LIVRE XXri
déshonorés s'ils n'eussent été que les Copistes de mon héros. Et certes, quoiqu'ils aient eu connaissance d€ ses ouvrages (je ne sais par quelle infidélité de Jacques, peutêtre), ils y ont tant mêlé d'inventions de leur chef qu'ils ont réussi à gâter l'original, en sorte que c'est leur vanité qui les a perdus.
Au demeurant, toutes les fois que vous trouvez une page immortelle, dites hardiment : Cela est pillé de Merlin. Toutes les fois que vous trouvez une œuvre ou affectée, ou ridicule, ou simplement insipide, dites aussi : Voilà ce que c'est de vouloir corriger l'enchanteur.
Le premier ouvrage où il s'essaya, dès que ses yeux se furent faits à la clarté trop éblouissante de la lampe, fut en vers. Il en remplit troië cent quarante-cinq salles, depuis le pavé jusqu'à la voûte. C'était un grand poème où il racontait, à tête reposée, tout ce qu'il se rappelait de la cour d'Arthus et des preux. Il écrivait ces poèmes, dans la matinée, d'une seule haleine, sans rature. Viviane, qui voulait l'encourager, se garda de lui dire qu'ils étaient un peu longs.
c( C'est une ébauche, ajoutait Merlin. Je la développerai...
« D'autres, reprenait-il avec trop de suffisance peutêtre, seront plus loués que ,moi dans les pièces détachées; leur versification sera plus applaudie que la mienne. D'autres encore remporteront le prix de la chanson et de l'ode, quoique moi aussi j'aie frappé quelquefois à la porte des hymnes, fermée depuis le bon
Pindare. Mais difficitement me refusera-t-on Thonneur d'avoir abordé les grands sujets, composé de vastes ensembles, suivi le fil des immenses labyrinthes, porté le fardeau des hardies inventions, en un mot, tenté les voies qui demandent non pas un essor pindarique d'un moment, mais une aile infatigable pour parcourir, sans se tasser, le champ de l'épopée. Tout ce que je crains, Viviane, en y réfléchissant, c'est que nos Français aient peu de goût pour ces vastes et nobles compositions, à la vérité les plus difliciles de notre art, où la terre et le ciel sont môles. Leurs cervelles éventées ont peine à embrasser d'aussi vastes horizons; et si mes œuvres leur sont un jour révélées, je prévois que ces poèmes seront ceux qu'ils estimeront le moins, ou même qu'ils s'en laisseront dérober tout l'honneur par d'autres peuples, auxquels, sur ma parole, je ne les ai pas destinés. »
Et vous remarquerez ici qu'aucun des pressentiments de Merlin n'a été mieux confirmé, puisque les Français, tout en possédant en pierres et en tables de granit les poèmes de chevalerie de Merlin, s'en sont laissé dérober, à leur barbe, la meilleure et la plus sublime partie par Ariosle et Cervantes, un Italien et un Espagnol, san^ nul désir même de représailles.
La pensée que ses meilleures œuvres seraient méconnues par les siens, par ses proches, faillit plus d'une fois attrister l'âme de Merlin. Mais il se fût jugé indigne même d'un sourire de Viviane s'il eût donné accès dans son cœur aux tristesses qu'engendre la vanité.