaître sur la terre.
La première foule un peu dissipée, il entrevit confusément un courtisan nommé Gauvain, lequel lui était député par tout ce qui restait encore du vieux monde;
« M'entendez-vous, maître Merlin? disait le chevalier en faisant résonner ses éperons au bas de la tour.
— Fort bien, messire Gauvain.
•^ Et moi, j'aperçois votre manteau brodé de cérémonie.
— Gens de cour, ne verrez-vous donc jamais que l'apparence?
— Comment donc, vous, le plus sage des hommes, avez-vous pu tomber dans cette embûche?
— Parce que j'ai eu, Gauvain, la folie d'aimer un autre plus que moi-même.
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— Faut-il désespérer de vous revoir dans les vasles !salies du roi Arthus?
— Je suis retenu ici par un lien que je ne briserais pas si je pouvais le briser.
— Quel est donc votre bonheur dans ce tombeau?
— Mon bonheur, Gauvain ! il est plus grand que tu no penses. C'est de lutter contre l'injustice, d'être submergé dans rÉrébe, et de ne jamais crier : Pitié !
— Mais que deviendront les chevaliers, les barons, les gens de cour, sans Merlin?
— Qu'ils dornient leur sommeil ! Je ne puis rien pour eux. »
Le chevalier Gauvain porta cette réponse au petit nombre de barons qui demeuraient éveillés et debout dans les ruines chancelantes de leurs châteaux.
Du plus loin que le messager était aperçu, les barons et les courtisans criaient du haut des tours :
« Merlin reviendra-t-il ?
— Il ne peut revenir, » répondait le messager. Tous versaient des torrents de larmes.
« Nous voyons bien, murmuraient-ils, que notre heure est venue. Nous aurions dû le comprendre quand le noble Arthus s'est endormi de son sommeil magique. »
Sur cela chacun se retirait. Les cours devenaient désortes, même les ruines disparaissaient. A peine s* il restait quelque part un portier du palais pour dire au passant :
(X Voyez I voilà ce qui reste du noble Arthus. Ainsi tout finit quand le puissant Merlin a disparu. »
520 MERLIN L'ENCIlANTEUH.
La nouvelle que la harpe de Merlin avait retenti arrive aux oreilles de Jacques, sous Tcslrade des Funambules. Quoiqu'il fût un peu sourd ou du moins dur d'oreille, il entend lui-même distinctement les cordes résonner au moment où, après avoir ceint son épée de panctier, il allait, aux cris de la sœur Anne, courir sus à Barbe-Bleue.
Le sang lui remonte au visage. Sans en donner avis à personne,, il laisse là ses compagnons; entraîné par le désir d'entendre la voix de son maître, il presse le pas pour arriver au pied de la tour funèbre. Mais il n'osa se présenter qu'après s'être assuré que les derniers courtisans s'étaient retirés et qu'il serait seul, face à face, avec l'Enseveli .
Quoiqu'il n'eût rien dit encore, le bon Merlin avait déjà tressailli à l'approche de son serviteur; et, lui pardonnant pour la millième fois, des larmes magnanimes inondèrent ses yeux ; il avait d'avance résolu de se taire sur la dernière infidélité de Jacques, craignant dans son infinie bonté que des reproches mérités ne fussent trop amers, s'ils sortaient du tombeau»
c( Ho! Jarni-Dieul mon maître ensépulturé! s'écria Jacques en sanglotant «